RÉCIT DE VIE EN VRAC EN LIEN AVEC MON PARCOURS D’APPRENANTE_intro

Au moment où je commence à écrire ces lignes, je suis assise sur une petite chaise dans le corridor de l’école de ma fille… toujours dans une école, comme maman, comme étudiante, comme animatrice communautaire… éventuellement comme enseignante. Toujours eu un rapport ambivalent avec l’école : je trouve qu’il s’y vit beaucoup de violence, et pourtant j’y suis toujours restée, mon grand paradoxe. Il y a habituellement à l’école un système qui fonctionne de manière hiérarchique sous l’autorité sacro-sainte des professeurs, une compétition favorisée, un manque de représentation de la diversité (dans les corpus, dans les employés, dans les apprenants) et un modèle où la conformité est habituellement encouragée plutôt que les vibrations individuelles. Et pourtant, depuis petite on m’a dit que je serais enseignante. Toute ma vie en fait, parce que mes deux parents étaient enseignants. La voie était pour ainsi dire toute tracée. Moi aussi, j’en serais, parce qu’on m’avait transmis le gène de l’enseignement. J’ai résisté longtemps, pour être autre chose, parce je n’avais pas envie de faire de la discipline, pas envie d’être devant des élèves-étudiants qui sont captifs, qui sont obligés d’être là, qui n’y sont pas vraiment sur une base volontaire. J’ai voulu écrire et j’ai même pensé pouvoir en faire un métier. J’oubliais que je n’ai pas assez confiance ni en moi ni en les autres pour affronter cet autre milieu compétitif qu’est le monde littéraire. J’oubliais aussi que je préfère toujours les chemins moins bien balisés : les ruelles aux portes laissées entrouvertes, les explorations hors des sentiers battus, les migrations de bord de fleuve, les sauve-qui-peut de continent inconnu. J’oubliais que je ne serais jamais sous le spot-light, que je quitterais toujours la scène avant que les spectateurs arrivent, que je travaillerais dans mille métiers à développer des projets et à les quitter une fois qu’ils seraient mis sur pieds. J’oubliais que mon écriture allait être presqu’invisible, comme moi, et qu’elle s’inscrirait sur écran plutôt que sur papier. J’ai compté des pilules, j’ai voyagé, j’ai quitté l’homme de ma vie pour avoir un enfant, j’ai appris à conduire une voiture malgré ma peur, j’ai façonné des baguettes de pain, je me suis confrontée à l’altérité, j’ai mangé du homard accotée sur le pare-choc d’une voiture avec un poète vagabond, j’ai accroché de la poésie sur des clôtures, j’ai reçu les félicitions de mon médecin lors de mes poussées d’accouchement, je suis une maman monoparentale, je suis devenue une entreprise individuelle aux lunettes roses et un jour j’ai rencontré Monsieur Émile. Monsieur Émile avait accepté que je vienne dans sa classe de francisation donner des ateliers d’écriture, de correspondances pour être plus précise. La première fois qu’il m’a vue, il m’a demandé pourquoi je n’étais pas professeur. Je lui ai répondu que je n’étais pas professeur parce que mes parents l’étaient. Il semblait trouver ça drôle et il m’a dit : « oui mais, pourquoi tenter d’éviter toujours l’inévitable. » Et moi je me disais que j’étais trop âgée pour retourner sur les bancs d’école et pour « recommencer » encore une fois un autre programme d’études. C’est alors qu’il m’a raconté qu’il venait d’Afrique de l’Ouest et qu’il avait recommencé toute sa scolarité à son arrivée ici. Je n’allais pas le faire pleurer lui. Je lui ai demandé quel âge il avait quand il est arrivé, il avait début quarantaine, tout comme moi. La coïncidence était trop belle. Et c’est vrai, pourquoi, pourquoi en fait je n’enseignais pas, pourquoi?

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