LE TIERS LIVRE – ATELIER D’ÉTÉ 2019

– pousser la langue

Non seulement le site est un labyrinthe de trésors, mais le thème de l’atelier d’été 2019 était « pousser la langue ». Encore une fois, plusieurs contributeurs ont participé et une plateforme WP rassemble l’ensemble des propositions d’écriture. Une invitation à travailler la matière première de l’écriture, mais aussi, à voir comment les écritures peuvent s’interpeller, se répondre, entrer en résonance. L’expérience dépasse le carré de page ou d’écran puisqu’elle est collective. Au-delà des textes publiés, des commentaires échangés et des liens qui se tricotent entre les écritures et entre les individus. C’est beau!


mes textes en réponse aux différentes propositions :

[3] sachet de thé *5

Dans nos tasses de thé il y aura toujours beaucoup plus que du thé; il y a nos visages apeurés et aimants.

1. sachet de thé ­> papier > enveloppe > infusion > histoire de Bodhidharma > partout pareil pas pareil > noms > Rosette Red Rose > visages > rituels réconfort > amer comme la vie > fort comme l’amour > doux comme la mort.

2. Petit sachet en papier comme une page ou une interface infusée à décrypter. Objet délicat, peut être en soie, fermé, cacheté, mais translucide, une mousseline repliée sur un vrac, une enveloppe diaphane pliée brochée, un origami botanique ou alimentaire, élémentaire. Et pourtant c’est un objet usiné (comme il peut être artisanal). À l’intérieur : des feuilles séchées, passées de mains en mains. Cueillette > flétrissage > dessication > roulage > séchage > tamisage. La préparation du thé diffère d’un pays à l’autre, mais dans tous les cas l’eau et la chaleur sont présentes. La chaleur et l’eau permettent aux feuilles de gonfler et de dégourdir leurs saveurs. Il y a le buveur immobile devant le thé en mouvement, les feuilles passées de mains en mains. À l’origine, la légende de Bodhidharma : on dit que le moine avait fait vœu de ne pas dormir. Après plusieurs années passées à méditer, Bodhidharma se serait assoupi. À son réveil, furieux, il se coupe les paupières. Les paupières tombent au sol et font naitre le théier, dont les feuilles ressemblent à des paupières. La plante est reconnue pour stimuler l’attention et peut accompagner celui qui cherche l’éveil. Le thé pousse et est bu partout dans le monde, mais partout il n’est pas consommé de la même façon. Avec lait > sucre > citron > menthe > épices > fleurs. Les noms de thés font référence à des lieux (Darjeeling) ou portent des images et une poésie (Gunpowder, puits du dragon…). Il y avait Rosette qui buvait du thé Red Rose. Elle gardait toujours la poche de thé pour faire une seconde infusion. Les mains de Rosette n’ont pas cueilli le thé, mais elles ont cueilli des fraises des champs et des légumes de jardin. J’ai vu ma grand-mère Rosette boire le thé, j’ai bu le thé avec Ahmed et Chloé, je l’ai bu avec des inconnus parce que j’y étais invitée et qu’on ne refuse pas une invitation à boire le thé, j’ai vu les professeurs se cotiser pour acheter une boite de thé, j’ai bu du thé au travail pour me calmer. J’ai surtout bu du thé avec mon amie Sophie.  

3. Petit sachet en papier *mais je n’ai pas parlé de la cordelette* comme une page ou une interface infusée à décrypter. Objet délicat, peut être en soie, fermé, cacheté, mais translucide, une mousseline repliée sur un vrac, une enveloppe diaphane pliée brochée, un origami botanique. *Chaque bout de papier plié me fait penser à Christèle, qui fait de l’origami, et le papier me ramène toujours à l’écriture, bien que j’écrive principalement sur écran. Explorer les sachets de tisane d’hibiscus conservés sur mon bureau pour voir comme le texte peut répondre à la matière et vice et versa.* Et pourtant c’est un objet qui peut être usiné ou artisanal. *Comme l’écriture* À l’intérieur : des feuilles séchées, passées de mains en mains.  Il y a le buveur immobile devant le thé en mouvement, les feuilles passées de mains en mains *les mains, les mains. Ce buveur c’est Bodhidharma. Les paupières coupées* La chaleur et l’eau permettent aux feuilles de gonfler de dégourdir leurs saveurs. Il y avait Rosette *Rosette est toujours partout dans mon écriture, l’écriture me ramène toujours au même endroit et l’origine est une cuisine de campagne de grand-mère. Pourquoi avoir pris cet objet sinon pour revisiter cette cuisine, mais encore… rayer tout jusqu’à Sophie*qui buvait du thé Red Rose. Elle gardait toujours la poche de thé pour faire une seconde infusion. Les mains de Rosette n’ont pas cueilli le thé, mais elles ont cueilli des fraises des champs et des légumes de jardin. J’ai vu ma grand-mère Rosette boire le thé, j’ai bu le thé avec Ahmed et Chloé, je l’ai bu avec des inconnus parce que j’y étais invitée et qu’on ne refuse pas une invitation à boire le thé, j’ai vu les professeurs se cotiser pour acheter une boite de thé, j’ai bu du thé au travail pour me calmer. J’ai surtout bu du thé avec mon amie Sophie. *Ramener le lien entre thé et poésie. Le thé autour duquel se fait la rencontre. La cordelette qui nous relie pour éviter la noyade.* Or le thé permet « d’oublier les bruits du monde », disait Lu Yu. Chasser les frissons et trouver le silence. J’ai surtout bu du thé avec Sophie en parlant de maternité et de fin du monde. *Effacer le « je » le plus possible pour faire plus de place au « nous » et pour mise à distance.* Sophie a lu le livre de Servigne et d’autres l’ont lu dans l’urgence et je ne m’y résigne pas par peur du désespoir. Tellement d’énergie mise à trouver des moyens pour se calmer. Toute cette agitation extérieure et intérieure. Essayer de ne pas tomber dans l’anxiété chronique tout en demeurant lucide, malgré la morosité et les drapeaux rouges. Nous avons bu du thé au jasmin et il n’y avait pas de bruit, mais beaucoup d’amertume. *Sophie dit que nous aimons l’amertume et elle a bien raison. L’amertume au cœur du texte. Non pas de la rancœur, mais une tristesse mêlée de colère et de nostalgie. Faire ressortir la distance (même physique) entre les deux personnages et la beauté qui existe dans l’imperfection des individus, des situations, du monde (référence au kintsugi ou art de la résilience)* Nous aimons tout ce qui râpe le fond de la gorge, qui est imparfait et qui émeut d’humanité. Nous sommes toujours insatisfaites. Nous buvons du thé à notre image, nous ne le sucrons même pas, nous essayons de regarder la réalité en face sans trop l’éviter et sans trop de déni. Nous buvons du thé les yeux ouverts et des larmes coulent sur nos jours. Il y a la nounou qui place les enfants devant la télévision pour faire du ménage, les traitements de radiothérapie chaque jour pendant 8 semaines, l’éloignement et la distance avec les ami.e.s proches, des images d’enfants migrants noyés, la « laïcité » légalisée presque en même temps que l’usage de la marijuana, la mort assistée aux cases trop restrictives, le temps passé à espérer en faire plus tout en voulant en faire moins, la neuvième baleine qui s’échoue dans le Saint-Laurent. Nous buvons du thé les yeux ouverts et des larmes coulent sur nos jours et pendant le temps d’un thé le bruit devient murmure. On s’exerce à cultiver le silence et à rester calmes, mais ça prend du temps. Il y a les mains agiles qui fabriquent des jupes qui tournent, les langages inventés, les pierres dessinées, des maisons où s’établir, des parcelles de terre bien désherbées, des retours au bercail à vélo, des chants perpétuels et des voix humaines qui s’entremêlent. Entendre le thé qui se fait verser *faire filer le texte en fonction des différentes étapes de préparation et de dégustation du thé* > prendre la tasse > regarder son contenu > humer > goûter > déposer la tasse et respirer. *La lecture du moment : La vie dans nos forêts de Marie Darrieussecq. Histoire troublante, dystopie réaliste où les humains se font cloner pour avoir sous la main des pièces (partie du corps) de rechange. J’aime l’utilisation des commentaires entre parenthèses et en notes de bas de page. J’aime les associations d’idées et la progression de la narration.* Ce n’est pas une de ces belles tasses de fantaisies comme avait mon autre grand-mère, c’est un petit verre en céramique avec une inscription dessus. Le verre est fissuré, lorsque les morceaux se détacheront ils seront recollés. La tasse ne sera pas réparée avec de l’or comme on le fait avec la méthode du kintsugi, mais malgré cela, elle sera encore plus belle avec son zébrage et son costume d’abimée. Dans cette petite tasse de thé il y a les 6 sens. Autour de cette petite tasse de thé il y a tellement d’amour et de deuils.     

4. Petit sachet en papier comme une page ou une interface infusée à décrypter. Objet délicat, peut être en soie, fermé, cacheté, mais translucide, une mousseline repliée sur un vrac, une enveloppe diaphane pliée brochée, un origami botanique. Je t’écris avec des feuilles de thé, des feuilles passées de mains en mains. La chaleur et l’eau permettent aux feuilles de gonfler de dégourdir leurs saveurs. Il y a le bruit du thé qu’on verse dans les verres. Le thé, le textes, les teintures et les textures autour desquels se font nos rencontres à distance. La cordelette qui nous relie pour éviter la noyade. Or le thé permet « d’oublier les bruits du monde », disait Lu Yu. Nous avons pris les tasses, regardé leur contenu, humé. J’ai bu du thé avec toi en parlant de maternité et de fin du monde. Tu lisais Pablo Servigne et ses écrits sur la collapsologie. Je lisais Comment ça pousse?Qui veut sauver Myrtille la marmotte? et Les villes de papier. D’autres lisaient Servigne dans l’urgence et je ne m’y résigne pas par peur du désespoir. Nous avons bu du thé au jasmin et il n’y avait pas de bruit, mais beaucoup d’amertume. Nous goûtions l’amertume jusqu’à s’en faire un châle. Ce n’est pas une de ces belles tasses de fantaisies comme avait mon autre grand-mère, c’est un petit verre en céramique avec une inscription dessus : « déballer des biscuits chinois à s’en percer les doigts pour y trouver l’horizon ». Le verre est fissuré, lorsque les morceaux se détacheront ils seront recollés. La tasse ne sera pas réparée avec de l’or comme on le fait avec la méthode du kintsugi, mais malgré cela, elle sera encore plus belle avec son zébrage et son costume d’abimée. Tu dis que nous aimons l’amertume et tu as bien raison. L’amertume au cœur du texte. Non pas de la rancœur, mais une tristesse mêlée de colère et de nostalgie à cause de la distance. Nous aimons tout ce qui râpe le fond de la gorge, qui est imparfait et qui émeut d’humanité. Nous sommes toujours insatisfaites. Nous buvons du thé à notre image, nous ne le sucrons même pas, nous essayons de regarder la réalité en face sans trop l’éviter et sans trop tomber dans le déni. C’est pour cette raison que nous avons coupé nos paupières. Pour ne plus dormir jamais. Pour boire le thé les yeux ouverts avec des larmes qui coulent sur nos jours. Il y a la nounou qui place les enfants devant la télévision pour faire du ménage, les traitements de radiothérapie chaque jour pendant 8 semaines, l’éloignement, des images d’enfants migrants noyés, la « laïcité » légalisée presque en même temps que l’usage de la marijuana, la mort assistée aux cases trop restrictives, le temps passé à espérer en faire plus tout en voulant en faire moins, la neuvième baleine qui s’échoue dans le Saint-Laurent. Nous buvons du thé les yeux ouverts et des larmes coulent sur nos jours et pendant le temps d’un thé le bruit devient murmure. Nous déposons les tasses et respirons. On s’exerce à cultiver le silence et à rester calmes, mais ça prend du temps. Il y a les mains agiles qui fabriquent des jupes qui tournent, les langages inventés, les pierres dessinées, des maisons où s’établir, des parcelles de terre bien désherbées, des retours au bercail à vélo, des chants perpétuels et des voix humaines qui s’entremêlent. Je lis encore La vie dans nos forêt de Marie Darrieussecq. Histoire troublante, dystopie réaliste où les humains se font cloner pour avoir sous la main des pièces (partie du corps) de rechange. Autour de cette petite tasse de thé il y a tellement d’amour et de deuils.    

5. Petit sachet en papier comme une page ou une interface infusée à décrypter. Je t’écris avec des feuilles de thé, des feuilles passées de mains en mains. La chaleur et l’eau permettent aux feuilles de gonfler de dégourdir les saveurs. Puis, il y a le bruit du thé qu’on verse dans les verres. Le thé, nos textes, nos teintures; autour desquels se font nos rencontres à distance. La cordelette qui nous relie pour éviter la noyade. Or le thé permet « d’oublier les bruits du monde », disait Lu Yu. Nous prenons les tasses, regardons leur contenu, humons. Je bois du thé avec toi en parlant de maternité et de fin du monde. Tu lis Pablo Servigne et ses écrits sur la collapsologie. Je lis Comment ça pousse?, Qui veut sauver Myrtille la marmotte? et Les villes de papier. Nous buvons du thé au jasmin et il n’y a pas de bruit, mais beaucoup d’amertume. Nous goûtons l’amertume jusqu’à s’en faire un châle. Et sur ton petit verre de céramique il y a l’inscription : « déballer des biscuits chinois à s’en percer les doigts pour y trouver l’horizon ». Le verre est fissuré, je me dis que lorsque les morceaux se détacheront je vais les recoller. La tasse ne sera pas réparée avec de l’or comme on le fait avec la méthode du kintsugi, mais malgré cela, elle sera encore plus belle avec son zébrage et son costume d’abimée. Tu dis toujours que nous aimons l’amertume et tu as bien raison. Non pas de la rancœur, mais une tristesse mêlée de colère et de nostalgie à cause de la distance et des drapeaux rouges qui poussent partout. Nous aimons tout ce qui râpe le fond de la gorge, qui est imparfait et qui émeut d’humanité. Nous sommes toujours insatisfaites. Nous buvons du thé à notre image, nous ne le sucrons pas, nous essayons de regarder la réalité en face et c’est pour cette raison que nous avons coupé nos paupières. Pour ne plus dormir jamais. Pour boire le thé les yeux ouverts avec des larmes qui coulent sur nos jours. Il y a la nounou qui place les enfants devant la télévision pour faire le ménage, les traitements de radiothérapie chaque jour pendant 8 semaines, des images d’enfants migrants noyés, le temps passé à espérer en faire plus tout en voulant en faire moins, la neuvième baleine qui s’échoue dans le Saint-Laurent. Nous buvons du thé les yeux ouverts et des larmes coulent sur nos genoux fatigués et pendant le temps d’un thé le bruit devient murmure. Nous déposons les tasses et respirons. Il y a les mains agiles qui fabriquent des jupes qui tournent, les langages inventés, les pierres dessinées, des maisons où s’établir, des parcelles de terre bien désherbées, des retours au bercail à vélo, des chants perpétuels et des voix humaines qui s’entremêlent. Je lis aussi La vie dans nos forêts de Marie Darrieussecq. Histoire troublante, dystopie réaliste où les humains se font cloner pour avoir sous la main des pièces (partie du corps) de rechange. Tu bois ton thé en même temps que moi sur un autre continent. Autour de nos petites tasses de thé il y a autant d’amour que de deuils.     

Cette tasse de thé fissurée est le symbole d’une intimité revendiquée et partagée, qui traverse mon écriture et la cantonne souvent à des carnets, perpétuels chantiers, et à des publications en ligne écrites toujours à la fois dans l’urgence, la spontanéité et l’inachevé. J’écris par fragments, par petits bouts. Je n’ai pas cette chance de pouvoir être disciplinée et avoir une pratique d’écriture constante et quotidienne, parce que l’écriture sera toujours synonyme de temps volé, un geste qui s’étire sur l’oreiller, tandis que je peine à garder un œil ouvert et que ma main s’endort sur mon crayon. Peut-être qu’à la fin la seule écriture qui compte et qui est vraie est celle de nos correspondances.

interstice : Passages en relief

Entrer dans le cinéma grotte labyrinthe sombre et avancer à tâtons comme dans un jeu vidéo, en cartographiant l’espace à mesure qu’on l’explore de nos pas. Section arcade et autos-tamponneuses sur tapis carpette aux motifs hypnotiques. Corridor balisé : les salles 15-16-17-18. Se diriger vers le numéro inscrit sur le bout de papier carré. Gradins débouchent sur écran blanc. Ouvrir l’œil.

Nouveau wagon aquarium file tandis que les lumières blanches et bleues défilent dans le tunnel. « Prochaine station Jarry ». Toujours la même voix repère, mais les bancs n’ont plus la même configuration, les cartes sont plus petites et intégrées à des panneaux publicitaires interactifs, les barres au plafond sont trop hautes et chacun s’accrochent sur la pointe des pieds, des signaux lumineux nous préparent à l’ouverture et à la fermeture des portes. Chacun son thermos canicule à la main. Mobiles 5, livres 4. 

Sortir au métro Berri-UQAM, édifices reliés entre eux par des corridors souterrains. Mathilde [7 ans] me demande si mon école est dans le métro, puisque nous circulons d’un lieu à l’autre sans jamais passer par l’extérieur. Le sous-sol seul et même lieu sans frontières sans délimitations sans seuil comme l’océan. Et pourtant, il y a les portes tournantes il y a l’accès par passages obliques il y a les portes vitrées lourdes et les démarcations des revêtements de sols il y a l’entrée du dedans vers le dedans il y a les derviches chercheurs et les espaces sans fenêtres.

La rue en espace déménagement. Briser la linéarité et le plat des trottoirs par des monticules amoncellements d’objets pour dépotoirs fragments de vie au rebut Everest de la vidange : lit, téléviseurs multiples éventrés, table basse à café froid, chats abandonnés, tapis avec un dessin de chien, oreillers de plumes au vent, jeu de cartes éparpillées, vaisselle en trop, lampe étêtée, parapluie aux broches croches, petits électro silencieux, parasols commandités, livres fermés, ordures déménagères diverses. Un homme avec une hache défait les meubles en morceaux en criant : « vous sentez-vous plus légers? » RESET.

La ruelle comme ultime long tunnel végétal avec de la lumière partout d’un bout à l’autre. Avant les cours n’étaient pas clôturées ou si peu, avec du frost, des mailles si grandes que tout passait au travers, y compris les rires, les odeurs de barbecue et les bruits de cordes à linge. On circulait dans un espace vert et ouvert. De plus en plus, les gens construisent de grandes palissades en bois ou en métal, ce qui accentue l’effet tunnel, mais coupe l’horizon et limite l’impression de cohabitation. Chacun caché dans sa boite. Mon œil sur le trou de la serrure : « Je te vois! »

[2] DÉTOUR

DÉTOUR « Près de 100 automobilistes dans un champ après avoir suivi un DÉTOUR sur Google Maps le chemin le plus rapide n’est pas toujours le meilleur des dizaines d’automobilistes du Colorado l’ont appris à leurs dépens cette semaine lorsque le raccourci que leur proposait Google Maps pour se rendre à l’aéroport s’est avéré être une route boueuse impraticable » DÉTOUR recalcul en cours d’un nouvel itinéraire un changement de direction un DÉTOUR et peut-être que ce n’est même pas une direction à peine un chemin boueux un DÉTOUR sur une route où s’embourber en groupe en tas où s’agglutiner parce que tout le monde allait par là qu’importe si c’est un mur puisque c’est le DÉTOUR établi c’est par là que tout le monde va en rang d’oignons en troupeau de moutons mobiles qui s’enlisent en même temps collectivement alors comment penser que ce n’est pas le DÉTOUR à prendre le raccourci quand tout le monde va dans la même direction par-là dans le marécage ce DÉTOUR qui était né d’un obstacle peut-être une roche une brique peut-être un parpaing gros comme ça alors selon la taille de l’obstacle la taille du DÉTOUR « À Montréal (arr. Verdun) Direction NORD Fermeture complète de la sortie 58 (Île des Sœurs, A-10 OUEST/centre-ville) jusqu’à l’ouverture du nouveau pont à la mi-juin DÉTOUR : via la sortie 60 (boul. Gaétan-Laberge Verdun A-10 OUEST/centre-ville) TRAVAUX : projet du nouveau pont Samuel-De Champlain / réaménagement du corridor de l’A-15 sous la responsabilité du Groupe Signature sur le Saint-Laurent (SSL) » DÉTOUR qui devient impasse ou carrefour giratoire duquel on n’arrive pas à sortir on n’arrive plus à sortir on manque la sortie à répétition et on se dit que la prochaine fois c’est la bonne la prochaine fois on ne va pas manquer la sortie toute notre attention est concentrée sur la sortie mais ça tourne on tourne et on manque la sortie et on est parti pour un autre tour DÉTOUR et on commence à être étourdi c’est certain puisqu’à force de tourner en rond nécessairement si déjà on était dans une grande roue chaque tour nous rapprocherait des nuages et on serait tout aussi étourdi mais il y aurait les nuages en consolation alors que là il n’y a que le tournis que l’étourdissement que l’engourdissement que la nausée giratoire que les portes tournantes abrutissantes et on est parti pour un autre tour DÉTOUR et le doute commence à naitre à cause de l’anagramme DÉTOUR douter DÉTOUR douter DÉTOUR détourner le regard vers derrière soi et voir vaguement une route sinueuse en friches par endroits et des bibliothèques où les livres sont en désordre et des portraits qui ressemblent tous à Colette dont le regard grave se trouve dans tous les DÉTOURS mais on n’a pas de vue d’ensemble sur notre labyrinthe de déviations et nos allers-retours et on se console en levant la tête en regardant vers les nuages on ne sait plus comment s’orienter à cause de tous ces DÉTOURS mais on sait encore où est le ciel et où sont les oiseaux et où est le gouvernail malgré les virages et les viraillements et finalement on se dit que ça valait le DÉTOUR que le DÉTOUR a de la valeur que ça a de la valeur et que tout s’avale y compris l’agitation y compris le ciel avec les oiseaux y compris les méprises les routes secondaires les marges principales y compris les chemins de terre où marcher seul avec des souliers plats.

[1] Poupées russes

On commence le nez collé dessus, nues sur un sol de chair, qui nous englobe, dans cette position de petites parmi les petites poupées russes, comme si on nous avait déposées dans un objet en bois, peut-être un cheval à bascule ou un escalier en merisier ou un violon d’Ingres, ou peut-être encore qu’on nous a encastrées directement dans l’arbre, protégées par l’écorce, encerclées par les cernes de vie, les essences, les échardes… minuscules parmi les minuscules avec la main sur le cordon, qui est à la fois tube digestif, le premier lien, un frein à main et la corde du pendu; et le sol était en mouvement comme sables mouvants et les pieds avançaient toujours mieux nus, eux aussi, tantôt sur des sols solides ou mobiles, des sols dessinés à la main, des sols dans lesquels enterrer ses souliers, comme une promesse de non-retour, un aveu, un vouloir rester là-bas, là où la terre est rouge, où la poussière s’agglutine autour des chevilles, se colle à la peau à la manière d’une famille, nous assiège aussi longtemps qu’on ne retrouve pas l’eau et les carrelages bigarrés du hammam, qui est essentiellement ruissellement dans les brumes, vapeurs sur les corps nus des femmes, qui n’ont plus ni pudeur ni naïveté, que la force d’exfolier en chantant dans ce nouveau baptême de lucidité des sens, de frotter avec le savon noir les pieds cassés, et ses chants qui laissent un arrière-gout de sable dans la bouche, les grains qu’on n’arrive pas à avaler, tandis que toute la terre rouge se mélange à l’eau et s’écoule en rigoles vers le drain, avec le soutien des mains et des caresses maternelles de parfaites inconnues; pleurer d’avoir la conscience qu’aucune autre terre ne collera à nous aussi intimement, parce que nulle part ailleurs y a-t-il si grande collection d’humains entassés dans le sable (au même moment, se remémorer l’intérieur d’une boutique aux Îles de la Madeleine, où trônait une petite étagère remplie de fioles qui contenaient des sables de partout, des sables de toutes les couleurs, et de petites étiquettes sur les bouteilles avec les noms des lieux d’origine des contenus pour nous faire voyager, des tablettes qui s’étalaient comme des plages devant les yeux, une impression de bibliothèque de sols ou d’être à l’intérieur d’une boule en verre décorative qu’on agiterait aussitôt le vent levé, une boule bercée pour permettre à tous les sables de venir s’échouer sur nos épaules voutées, nos épaules couvertes, ensevelies, comme des roches muettes); les pieds avançaient tantôt sur des pelouses gorgées de rosée, des sols cloutés comme des tapis de fakir, des sols brûlants de pierre, des sols troués, perforés, remplis de failles à colmater d’or en ébullition, des sols sur lesquels on se couche pour se rappeler l’odeur de la terre humide, sur le dos, avec une main qui console l’herbe drue, et les draps qui volent au vent sur les cordes à linge comme si de rien n’était, multiplier les points de contact avec le sol pour se souvenir d’où l’on vient et où l’on retournera, se leurrant d’inventer des micro-racines pour apaiser ses vertiges, allongée en respirant, apeurée mais concentrée sur la vague qui fait monter et descendre le ventre, attendant d’être expurgée de ses insatisfactions, de ses appréhensions, de ses boules dans la gorge, seules constantes dans une vie pas groundée du tout, une main sur le cœur pour s’assurer qu’il ne sauve pas, le dos sur le sol, le corps couché, l’air paisible, l’air de rien, malgré toute l’agitation interne; et les pieds avançaient en martelant des sols qui invoquaient des pas de danses, des sols en terre cuite, des sols pour rouler, pour manger de la route, des sols dans lesquels tout pousse et meurt, le plancher d’un bateau sur lequel voguent et tanguent des passagers, dans un paysage ceinturé de montagnes, avec des poissons morts qui flottent à la surface d’une eau grise, où chacun porte des vêtements tissés de motifs aux couleurs vives, l’odeur d’essence pourrait incommoder à la longue, il faudra faire attention en débarquant pour ne pas tituber hors du quai et tomber… au milieu des voyageurs assis à même le sol, un cercueil en bois, l’artisan qui l’a fabriqué l’a porté jusqu’ici sur son dos. Au milieu du bateau et des voyageurs interdits, un cercueil assoupi.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *