Vocalités vivantes – la voix

Toute voix qui ne m’arrive pas au cœur, n’est que mime. (Frantz Benjamin, Les Bruits du monde)

Le projet Vocalités vivantes de Rhizome reprend la route ce matin. Direction Ottawa, puis le Manitoba et la Saskatchewan. Dans son dernier article (ici), Jean-Yves Fréchette qui tient le journal de bord du groupe de nomades, nous parle magnifiquement de la voix…

La voix a presqu’un poids. La voix nous touche et peut même nous caresser la peau. Ou nous faire bondir. La voix peut aussi nous liquéfier ou nous aplanir. Polir les rugosités de la vie. La voix sculpte des volumes. Elle lisse le sens. Elle enrobe les contours du poème, trace des motifs, remplit des vides, creuse des plis. (JYF, courriel @LirinaBloom : demain nous repartons)

Parce que la voix tient une place centrale dans le projet Le vivant. Parce que la voix est cette partie intime de chacun, notre empreinte sonore, notre singularité sensible, à travers laquelle nous prenons part au monde. Parce que je pleure chaque fois que je lis ou que j’entends le poème de Frantz Benjamin Mon père ne chante plus, où il est question de la voix unique de cette « femme étincelle », sa mère. Lorsqu’il est question de voix incarnée ou d’oralité, je pense en vrac à Paul Zumthor, à Marc Mercier et aux Brigades poétiques.

Depuis ces débuts, Rhizome produit des projets/spectacles dans lesquels la voix des auteurs est centrale. Chez Rhizome ce ne sont pas des comédiens qui portent les textes, mais les auteurs eux-mêmes, qui ont à incarner et à porter sur scène leurs propres mots. Le vivant à la particularité de mettre en scène un auteur (Carl Lacharité) entouré d’images d’inconnus, qui forment un chœur avec lui. Est-ce que Carl est bien la seule présence vivante sur scène? Est-ce les images et les voix médiées par la vidéo altèrent l’effet de présence des autres participants du chœur? Est-ce qu’une voix, même médiée, ne suppose-t-elle pas toujours un corps, même fantôme?

Or, quoiqu’elle échappe à la vue, au toucher, au goût, rien n’est plus concret que notre voix. J’élève la mienne, et voici que se produit un événement : dans l’univers sonore, quelque chose naît, éphémère, mais dont la trace s’imprime sans autre médiation dans l’esprit et le cœur, établissant un contact ineffable et intime entre celui qui la perçoit et moi de qui elle émane. Mon corps a été là, représenté par cette voix qui le déborde et le dépasse de toutes parts jusqu’aux limites de ses dimensions acoustiques. Je suis sorti de moi-même, et pourtant indiciblement resté moi.

Peut-être ai-je parlé. Mais cela ne m’importe pas. Le langage, certes est impensable sans la voix. La voix, en revanche, existe indépendamment du langage, qu’elle englobe; auquel sans doute elle sert mais dont, plus encore, à un niveau profond de l’être, elle se sert. Lors même que, par la voix, s’adresse à vous ma parole, celle-ci, dans ses sonorités vécues, s’énonce aussi comme un rappel, comme mémoire d’un contact initial, à l’aube de toute vie, inscrit en moi avec la figure d’une promesse. L’énonciation de ma parole prend par là valeur, en elle-même, d’acte symbolique : grâce à la voix, ma parole est exhibition et don. Elle est présence, là, irréfutable, liée à une situation, une action dont elle unifie et fonctionnalise les éléments, car on la perçoit comme leur cause et leur fin ensemble, leur ultime justification. (Paul Zumthor, Oralités : Polyphonix 16, p.17-18)

J’ai vu Le vivant pour la première fois en 2011, alors que je travaillais pour Rhizome/Le bureau des affaires poétiques et que le spectacle faisait partie de la programmation du Mois de la poésie. Nous avions aussi cette année-là, la visite de Marc Mercier des Instants Vidéo de Marseille, qui avait parcouru les rues de la ville avec Elias Djemil, pour enregistrer des gens, qui récitaient du Émile Nelligan. Marc Mercier a fait cet exercice à plusieurs endroits dans le monde, notamment au Vietnam, s’amusant à documenter la parole poétique à différents endroits, à mettre la parole de divers poètes nationaux en bouche de citoyens anonymes. L’exercice débordait ici de la francophonie et explorait les voix multilingues.

Jean-Yves Fréchette dit dans son texte : « [r]ien ne m’est plus poétique que d’écouter une langue étrangère en fermant les yeux. » Et voilà, oui, la voix étrangère est non seulement poétique, mais elle nous permet d’entendre sa richesse plus facilement. Une fois que nous sommes libérés du sens des mots, nous pouvons nous attarder à tout ce qui donne de l’épaisseur à la voix, à tout ce que le corps charrie d’émotions et de non-dits, à cette présence (physique ou fantôme), à la vulnérabilité de la parole donnée. En 2010, nous avions dans la programmation du Mois de la poésie une soirée de poésies multilingues intitulée Autour de Babel. Les voix en espagnol, en arabe, en anglais, en turc se mêlaient d’ailleurs à la voix de Georgette Leblanc, qui participe au projet Vocalités vivantes (parce que, bien sûr, toutt est dans toutt). Une occasion donnée de faire comme JYF et de fermer les yeux pour mieux entendre.

En 2010, c’était aussi la première cohorte de nos Brigades poétiques. Dans le cadre du Mois de la poésie toujours, nous avions mis sur pied, Isabelle Forest et moi-même, une brigade de poètes qui déambulaient dans différents lieux publics pour réciter de la poésie aux passants. J’ai accompagné les poètes les deux premières années. Nous avons sillonné les rues de Québec, pris d’assaut les autobus, les centres d’achats, les écoles, les parvis d’églises, les soupes populaires, etc. J’avais une amie qui travaillait, à l’époque, dans un centre de jour en santé mentale. Nous nous sommes rendus sur place pour visiter les participants et nous avons fait une première lecture (par les poètes), suivie d’une deuxième (par les participants). À ce jour, c’est pour moi l’une des lectures poétiques parmi les plus touchantes. D’entendre un même texte lu par des personnes différentes permet d’en faire non seulement des lectures différentes, mais de générer plusieurs sens, plusieurs versions du même texte. Je revois et j’entends toujours l’image et la voix de cette dame, qui lisait un poème d’Isabelle, tiré du recueil L’amour ses couteaux. Tout le vécu et la souffrance de la dame passait dans le texte lu d’une façon qui donnait littéralement des frissons. Au-delà du texte, lui-même rempli d’une certaine dose de violence, il y avait le corps planté comme un mur, la voix moins hésitante que rude et ferme, comme sortie d’un bloc immuable. Si la langue étrangère permet d’être plus sensible à la voix comme telle, il semble que la voix du lecteur de poésie puisse permettre l’accès rapide à l’intime, dans un dialogue avec la voix de l’auteur. Depuis ce temps, j’enregistre souvent des voix et souvent des voix âgées. Je suis toujours touchée de voir l’unicité de chaque voix, en même temps que l’étendue des voix existantes. Définitivement, le vivant est pluriel.

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