Tatouage collectif – vers 28

Un nouveau marcheur et un magnifique texte qui nous permet de mieux comprendre, pourquoi, de tous les vers disponibles, ce vers tout petit, mais non moins rempli de sens et d’exclamation, a été choisi par Guy Ménard…

GuyMenard_web

Juron? Prière? Imprécation? Cette expression est en elle-même ouverte à différentes significations, ce qui me l’a rendue d’emblée attirante. Dans le contexte de La marche à l’amour, elle semble marteler l’exaspération du poète, mais également son  inébranlable confiance :

Je finirai bien par te rencontrer quelque part
bon dieu!

J’ai choisi ces mots à cause de la généreuse ouverture de leur sens, mais aussi en raison de leur côté un peu provocateur («Bon dieu! ? Dans tout le poème, c’est ça que t’as choisi de te faire tatouer, toi?!») Et puis… qui donc aurait vraiment eu envie de les retenir sinon, avec un clin d’œil, un vieux prof mécréant de sciences des religions!

bon dieu! Cette expression évoque bien, ici, la charnelle, la douloureuse, l’inguérissable impatience de l’hommE rapailléE — ou, peut-être, en voie de rapaillement, justement, à travers sa marche à l’amour. Elle réitère, point d’exclamation compris, la (re)quête impétueuse de l’aiméE — qui est certainement là, quelque part : obscur objet du désir, à la fois proche et lointain, parfois caressé, et si souvent inaccessible; lumineux objet de cette «marche à l’amour» toujours inachevée, parfois phare pour navire en péril, et parfois flamme où l’on vient brûler ses vaisseaux.

Mais, quand on y pense, ils pourraient aussi bien, ces mots, dans un autre registre, ponctuer la confession de ce paradoxal pédagogue du désir que fut saint Augustin s’adressant à celui qui, pour lui — dieu, être suprême, limite innommable et ultime destination —, était l’au-delà de tout : «Tu nous a faits pour toi, seigneur, et notre cœur est inquiet jusqu’à ce qu’il repose en toi».

Je finirai bien par te rencontrer quelque part,
bon dieu!

Augustin à qui l’on doit également cette pensée que n’eût pas désavouée Miron: «Celui qui se perd dans sa passion a moins perdu que celui qui perd sa passion»…

Le type d’écriture choisi pour le tatouage, dit «gothique de forme» — ou textura —, est celui qu’utilisa Gutenberg pour la première bible imprimée avec les caractères de plomb mobiles qu’il venait de mettre au point dans son atelier de Mayence, entre 1452 et 1455. Textura, c’est-à-dire texture, bien sûr, comme celle d’un nouveau tatouage lorsqu’il pique et se palpe en relief sur la peau; mais également comme dans texte, c’est-à-dire ce qui y demeure à jamais écrit; donc, que ce soit à l’occasion d’une poignée de main amicale ou au cœur de l’orage le plus incandescent des sens, pour toujours à lire. Les caractères, ici, en sont toutefois évidés et non pleins comme dans la police d’origine. Pour plus de légèreté, certes, mais aussi pour évoquer le paradoxe de tout amour — que rappelle d’ailleurs, à sa manière, cette autre ligne du poème :

tu es ma chance ouverte et mon encerclement

De tout amour : des humains, des dieux, des mots, de la musique, ou des chats…

Guy Ménard [no28 – bon dieu!] / tatouage : Nola Marly –  studio Excentrik, Montréal

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