Tatouage collectif — vers 171

Je suis passée à l’encre avec la talentueuse Maïka Houde il y a quelque temps. Je vous glisse une photo et le texte paru dans la deuxième édition de la revue TicArtToc. Une correspondance entre Guy Ménard et moi-même sur le projet de tatouage collectif et sur le choix de mes propres vers.

Chantal Bergeron [no7 moi qui suis charpente et beaucoup de fardoches] et [no171 les chevaux de bois de tes rires] | tatouage Maïka Houde de Tatouage Royal

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MARCHER LA PAROLE POÉTIQUE Le projet de tatouage poétique LA MARCHE À L’AMOUR est un projet collectif né du désir de voir le magnifique poème de Gaston Miron en mouvement littéralement, sur la peau d’êtres humains, d’êtres aimants. Une idée inspirée par le projet de tatouage SKIN de Shelley Jackson, qui a fait naître une communauté de près d’une centaine de marcheurs poétiques. Voici des extraits d’une correspondance entre l’instigatrice du projet, Chantal Bergeron et l’un de ses participants, Guy Ménard.

Guy to me […] Dans mon métier, qui consistait/consiste à observer et à tenter de comprendre les tendances des nouvelles manières de créer/dire/transmettre du sens, tu pilotes et animes, m’dame, un tellement beau projet… Il y en a certes plein d’autres, de nos jours, un peu partout, audacieux, émouvants et beaux…

Mais celui-ci est tellement spécial… Modeste et audacieux, beau, à la fois minuscule et immense — parce que ne rejoignant que quelques dizaines de personnes, mais parce qu’inscrit sur la peau de ceux et celles qui ont eu envie de s’y associer…

J’ajouterais que, à l’heure où, pour avoir l’air d’être moderne et sexy, il faut apparemment que ça se passe… in English, ce projet repose sur l’un des plus beaux poèmes de la langue française, accouché, en plus, dans notre banc de neige d’icitte. Fait que… on en a plus que jamais besoin, ô Chantal, de… ce fou projet…

Motchluv

Me to Guy Chercher le sens…. ouep!
…. un beau projet nécessairement collectif, mais il y a certains jours où c’est plus difficile d’avancer dans ce sens-là, de garder le cap no matter what. La vérité c’est que la poésie c’est la seule réponse que j’ai trouvée pour faire sens dans ce monde si tragique et si merveilleux en même temps. La poésie ou la parole vraie, comme le dit si bien Jean Désy. Ce que j’aime dans le projet de tatouage collectif c’est que chaque marcheur choisit son vers. Chaque marcheur poétique s’associe à un vers qui lui parle spécifiquement ET forme une chaîne de sens avec tous les autres marcheurs. Une manière de marquer le territoire de sa peau et de comprendre les liens invisibles qui nous lient les uns aux autres.

En lisant le texte que tu as écrit pour parler de ton tatouage, ça m’a ramenée à mon propre choix de vers et à la nécessité de commencer à mettre sur papier le pourquoi de ces choix…

Le choix du titre c’est fait naturellement, comme une envie de marquer la maternité de ce si beau projet, j’imagine. Et le plus amusant, c’est justement que je suis tombée enceinte au moment de mettre le projet en ligne! La marche à l’amour a donc pris un sens beaucoup plus intime à partir du moment où la vie a commencé à pousser en moi. Faut dire que cette grossesse était douce-amère, puisque le papa a comme qui dirait disparu. Encore aujourd’hui je ne comprends pas trop pourquoi les choses se sont passées ainsi, mais j’ai compris le sens de l’expression beauté difficile en empruntant la route de la monoparentalité. Une route très peuplée, mais franchement, le fait d’être plusieurs à vivre les mêmes peines ne les adoucit pas et c’est dans cet état d’esprit que j’ai choisi le deuxième vers (que vais-je devenir dans ma force fracassée) que je trouve infiniment triste, mais infiniment résonnant. Comme une cloche, une alarme qui me martèle de l’intérieur. Le courage et le bruit, les traces, les marques laissées sous la peau et le tatouage poétique en écho sur l’épiderme, qui colore là où il y avait une cicatrice.

Le troisième vers (moi qui suis charpente et beaucoup de fardoches) me rappelle ma force plusss que mes fêlures. Une manière de me parler à moi-même et de me rappeler que nous nous relevons toujours et que nous finissons par guérir de tout avec le temps. Il faut dire que ce vers particulier me fait signe chaque fois que j’écris le mot « fardoches » et que le correcteur automatique le corrige pour inscrire « farouches ». Ça me fait sourire à chaque fois et je me dis que le correcteur automatique a peut-être un peu raison… je suis beaucoup de fardoches et de farouches!

Enfin, les chevaux de bois de tes rires, mais quel beau vers. Ce n’est pas original, mais je vois et j’entends ma fille Mathilde chaque fois que je lis cette phrase. Et je me demande bien le rire de qui Miron entendait dans ce vers?

Guy to me Chère Chantal, ce que tu écris à propos du projet de tatouage de la marche à l’amour est vraiment très beau et, je pense, très juste. Je crois, moi aussi, que la poésie, d’une certaine manière, est la seule réponse possible à la tragédie du monde. Parce que, dans mon esprit, parler de «poésie», ce n’est pas seulement écrire des mots autrement que ceux qu’on lit sur les boîtes de Corn Flakes ou même de ceux que l’on utilise tous les jours sans trop y penser. La poésie, c’est d’abord de voir que les mots, si on les écoute bien, si on joue avec eux, peuvent avoir l’explosive capacité d’évoquer bien plus que ce qu’ils semblent condamnés à dire quand on se contente de les écouter distraitement et de les prononcer «la tête ailleurs» — ou quand le cœur n’est pas «vis à vis des trous». Qu’un correcteur automatique suggère «farouches» à la place de «fardoches», c’est, justement, un effet de la magique capacité poétique des mots qui squattent jusqu’à l’âme des ordis. Le printemps érable de l’an dernier, pour moi, ce fut d’abord une prodigieuse manif des mots, une époustouflante manif de la poésie des mots, de leur capacité à nourrir l’espoir et à donner des «raisons» pour continuer à vivre et à se battre. C’est parce que la poésie est bourrée de sens que nous pouvons imaginer le monde autrement.

Merci de m’avoir aussi généreusement, aussi franchement parlé de ton choix des vers du poème de Miron. Cela aussi me touche beaucoup. Tu as bien fait de te réserver le titre du poème, vu que c’est toi qui nous a entrainéEs dans cette belle aventure… Tu as également raison: «que vais-je devenir dans ma force fracassée» est un vers triste — quoique, il me semble, c’est peut-être d’abord une question inquiète. Et toutes les vraies questions le sont. Mais il me semble aussi que, comme plusieurs des vers de Miron, le 3e est pour ainsi dire double (ce qui m’a attiré dans le second que j’ai moi-même choisi: tu es ma chance ouverte et mon encerclement). Fardoches ET charpente. Comme une maison qui se construit dans une clairière de sous-bois, mais aussi comme un rappel que les bleuets sauvages ne poussent pas dans les sous-sol de bungalow. Apollon et Dionysos, Artémis et Aphrodite. Peut-être avons-nous seulement besoin, pour apprendre à vivre malgré toutes les raisons que nous aurions de déclarer forfait, de ne pas oublier ce double que nous sommes.

Il m’est presque venu quelques larmes en relisant le 4e vers avec l’image de Mathilde assise sur un de ces chevaux de bois… C’est tellement fort, tellement riche et beau comme image… Un cheval de bois, bien sûr, un peu comme des 2 par 4 de charpente, c’est du bois sauvage domestiqué, harnaché, c’est de la fardoche qui a grandi et qui a été travaillée par des mains humaines. Mais c’est bien plus que du bois même domestiqué; c’est du bois avec de la poésie dedans, avec de l’imaginaire dedans, avec du rêve dedans, avec de l’amour dedans puisque ça a été fabriqué dans le seul but de rendre heureuses de petites Mathildes. Et c’est ce qui fait que toutes les petites Mathildes du monde qui chevauchent un cheval de bois peuvent apprendre à y cavaler jusqu’à la lune, à y galoper jusqu’à l’amour. Et… à apprendre à se relever, après une chute de cheval inattendue, pas cool, parfois même brutale… Et, en effet, c’est ce qui fait que ce vers, sans tout à fait en être une, est tout de même peut-être la seule réponse censée à la question inquiète du second: nous devenons, je pense, la vie que nous parvenons à inventer tout droit — ou tout croche, peu importe, mais… devant nous, afin que, pour le dire à la manière de Perrault, le monde ait une suite…

Ciao

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