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LE TIERS LIVRE – ATELIER D’ÉTÉ 2018

– construire une ville avec des mots

Non seulement le site est un labyrinthe de trésors, mais le thème de l’atelier d’été 2018 était « construire une ville avec des mots ». Plus de 100 contributeurs ont participé au projet! Ainsi s’échafaudaient, en parallèle et au fil des propositions d’écriture, des mondes qui se répondaient. J’aimais faire des allers-retours entre mon projet de ruelles et cette ville tentaculaire. J’aimais passer de l’écriture à la lecture et vice versa. J’aimais découvrir ou redécouvrir des auteurs à travers les propositions de lectures de François Bon, qui s’intéresse à la ville depuis longtemps et qui nous la fait (re)découvrir en (re)lisant Perec, Sarraute, Calvino, Michaux… Qui nous la fait redécouvrir en nous amenant à revenir en arrière, à regarder de tous les côtés, avec tous les sens, par jour de pluie, dans le mouvement et dans l’attente, en observant les silhouettes qui passent et même en bégayant! On peut se promener aléatoirement d’un auteur à l’autre avec le lien « découvrir un autre auteur ». Une façon de dériver en lectures et de laisser le hasard nous faire retrouver des auteurs déjà appréciés, découvrir quelqu’un qui partage le même amour des quenouilles ou apprécier la poésie des images d’une ville lointaine qu’on a l’impression de porter en soi.

Réfléchir d’abord à là où on est immobile, même provisoirement, même un instant, mais de façon répétitive dans le quotidien, pour regarder la ville : devant une fenêtre, à l’arrêt de bus, à un feu rouge, sur un banc, ou là où on prend le pain, à la caisse d’un supermarché… C’est une suite d’endroits où on attend brièvement, même quelques dizaines de secondes, pourvu que répétées presque au quotidien : il suffit de penser à ce qui revient régulièrement au fil des jours s’immobiliser à un endroit précis pour déceler ces points d’arrêt même très fugaces, pour qu’apparaisse son territoire personnel dans la ville, et un nouveau portrait de cette ville.
– Bon,Tous les mots sont adultes, p.64


mes textes en réponse aux différentes propositions :

[1]

Marcher. Traverser cette frontière qu’est le chemin de fer entre les deux quartiers de la ville. S’assoir dans un parc et manger son sandwich. Regarder l’espace environnant avec une impression de déjà-vu. Elle a déjà été ici. Elle a déjà vu ce parc d’un autre point de vue. Mais est-ce bien ce parc ? N’était-il pas plus petit vu de la rue qui le borde au nord. Elle se lève. Chercher de nouveaux repères. Se déplacer vers l’intersection, se déplacer vers l’arrêt de bus. Son arrêt de bus à elle. Elle a déjà habité ici, tout près. Ce parc était son parc. Ces lieux étaient les siens. Il y a dix ans. Aujourd’hui, tout est à la fois différent et inchangé. Son ancien appartement est bien là. Elle y revient. L’épicerie d’en face a fait place à un service de garde pour enfants. Elle se demande qu’est devenu l’épicier ? Qu’est devenu ce monsieur, qui faisait partie de son quotidien à l’époque au point d’en être un pilier familier. Constater que la mémoire a enregistré une copie de la réalité en léger décalage avec la réalité. Réaliser que tout n’a pas changé sinon soi. Voir toutes les maisons habitées pendant dix ans en surimpression : un appartement avec le trou d’une balle de fusil à plomb dans la porte vitrée – une chambre d’où l’on voit le fleuve par la fenêtre – un logement partagé au-dessus d’une boulangerie — une folie avec une nouvelle famille élargie dans un nouveau pays brûlant – une colocation salutaire — un retour au bercail. Elle qui n’avait jamais franchi la frontière du chemin de fer du temps qu’elle habitait le nord de la ville. Une nouvelle pièce du puzzle se dessine. Recroiser à pied le chemin de fer vers le quartier plus au sud. Avancer dans les traces des sutures de la ville. Se rapiécer en même temps.

[2]

Difficile de cadrer le vent. Le lieu est visible d’abord du nez. Une odeur qui contient tous les temps jusqu’à ta (re)naissance. Cette odeur qui monte à la tête et qui traverse tout le corps enfin immobile. Le seul endroit où se poser parce que le mouvement est devant soi, à l’extérieur de soi, en ravages qui s’échouent sans cesse. En successions de couches de sens qui se sont sédimentées depuis cent mille ans. En lumière et en chants qui se laissent entendre si on patiente assez longtemps. Un chant qu’on peut aussi entendre à l’heure de pointe sur l’autoroute lorsque les yeux fermés. Le chant de l’agitation. L’odeur aussi peut revenir en mémoire aux moments les plus inattendus. Un rappel constant du lieu. Un appel. C’est un endroit au mille visages visités, aux milles noyés et aux pirateries espérées. C’est un espace envisagé comme un débordement.

Un panoramique filé qui fixe tous les âges, tous les genres, tous les doutes dans un coucher de soleil. L’obscurité ou le flou ou les yeux qui se tournent vers l’intérieur. La mince ligne qui sépare le ciel et la terre s’efface en les faisant se confondre. Tourbillons des aquarelles brunes ou grises ou orange. Trombes. Et puis un élément d’humanité, peut-être un bateau, un enfant, un bois brûlé. Des strates successives de pigments mais l’ensemble demeure diaphane. Le lieu goûte les larmes, les roches. La démesure même dans l’arrêt sur l’image. Le berceau multiple se déplie en spirales concentriques dans ta gorge asphyxiée.

Turbulence. Laminaires. Fenêtre. Poêle à bois. Odeur de tabac. Butte. Fraises des champs. Marais. La shed.

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