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La marche à l'amour

Tatouage collectif – vers 77

Comme je le disais hier sur la page FB de LUNETTES ROSES, j’ai reçu 4 nouvelles photos de tatouages poétiques, ce qui me rend particulièrement joyeuse. Parmi les photos en question, voici celle de Guy Ménard, qui en est à son xième tatouage et à sa deuxième participation dans le projet La marche à l’amour. Guy avait déjà envoyé une photo du vers 28, bon dieu! Voici maintenant la photo du vers 77 et le magnifique texte qui l’accompagne pour expliquer son choix…

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Ce vers, l’un des plus beaux alexandrins de la Marche à l’amour, évoque un paradoxe manifeste, voire une sorte de contradiction (ouverture / encerclement). D’emblée séduisante pour la Balance que je suis, cette idée me paraît surtout, en ce qui concerne l’amour, d’une redoutable justesse. Qu’il soit ouragan des sens, embrasement des cœurs ou épousailles des âmes, l’amour, en effet — sauf à le contempler dans le miroir de Narcisse —, est toujours la rencontre d’êtres irréductibles l’un à l’autre et qui, de ce fait, sont capables de se chercher autant que de se fuir, de s’étreindre autant que de se déchirer, de s’adorer autant que de se haïr, de se trouver autant que de se perdre. Ou/Et. De saisir à pleines brassées la chance inouïe qui s’ouvre ainsi dans leur vie («une chance qu’on s’a») et de s’enfermer dans l’enfer d’un encerclement vicieux. «Je t’aime — moi non plus». De devenir responsable d’une rose apprivoisée et de disparaître sans crier gare, comme un Italien de Reggiani : «Je rentre un peu tard, je sais / Dix huit ans de retard, c’est vrai…»

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L’amour est — inséparablement — occasion et limitation, ouverture et clôture, brèche dans l’existence et frontière des possibles. Terminaison et dé-termination. Tel une clairière, c’est une ouverture encerclée. Il y a là aussi un paradoxe : le cercle des arbres qui crée la clairière est aussi le commencement de la forêt qui la fait cesser d’exister. L’amour fait éclater l’humain aux dimensions de l’infini lors même que cet infini prend les traits d’un unique visage («Un seul être vous manque et tout est dépeuplé»). Il permet de découvrir des voies lactées jusque là insoupçonnées et, en même temps, il fait d’un seul toi le centre de l’univers, et sa limite, et sa courbure, et sa circonférence — et parfois aussi ses trous noirs, et sa sombre matière. «Si tu m’aimes pus, tue-moi…»

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Viendrait également à l’esprit l’image de ces douves profondes qui entouraient jadis les anciennes forteresses, rendant celles-ci inaccessibles sinon au moyen d’un étroit pont levis. Encerclement certes protecteur mais, aussi, potentiellement mortifère : la forteresse, à l’abri derrière ses murailles, résiste aux assauts du monde extérieur, se moque des béliers de l’ennemi. Repliée sur elle-même, assiégée, elle risque cependant toujours de se transformer en geôle étouffante, en tombeau. La vie requiert l’ouverture des portes et l’abaissement des ponts levis; la vie a besoin d’entrer et de sortir; la vie a besoin de circuler, de prendre une chance — c’est-à-dire un risque — de se rendre ainsi vulnérable. Un risque de se perdre.

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La littérature amoureuse, du Cantique des cantiques à Vincent Vallières, de Roméo à Iseult, d’Héloïse à Sid Vicious, de Sappho à Madame Butterfly, d’Oscar Wilde à Nelly Arcan, est toute entière traversée par ce paradoxe d’une «chance ouverte» et d’un «encerclement». «Ne me quitte pas», suppliait Brel, à l’instar de tant d’amoureux délaissés qui auraient désespérément voulu enfouir leur amour perdu à l’ombre protectrice de quelque muraille — quitte à devenir eux-mêmes l’ombre d’une ombre, l’ombre d’un chien. «L’amour est enfant de bohème, de lui répliquer Carmen, avec l’insolente sagesse de sa désinvolture. Il n’a jamais, jamais connu de loi (…) Et d’enfoncer le clou, cinglante, une rose rouge sang entre les dents: Si tu ne m’aimes pas, je t’aime / Et si je t’aime, prends garde à toi»…

Guy Ménard [no77 – tu es ma chance ouverte et mon encerclement / tatouage : Nola Marly, studio Excentrik, Montréal]

La marche à l'amour

Tatouage collectif – vers 28

Un nouveau marcheur et un magnifique texte qui nous permet de mieux comprendre, pourquoi, de tous les vers disponibles, ce vers tout petit, mais non moins rempli de sens et d’exclamation, a été choisi par Guy Ménard…

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Juron? Prière? Imprécation? Cette expression est en elle-même ouverte à différentes significations, ce qui me l’a rendue d’emblée attirante. Dans le contexte de La marche à l’amour, elle semble marteler l’exaspération du poète, mais également son  inébranlable confiance :

Je finirai bien par te rencontrer quelque part
bon dieu!

J’ai choisi ces mots à cause de la généreuse ouverture de leur sens, mais aussi en raison de leur côté un peu provocateur («Bon dieu! ? Dans tout le poème, c’est ça que t’as choisi de te faire tatouer, toi?!») Et puis… qui donc aurait vraiment eu envie de les retenir sinon, avec un clin d’œil, un vieux prof mécréant de sciences des religions!

bon dieu! Cette expression évoque bien, ici, la charnelle, la douloureuse, l’inguérissable impatience de l’hommE rapailléE — ou, peut-être, en voie de rapaillement, justement, à travers sa marche à l’amour. Elle réitère, point d’exclamation compris, la (re)quête impétueuse de l’aiméE — qui est certainement là, quelque part : obscur objet du désir, à la fois proche et lointain, parfois caressé, et si souvent inaccessible; lumineux objet de cette «marche à l’amour» toujours inachevée, parfois phare pour navire en péril, et parfois flamme où l’on vient brûler ses vaisseaux.

Mais, quand on y pense, ils pourraient aussi bien, ces mots, dans un autre registre, ponctuer la confession de ce paradoxal pédagogue du désir que fut saint Augustin s’adressant à celui qui, pour lui — dieu, être suprême, limite innommable et ultime destination —, était l’au-delà de tout : «Tu nous a faits pour toi, seigneur, et notre cœur est inquiet jusqu’à ce qu’il repose en toi».

Je finirai bien par te rencontrer quelque part,
bon dieu!

Augustin à qui l’on doit également cette pensée que n’eût pas désavouée Miron: «Celui qui se perd dans sa passion a moins perdu que celui qui perd sa passion»…

Le type d’écriture choisi pour le tatouage, dit «gothique de forme» — ou textura —, est celui qu’utilisa Gutenberg pour la première bible imprimée avec les caractères de plomb mobiles qu’il venait de mettre au point dans son atelier de Mayence, entre 1452 et 1455. Textura, c’est-à-dire texture, bien sûr, comme celle d’un nouveau tatouage lorsqu’il pique et se palpe en relief sur la peau; mais également comme dans texte, c’est-à-dire ce qui y demeure à jamais écrit; donc, que ce soit à l’occasion d’une poignée de main amicale ou au cœur de l’orage le plus incandescent des sens, pour toujours à lire. Les caractères, ici, en sont toutefois évidés et non pleins comme dans la police d’origine. Pour plus de légèreté, certes, mais aussi pour évoquer le paradoxe de tout amour — que rappelle d’ailleurs, à sa manière, cette autre ligne du poème :

tu es ma chance ouverte et mon encerclement

De tout amour : des humains, des dieux, des mots, de la musique, ou des chats…

Guy Ménard [no28 – bon dieu!] / tatouage : Nola Marly –  studio Excentrik, Montréal