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La marche à l'amour

Tatouage collectif — vers 171

Je suis passée à l’encre avec la talentueuse Maïka Houde il y a quelque temps. Je vous glisse une photo et le texte paru dans la deuxième édition de la revue TicArtToc. Une correspondance entre Guy Ménard et moi-même sur le projet de tatouage collectif et sur le choix de mes propres vers.

Chantal Bergeron [no7 moi qui suis charpente et beaucoup de fardoches] et [no171 les chevaux de bois de tes rires] | tatouage Maïka Houde de Tatouage Royal

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MARCHER LA PAROLE POÉTIQUE Le projet de tatouage poétique LA MARCHE À L’AMOUR est un projet collectif né du désir de voir le magnifique poème de Gaston Miron en mouvement littéralement, sur la peau d’êtres humains, d’êtres aimants. Une idée inspirée par le projet de tatouage SKIN de Shelley Jackson, qui a fait naître une communauté de près d’une centaine de marcheurs poétiques. Voici des extraits d’une correspondance entre l’instigatrice du projet, Chantal Bergeron et l’un de ses participants, Guy Ménard.

Guy to me […] Dans mon métier, qui consistait/consiste à observer et à tenter de comprendre les tendances des nouvelles manières de créer/dire/transmettre du sens, tu pilotes et animes, m’dame, un tellement beau projet… Il y en a certes plein d’autres, de nos jours, un peu partout, audacieux, émouvants et beaux…

Mais celui-ci est tellement spécial… Modeste et audacieux, beau, à la fois minuscule et immense — parce que ne rejoignant que quelques dizaines de personnes, mais parce qu’inscrit sur la peau de ceux et celles qui ont eu envie de s’y associer…

J’ajouterais que, à l’heure où, pour avoir l’air d’être moderne et sexy, il faut apparemment que ça se passe… in English, ce projet repose sur l’un des plus beaux poèmes de la langue française, accouché, en plus, dans notre banc de neige d’icitte. Fait que… on en a plus que jamais besoin, ô Chantal, de… ce fou projet…

Motchluv

Me to Guy Chercher le sens…. ouep!
…. un beau projet nécessairement collectif, mais il y a certains jours où c’est plus difficile d’avancer dans ce sens-là, de garder le cap no matter what. La vérité c’est que la poésie c’est la seule réponse que j’ai trouvée pour faire sens dans ce monde si tragique et si merveilleux en même temps. La poésie ou la parole vraie, comme le dit si bien Jean Désy. Ce que j’aime dans le projet de tatouage collectif c’est que chaque marcheur choisit son vers. Chaque marcheur poétique s’associe à un vers qui lui parle spécifiquement ET forme une chaîne de sens avec tous les autres marcheurs. Une manière de marquer le territoire de sa peau et de comprendre les liens invisibles qui nous lient les uns aux autres.

En lisant le texte que tu as écrit pour parler de ton tatouage, ça m’a ramenée à mon propre choix de vers et à la nécessité de commencer à mettre sur papier le pourquoi de ces choix…

Le choix du titre c’est fait naturellement, comme une envie de marquer la maternité de ce si beau projet, j’imagine. Et le plus amusant, c’est justement que je suis tombée enceinte au moment de mettre le projet en ligne! La marche à l’amour a donc pris un sens beaucoup plus intime à partir du moment où la vie a commencé à pousser en moi. Faut dire que cette grossesse était douce-amère, puisque le papa a comme qui dirait disparu. Encore aujourd’hui je ne comprends pas trop pourquoi les choses se sont passées ainsi, mais j’ai compris le sens de l’expression beauté difficile en empruntant la route de la monoparentalité. Une route très peuplée, mais franchement, le fait d’être plusieurs à vivre les mêmes peines ne les adoucit pas et c’est dans cet état d’esprit que j’ai choisi le deuxième vers (que vais-je devenir dans ma force fracassée) que je trouve infiniment triste, mais infiniment résonnant. Comme une cloche, une alarme qui me martèle de l’intérieur. Le courage et le bruit, les traces, les marques laissées sous la peau et le tatouage poétique en écho sur l’épiderme, qui colore là où il y avait une cicatrice.

Le troisième vers (moi qui suis charpente et beaucoup de fardoches) me rappelle ma force plusss que mes fêlures. Une manière de me parler à moi-même et de me rappeler que nous nous relevons toujours et que nous finissons par guérir de tout avec le temps. Il faut dire que ce vers particulier me fait signe chaque fois que j’écris le mot « fardoches » et que le correcteur automatique le corrige pour inscrire « farouches ». Ça me fait sourire à chaque fois et je me dis que le correcteur automatique a peut-être un peu raison… je suis beaucoup de fardoches et de farouches!

Enfin, les chevaux de bois de tes rires, mais quel beau vers. Ce n’est pas original, mais je vois et j’entends ma fille Mathilde chaque fois que je lis cette phrase. Et je me demande bien le rire de qui Miron entendait dans ce vers?

Guy to me Chère Chantal, ce que tu écris à propos du projet de tatouage de la marche à l’amour est vraiment très beau et, je pense, très juste. Je crois, moi aussi, que la poésie, d’une certaine manière, est la seule réponse possible à la tragédie du monde. Parce que, dans mon esprit, parler de «poésie», ce n’est pas seulement écrire des mots autrement que ceux qu’on lit sur les boîtes de Corn Flakes ou même de ceux que l’on utilise tous les jours sans trop y penser. La poésie, c’est d’abord de voir que les mots, si on les écoute bien, si on joue avec eux, peuvent avoir l’explosive capacité d’évoquer bien plus que ce qu’ils semblent condamnés à dire quand on se contente de les écouter distraitement et de les prononcer «la tête ailleurs» — ou quand le cœur n’est pas «vis à vis des trous». Qu’un correcteur automatique suggère «farouches» à la place de «fardoches», c’est, justement, un effet de la magique capacité poétique des mots qui squattent jusqu’à l’âme des ordis. Le printemps érable de l’an dernier, pour moi, ce fut d’abord une prodigieuse manif des mots, une époustouflante manif de la poésie des mots, de leur capacité à nourrir l’espoir et à donner des «raisons» pour continuer à vivre et à se battre. C’est parce que la poésie est bourrée de sens que nous pouvons imaginer le monde autrement.

Merci de m’avoir aussi généreusement, aussi franchement parlé de ton choix des vers du poème de Miron. Cela aussi me touche beaucoup. Tu as bien fait de te réserver le titre du poème, vu que c’est toi qui nous a entrainéEs dans cette belle aventure… Tu as également raison: «que vais-je devenir dans ma force fracassée» est un vers triste — quoique, il me semble, c’est peut-être d’abord une question inquiète. Et toutes les vraies questions le sont. Mais il me semble aussi que, comme plusieurs des vers de Miron, le 3e est pour ainsi dire double (ce qui m’a attiré dans le second que j’ai moi-même choisi: tu es ma chance ouverte et mon encerclement). Fardoches ET charpente. Comme une maison qui se construit dans une clairière de sous-bois, mais aussi comme un rappel que les bleuets sauvages ne poussent pas dans les sous-sol de bungalow. Apollon et Dionysos, Artémis et Aphrodite. Peut-être avons-nous seulement besoin, pour apprendre à vivre malgré toutes les raisons que nous aurions de déclarer forfait, de ne pas oublier ce double que nous sommes.

Il m’est presque venu quelques larmes en relisant le 4e vers avec l’image de Mathilde assise sur un de ces chevaux de bois… C’est tellement fort, tellement riche et beau comme image… Un cheval de bois, bien sûr, un peu comme des 2 par 4 de charpente, c’est du bois sauvage domestiqué, harnaché, c’est de la fardoche qui a grandi et qui a été travaillée par des mains humaines. Mais c’est bien plus que du bois même domestiqué; c’est du bois avec de la poésie dedans, avec de l’imaginaire dedans, avec du rêve dedans, avec de l’amour dedans puisque ça a été fabriqué dans le seul but de rendre heureuses de petites Mathildes. Et c’est ce qui fait que toutes les petites Mathildes du monde qui chevauchent un cheval de bois peuvent apprendre à y cavaler jusqu’à la lune, à y galoper jusqu’à l’amour. Et… à apprendre à se relever, après une chute de cheval inattendue, pas cool, parfois même brutale… Et, en effet, c’est ce qui fait que ce vers, sans tout à fait en être une, est tout de même peut-être la seule réponse censée à la question inquiète du second: nous devenons, je pense, la vie que nous parvenons à inventer tout droit — ou tout croche, peu importe, mais… devant nous, afin que, pour le dire à la manière de Perrault, le monde ait une suite…

Ciao

Code Colibri

Si tu sors, je sors

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Chantal Bergeron. « Si tu sors, je sors », CODE COLIBRI

En Afrique de l’Ouest, les vêtements sont taillés dans des tissus magnifiques. Des indigos, des bazins, des bogolans et des tissus pagnes WAX. Les pagnes ont des motifs et des couleurs variés. Ces tissus portent des noms, comme des messages, des histoires à même les trames de fils et de teintures. Un de mes préférés est « si tu sors, je sors ». Le motif de ce pagne est une cage d’oiseau avec la porte ouverte et deux oiseaux qui sortent de la cage. Le message est clair pour monsieur : « si tu sors, je sors ».

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« Ah, t’as une blonde. Non, tu m’en a jamais parlé. Non, non. Pas mal sûre que tu l’as pas mentionnée pendant que j’me tournais la couette. » Nos libidos nous mentent. Ce besoin de mettre des langues à mèches et des sexes dans nos bouches pour combler tous les vides, tous les manques. Se sentir vivant plutôt que corps en jachère. Jamais plus frencher un gars marié. Marie-Madeleine comme dirait Madame Chose. Ce genre de femme-là. Avec ton jugement avalanche dans le regard des autres. Tu t’auto-flagelles la convoitise. Tu finis le bec à l’eau. A-LLO! Yé où le menu? J’cherche une branche où mâcher à tue-tête. Cheville affamée.

À force d’essayer de rabouter notre lien, de nouer le fil que tu cisailles de ta courbature d’échine. T’écharognes le bout de mes doigts, déjà que le vernis s’écaillait à cause de mon acharnement à aimer. Je me rends compte que je ne suis pas dans une cage, mais dans une baleine achalandée. Une cage d’os en quelque sorte. Enchaînée à des chéries en série, duchesse aveugle aux bras surchargés. Si je sors, je me noie. Si je reste, je me noie. Je caresse les vertèbres-barreaux de ma prison d’hiver pis ça me rappelle Prévert. J’envisage un autodafé. Il ne restera que des cendres carnivores. Le désir dans un canot de sauvetage. Quelques enzymes embrassés. Blanc saccage amidonné. Et des chiffons colorés, témoins de chamailles silencieuses. Bûcher. Chagrin de charbon. Cracher le cadenas.

Déjà un moment que j’étais invisible. Je ne t’ai pas dit bonjour la dernière fois que je t’ai vu. Ou si, je t’ai dit bonjour, mais il y avait quand même tout ce non dit. Cette non rencontre. Cette erreur. Des conversations perdues à jamais. Alors si j’vous ai bien compris, vous êtes en train de me dire… à la prochaine fois. Dans deux ans. Toujours sous la neige. Avec ton accent de whisky chevaleresque. Pis moi, en pin-up chevreuil. Pastiche d’un Harlequin canadien. Sauf que je bois pas. J’allaite. VLAN! On se couchera dans la nonchalance d’une chaloupe imaginaire, mais étanche. Étendus sur nos peaux d’échevelés. Pêchant sans souci de la suite. Prêchant ton corps acrostiche. Assaisonné. Saisonnier.

D’un gars pas libre à l’autre. Fini les projets pilotes de couple. Âme omnivore à soir je mange du tartare de baleine. Aidée de mes canines de secours et de ma frontale batailleuse, je sors du ventre noyade. J’éviscère ma colère. À mesure que je m’attaque aux ribs, les fantômes d’os s’évanouissent. Parasite expulsé et toutes ces épées de Damoclès, qui ont laissé des traces sur mon steak. Il n’y a pas d’abonné au numéro que vous avez composé.

Nos corps coagulés. Rêver de cordes de balançoires. De cordes pour puiser l’eau. De cordes de violoncelles. D’une ligne à la mer. D’haubans qui consolident les mâts. Sur la portée inversée, verticale, escalader l’univers des sons. Ne tenir qu’à un brin d’vie. Tenu par l’autre, resté en bas. Qui me regarde en contre-plongée. Et avale le lousse. Une main sur notre lien. Pour me protéger de moi-même.

Code Colibri

Le moi, fragmenté

Voici le texte inspiré par la toile de mon oncle Claude Grégoire.
Chantal Bergeron. « Miroir, miroir », CODE COLIBRI

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Toi
fille forte
au full face façade
faux-semblant en forme de cuirasse
forteresse blindée
parce que femme sans peau
fragilement nue, frissonnante
mais pas en apparence
sous ces 100 soleils sourires
flore intime, archéologie sous-marine
OUI!

Qu’est-ce qui te fait peur
derrière ton visage enfariné
ce visage filtré par le mirage
faiblement familier
la face d’une étrangère
qui rit jaune, qui jaunit
farce extérieure à toi
fumisterie
une distance entre TOI et l’apparence de TOI

Alors tu t’efforces de te réinventer
pour refaire connaissance de nouveau
mais tu ne fléchies jamais tant que ça
tu te frimes toi-même dans le reflet
futée va
fatiguée

Faque si t’avais un visage qui fitte
quelle couleur aurait ta peau?
quelle couleur auraient tes yeux?
feeles-tu qu’tu pourrais avoir les yeux bleus?
NON!
sens-tu même qu’il te reste des yeux?
à force de les baisser t’as perdu la vue
à force de rêver tu fais pus la distinction entre le vrai pis l’fantasmé
réalité fabriquée dans ta tête
entre les vertiges in-existentiels
différentes voix sifflent
les céphalées s’agrippent

La femme aux têtes de serpents
comment elle s’appelle déjà?
est-ce que quelqu’un dans la salle sait son nom?
Méduse, ouais, c’est ça
le TOI fragmenté, fissuré
des éclats se dispersent
tu t’éparpilles dans l’espace
tu deviens l’espace
l’espace et le temps
t’en as marre de ton âge, même si tout le monde s’en fout
la vérité, t’en as perdu des bouts
pendant que certains faisaient des plans de carrière
pis des enfants
toi, tu faisais quoi

Fiévreuse
tu réfléchissais, t’écrivais, mais pas tant
tu dérivais en plein jour surtout
vingt-quatre heures par jour au soleil
avec des craquements infiltrés
et la bouche presque submergée
remplie d’alarmes
parce que tu ressentais trop
parce que toutt te rentrait ‘dans
sous forme de tremblements
parce que t’avais pas mis tes frontières
pis perdu ta confiance
que tu savais pas encore que toutes les émotions que tu feelais
t’appartenaient pas
certaines étaient à ta mère, à ta grand-mère, au collectif
d’autres, au monde at large

Ah ça, prendre le large, tu l’as fait souvent
et t’échouer dans des fonds froids
si profonds qu’on n’y perçoit plus aucun souffle
à chercher, à te chercher
un luxe, non?
coincée, stagnante
sans appétit
en dormance
attendant la prochaine errance
c’est-tu de ta faute si t’as besoin de plus de sommeil que la moyenne?

Actualités

Spectacle GROUPE POÉSIE COMBATTANTE

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SPECTACLE-BÉNÉFICE

Le 30 juin en formule 5@7, spectacle-bénéfice au bar Les Pas Sages pour la publication des recueils de Chantal Bergeron et de Mizaël Bilodeau avec GROUPE POÉSIE COMBATTANTE . Avec Cédric Arlen-Pouliot, Chantal BergeronAnne-Marie Desmeules, Sébastien Lamarre et David Riffin. Une occasion d’encourager l’auto-publication en achetant vos copies des recueils en pré-vente et d’assister aux spectacles Les risques de l’aléatoire et Dislocation.

LES RISQUES DE L’ALÉATOIRE
Duo expérimental d’improvisation qui allie poésie concrète et musique abstraite. Ce spectacle n’étant pas écrit, il ne pourra être répété. Ces acrobates poétiques feront les funambules au-dessus du vide et du silence.

DISLOCATION
Spectacle alliant poésie, mise en scène et vidéo et explorant les lieux réels rendus fictifs par le souvenir. Une réflexion sur l’effet du passage du temps et des actes humains sur la matière ainsi que sur l’influence des mots et de la matière sur l’esprit humain.

Au plaisir!

Code Colibri

22 mai anamnésie

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INTRANQUILLE
Gras slogans à l’abordage
Sondages anthropophages
Ad nauseam les mêmes images
Ad nauseam
Nausées
À qui Léger Léger pose ses questions?
Quel géant vert sert d’échantillon?
Dans la foule ça crache des pierres sermons
Déontologie en berne
Visages de la loi camouflés de sourires carquois

Le Charest s’en va chassant
Avec son grand fusil d’argent
Visa le rouge, tua le blanc
Oh président tu es méchant
Colibris contre mammouth argentier
Vol en « v » pour la gratuité
D’ici jusqu’au Chili
Des assos conspuent face à la brise
En Grèce, en Espagne, à New York, en Tunisie
Le monde est une toupie

C’est ça ta stratégie pour gagner tes élections?
Silence prétexte, cassette faisandée

L’étudiant vomit le président
qui veut lui voler son cerf-volant
Échafaudages de malversations
Abus, dit le Vérificateur général
Silence vaseux au-dessus des puits
Cours d’Histoire évanouis
Parasites à l’intersections des valeurs
Les missiles Tomahawk virent à 3 heures
Le village épingle sa révolte en carrés
Feutrines ballerines sur les cœurs indignés

Le torrent déferle sans pare-brises
Face au vent réveil

Comme si tout était noir ou blanc
Qu’il n’y avait ni grain, ni diversité
Que le monde était lisse comme un ballon
Que l’opinion n’aboyait que oui ou non
Pour ou contre l’économie ou l’humain
Et que nous n’avions pas le choix
Que nous ne sommes pas « debout »
Que nous sommes déjà morts
Que notre langue est morte
Et que notre voix dort

C’est ce qu’on aimerait nous faire croire
Plongeons dans l’eau, soyons l’eau

200 000 colibris bougent
Manifestent au jour le jour
Avec pancartes bijoux
À coups de placards poèmes
Avançant comme un ruisseau
Qui réveille un courant social à plat
Aplati
Bruissements d’ailes percussives et casseroles auréolées
Dans la vague des pavés de papier
Qui fracassent le sarcasme des vautours éclaboussés

Il faut se méfier des chiffres
Alignés comme des moulins théoriques
Des cafés imaginaires
Des « obligations » pécuniaires
Logique comptable implacable
L’or, l’argent
Les diamants
L’étudiant serre ses 32 rangs dents
Par dessous l’aile il perd son sang

Un  front commun comme une montagne
Rouge

Calendrier solaire manifestif
Tu te tais toujours
Tu ne dis pas bonjour
Tu demandes à l’étudiant rêvant
Quels seront ses premiers règlements?
Abolir C-78
Marcher le jour la nuit
Sans itinéraire fourni
Nus ou habillés
Mais lumineux, lucides, engagés

Attriqués comme des guerriers
Vengeurs masqués
Pour se protéger
Ça sent ça tourne au vinaigre
Désobéissance civile moins violente
Que ton poivre de Cayenne
Tu attends toujours que le mouvement s’essouffle
Que les oiseaux rendent leur dernier souffle
Les haut-parleurs viennent juste de prendre la parole
Les peuples SONT révoltes

Les casseurs sont au nombre de 3
Et quelles images verra-t-on ce soir à TVA?

Quel beau temps sur l’étang pour donner naissance
Mon corps engagé
Mon oisillon joue de la cuillère rouge
Tous les corps engagés
Tout est printemps
Sauf le printemps qui neige à plein ciel
Les chevaux galopent au bout du champ avec des crinières tressées
L’éducation, la santé, la justice sociale, l’assurance emploi, Kyoto…
Comme autant de fils sur un même tissage
Comme autant de plumes sur un même ramage

Trois dames s’en vont les ramassant

Moments-môman

Bébé-hibou OU penser la nuit

2013-04-09-14.23.42_webC’est la nuit. T’endends keuf-keuf! Ça tousse. Re-keuf-keuf! Tu te dis : « merde, la petite va se réveiller. » T’attends en te cachant en dessous des couvertes. T’entends Mouaaaaaouaaaa! Ça braille. Tu te lèves. Bébé-hibou bien réveillé. Tu la couches dans ton lit avec toi en te disant que peut-être qu’elle est pas réveillée tant que ça et qu’elle va se ré-endormir dans tes bras comme par magie. Tu penses. Ta tête traversée de pensées. Tu trouves que ça se tempête le verre d’eau à cause d’un « tabernacle » dans un livre pour enfants. C’était ton commentaire sur facebook pour alimenter la discussion : « Tempête dans un verre d’eau. Une de plus. Pas de sacre, pas de nudité…. on veut pour nos enfants une représentation du monde lisse, lisse, lisse. De la réglisse artistique. » Pis t’entends bébé-hibou qui chante. Là tu sais qu’a va pas s’endormir tout de suite. Tu sais qu’elle est bien réveillée. Comme si elle avait fait une bonne grosse sieste et qu’elle était prête à jouer ou à grimper debout partout. Tu te dis que tu te garocherais pas dans une librairie pour acheter un livre rempli de sacres, mais que t’appellerais pas non plus l’éditeur et les médias pour porter plainte et monter aux barricades à ce propos. Il te semble qu’il y a de meilleures raisons de monter aux barricades. Bébé-hibou essaie de se lever en s’agrippant aux barreaux de la tête de lit. Il est 1 heure du matin. Tu dis : NON! Là ça va faire tabarnack, tu vas dormir, c’est la nuit. » Tu la couches, tu lui donnes sa poupée. Elle continue de chanter. Tu repenses à ta surprise en analysant les stats wordpress. Ta surprise quand tu t’es aperçu que quelqu’un était tombé sur ton site en tapant : « qu’est-ce qu’un bourgeon dans le langage des mines ». Tu trouves ça poétique. Tu te dis qu’il y a un poète-mineur à quelque part qui lit ton blogue (pas un poète mineur dans le sens de pas important, un poète mineur dans le sens zolaesque – Germinal – ouvrier). Bébé tourne d’un bord. Bébé tourne de l’autre. Tu penses aux premières photos d’Argentine publiées par Bellou et Fonfec. L’arme d’instruction massive. Une bibliothèque ambulante en forme de char d’assaut qui fait le tour des rues de Buenos Aires. Tu trouves que ça c’est cool.

[youtube http://www.youtube.com/watch?v=diqZUpERtSs?rel=0&w=420&h=315]

T’entends bébé-hibou qui se retourne dans sa bassinette pis tu te dis que c’est pas un bébé qui est en train de s’endormir que t’entends. Tu te dis que ça fait longtemps que père-inconnu a pas donné de nouvelles pis tu trouves ça triste pour la petite. Tu pleures un peu pis ça te surprend. Bébé-hibou recommence à pleurer aussi. Tu la reprends. Tu lui donnes de l’eau. Tu t’assois dans la chaise berçante pour la bercer. Tu vois deux grands yeux noirs qui t’observent. Tu te dis que ça doit faire au moins 40 fois que tu dis tabarnack dans ta tête. Peut-être même que tu l’as dit à voix haute une fois ou deux. Tu te dis que t’es une mauvaise mère, mais tu ne le penses pas. Ce qui t’amène à repenser encore une fois à ta nouvelle culpabilité de mère. Tu sais que tu en connais l’odeur. L’odeur de la culpabilité de mère c’est l’odeur qu’a ton enfant quand il revient de la garderie, c’est l’odeur de la gardienne. Pis t’as pas eu le temps de travailler tes textes. T’étais occupée avec la Cdéc, pis la purée de patates douces, pis aller te faire couper les cheveux (la deuxième fois depuis que la petite est née). Tu sens que les paupières plient. Les tiennes. T’es trop contente de la découverte via Alexie Morin du livre Go the f**k to sleep. Tu te note à moi-même  : lire Chien de fusil.

[youtube http://www.youtube.com/watch?v=3xtcB457jqQ?rel=0&w=560&h=315]

Tu te dis que l’auteur a écrit ce livre juste pour toi. Juste pour toi maintenant. Pis que t’ai comme dans la scène d’Amélie Poulain où tout le monde jouit en même temps à différents endroits de la ville, sauf qu’on lieu de baiser (ça c’est la voisine d’en haut), t’as un bébé qui dort pas dans tes bras. Et que dans la ville il y a plein de bébés qui dorment pas. À cause de leurs dents ou d’un rhume ou d’un bruit ou d’un mauvais rêve ou que le nez leur pique. Plein de bébés-hibous et de parents cernés mais heureux. Pis à ce moment-là, la petite s’endort. Enfin tabarnack*. *Mot québécois signifiant l’étonnement. 2h28AM.

Code Colibri, Moments-môman

Poisson d’avril

Entendu à l’émission « Dessine-moi un dimanche » du 31 mars 2013
à 3min.50 sur les animaux monogames.
« Les plus grands monogames c’est les oiseaux. La plupart des oiseaux sont monogames et ils sont monogames parce que c’est presque impossible d’élever une couvée seule, donc il faut que les deux collaborent, malgré eux, pour élever la couvée. Et donc pour pouvoir passer à travers cette épreuve, qui est de se lever très tôt le matin et de nourrir jusqu’au coucher du soleil des jeunes qui ne font que demander toujours la même chose en criant, je pense que c’est essentiel que le couple de moineaux ou d’hirondelles forme un espèce de lien affectif, mais est-ce que c’est de l’amour humain? Sans doute pas, mais ils ont quand même un attachement très fort l’un pour l’autre. Ils se cherchent lorsqu’il y en a un qui disparaît. »
2013-04-04-17.27.32_web
Alors chez LUNETTES ROSES cette semaine : c’est froid pour les chevilles les ti-bas – retrouvailles de cuisine avec deux membres de GROUPE POÉSIE COMBATTANTE et 3 enfants beurrés de chocolat qui courent après les rondelles de couleurs d’un phallus de plastique géant – semaine 2 de l’épisode bébé va maintenant à la garderie (ou comment survivre à la séparation en prenant rendez-vous chez le coiffeur et en mangeant des oranges – rencontre avec l’inspirante Patricia Perez et son projet poétique, dont on espère pouvoir vous parler bientôt – et courriels hypnotiques pour essayer de vous fidéliser et de vous convaincre de vous inscrire à notre infolettre saisonnière.

En attendant…. à défaut d’avoir trouvé mon hirondelle, j’étends mes tentacules.

Chantal Bergeron. « La femme-pieuvre »,
CODE COLIBRI
Colostrum quand tu nous tiens…

Moi garde-manger. Montée de lait latente. Bébé pleure. Attente. Laper, l’appeler. Moi lacté. Supplier. Matin m’appelle. Materne. Réveil. Les pleurs plient. La paupière paléolithique ouverte. Les louves hurlent. Les mères veillent. M’endormir. Quand? Mon bébé boit mon lait. La Mathilde, ma loulou boit mon lait blanc. Tout le temps. Ma louve me boit, m’avale. J’allaite. 23h. 2h. 4h. 7h. J’allaite les heures. Seule. Au début. Gerçures initiales pas glamour. Nuits blanches me mangent. « Profites-en pour dormir parce que tu dormiras pus quand la petite va être née. » Comprendre. Mon corps comprends. J’entends. Je vois la vie passer par la fenêtre. Kamasoutra de l’allaitement. Football et madone inversée. Petits torticolis. Trop. Tire-lait. Trop. Roaller coaster. Trop. Souleurs sans cesse sans sanglot. Camisoles mouillées substituts de larmes. Je cours à côté du train. J’ai faim. Alourdie. Presque balourde. Je mange d’une main, de l’autre, je demande. De l’aide. À l’aide. Pas à l’aise. Pas adaptée. Deux seins comme des ballons. Engorgés. Mes mamelons accommodent la buveuse. Elle balbutie et boit. Ne dort pas, jamais. D’une main je pense à toi, de l’autre, je nourrice. Mes deux seins des ballons. Elle qui ne dort jamais. Ma main droite dans ses cheveux, ma main gauche tient mon œil ouvert et l’autre main écrit ce texte sur l’oreiller. L’insatiable saoulée de mon lait. La paupière lourde. Béate. Blancheur de mon lait. De la nuit. De ma peau. Ma Mathou teintée. Elle et moi ton sur ton. Tout toi métisse, mi-mossi mi-moi. Ça m’émeut ta peau. Dans la nuit. Toi. Toute menue, une merveille. « Maudit, chu-tu en train d’écrire des poèmes maternels? » Et tout à coup tu dis maman. Tu dis maman et tadam. Maman et tadam. Avec ta main dans les airs. La main refuge. Le chant ciment, liant. Sentiment. Aimer.

Tu me tiens.

Code Colibri

Vert-de-gris

Chantal Bergeron. « Vert-de-gris », CODE COLIBRI

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Ça commence par de la moisissure
Qui s’installe – qui se propage
Des métastases sur une boule en miroir
Ton ciel gangrené
Ton plafond qui tombe sur ta tête
Tous les plafonds qui tombent
En même temps!

D’abord
L’homme avec des hanches de femme
marche nus pieds dans le sable.
Tsé celui qui donne des frissons. Le mASSter du flamenco. « Maître », c’est un peu fort comme mot, non? Ça fait penser à un dieu. Le DIEU du flamenco. L’élu, celui qui aime pluss les objets que les personnes. Aime pluss les bagues. Des diamants gros comme des grenades. Aime les faux ongles. Rouges. Qui prolongent ses doigts à l’infini. Il est là. La mâchoire cherrée. Un cheval qui glisse sur l’Apocalypse, qui galope sur l’ambiguïté. Le manteau macho enlevé. MaquilléE comme une catin. Avec du rouge à lèvres sur les dents. Des bagues comme des grenades. En stand by. Attendant. Attendant le miracle. Drag dancing queen en stand by. Attendant. Attendant, dansant tout le temps… avant de mourir.

reBUTER Pendant ce temps on vend des masques à gaz pour les animaux domestiques. La fin du monde est un modèle d’affaires payant pis c’est starté officiellement depuis le 21 mai dernier. La bible vous le garantit c’est jour de jugement dernier. C’est garanti des millions de personnes vont disparaître dans d’atroces douleurs. Alors attendons un peu avant de faire des enfants ou d’en adopter. [Silence.] Attendons et construisons des bunkers souterrains. Munissons-nous de bouteilles d’eau et de conserves. Les gourous inspirés et les petits pois nous sauverons. Les petits pois et les gourous. C’est garanti!

Stand by grenade
Le tambour est cassé
Le band métal fait d’la distorsion
Les tympans claquent
De toutes façons, à quoi ça sert des oreilles quand t’es mort?

Tu commences à trembler par en dedans
Pis c’est là qu’la vieille commence à chanter
A s’lamente
C’est pire qu’la distorsion
C’est la terre qui commence trembler
Des millions de personnes vont mourir
En attendant, le cash coule à flot chez Family Radio
80 millions de dollars américains
C’est garanti!

En faisant l’autopsie, on trouvera des psaumes de Saint Jean en travers d’la gorge des cadavres.

BAM! BAM! T’es mort!

i-BERNER Numérique. Être numériques. Des 0 et des 1. C’est moins dangereux, non? Moins dangereux de développer des allergies. Moins dangereux de se noyer de l’intérieur. Des 0 et des 1. Des signes. Des dessins. Des pixels. Des 0 et des 1. Des 0 pis des 1 avec des désirs quand même et des hésitations. Des désirs d’ailleurs et d’ici. Des urgences aériennes, des contradictions géographiques. Des distances arpentées en un clic, ravalées. Des 0 et des 1 c’est bon, mais c’est pas toi LÀ. TA présence. Va et vient répété pour voir le jardin fleurir et toucher. Rire avec ton rire qui résonne dans la pièce et non dans l’amplificateur bidon intégré au portable. Mettre les doigts dans la terre, dans tes cheveux, tombés. Ça m’étouffe ton cancer et pourtant c’est toi qui meurt, non? [Silence.] Si c’est la fin du monde, ça ne fait aucun sens d’être si loin de chez soi. Si c’est la fin de TON monde, je dois être là. Il n’y a que toi qui meurs au final et tout est dépeuplé. Et si ce n’est pas la fin ce 31 décembre prochain, que ce soit la révolution et qu’elle soit intranquille. Que tout le monde envahisse la place publique comme en Espagne. Avec nos bottes, nos parapluies et nos cris. Garanti, si ce n’est pas fini, c’est que c’est le début. Alors je me lèverai debout. J’attends un peu, VOIR, devant l’écran que je caresse. À la prochaine pub, j’y vais. Et si je ne meurs pas, je ferai le choix de vivre. Je décide que OUI! Clic! Je google un peu en attendant. Je google mon nom.

BUTER [avec le ton de la confidence] Faut dire qu’l’Apocalypse est déjà commencée. Yalda Younes peut vous en parler… Yalda Younes est une danseuse d’origine libanaise. Le messie flashdance. Elle tape du pied et elle dit NON! Attendant le miracle sous les rafales flamboyantes de mitraillettes, AK-47. Stand by. Avec la peur de décevoir plus forte que la peur de mourir. Elle qui n’aime pas les rires mal placés. [Silence.] Elle danse avec le bruit des balles en arrière-son, une cacophonie hécatombe. Frappes de pieds et projectiles se confondent. Tout le corps en colère. Attendant le miracle. Sous la pluie continue. Rafale de gouttelettes, cartouches de plomb. Des tonnes de pluie, de l’eau sans fin qu’on songe à reconstruire l’arche de Noé. Pis on entasse les sacs de sable en attendant. Et on danse avec des bottes de caoutchouc trouées. Et le niveau d’eau monte. Le niveau amer. Toute une vie délavée, lessivée, des fondations qui s’effritent – l’érosion – les moisissures. NON! C’est assez. Les champignons, le squelette nu de nos maisons. Plus de maison. Qu’un territoire inondable. La peau en colère, ratatinée. NON! Reste plus qu’à envoyer un texto avec des photos. Le drame posté sur facebook. La guerre craint. Champs/(chant) de mines. Cassés. Ton crâne nu. Cancer. Quand.

Ça commence par de la moisissure
Qui s’installe – qui se propage
Des métastases sur une boule en miroir
Ton ciel gangrené
Ton plafond qui tombe sur ma tête
Tous les plafonds qui tombent
En même temps!

MORT
Il n’y aura pas de deuil. Parce tout le monde sera mort. On finira la danse dans nos cercueils. En tapant ENCORE du pied et en frappant des mains. Vivants dans nos cercueils fabriqués de nos mains. Requiem des respires. Nos mains, percussives. Et puis, plus rien.

fin

La salamandre turquoise

La taverne du désert [10]

Chantal Bergeron. « La taverne du désert », LA SALAMANDRE TURQUOISE
10 – MISHAPAN NITASSINAN  (Gilles Bélanger/Joséphine Bacon)
Saguenay Mistassini Chihuahua Paspébiac
Manhattan Milwaukee Watchiya Rimouski
Escuminac Chichen Itaza Caraquet Matagami
Squatec Tabousintac Ixtapa Tracadigache
Mishapan Mishapan
Nitassinan nitassinan
Que notre terre était grande

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La Petite Sirène y goûte

COPENHAGUE (AFP) – La Petite Sirène, symbole légendaire de Copenhague, a été aspergée de peinture rose par un ou des inconnus, a indiqué hier le porte-parole de la police de la capitale danoise. « Nous ne savons pas si cet acte de vandalisme est  lié à l’évacuation de la maison des jeunes. Mais nous enquêtons à ce sujet », a déclaré à l’AFP Flemming Steen Munch. Mais la Petite Sirène a été rapidement nettoyée, selon un témoin, afin de ne pas choquer ses amoureux qui viennent tous les jours lui rendre visite, même pendant les journées glaciales d’hiver. Mesurant 1,25 mètre de haut et pesant 175 kg, la statue de cuivre a été l’objet de plusieurs agressions depuis les années 60, au cours desquelles elle a notamment été décapitée à deux reprises et amputée d’un bras une fois.

L’été, la MT-elle adore pêcher le poisson. La chaloupe sur laquelle elle happe, harponne, s’appelle la Caravane de la Mémoire. Passagère anonyme de La Caravane de la Mémoire, Marie-Marine reconnaît son héritage, point d’ancrage et tremplin de ses aspirations. Chaque année, aujourd’hui, là, là, la MT-elle répète le voyage vers le pays sauvage, puisque les racines sont marines. Jamais assez grande pour tous ses désirs, s’éloigner pour mieux revenir. Nager, rouler, voler, avaler des centaines de kilomètres pour rejoindre l’eau, migrer pour retrouver la mer et retourner dans son île, son fleuve natal, le soir venu, à minuit. Marcher là où il n’y a pas de trace, seulement le ressac de l’eau et le nord-est, qui nous ballottent et nous gardent vivants, allumés, aériens. Un éden apprivoisé sans cartographie, sinon pour les navigateurs et peut-être pour les poissons voyageurs, comme le royal esturgeon et autres dorades nomades. Un espace sans ville, sans frontière, appartenant à tous et à personne.

Elle voyage parfois avec Quenouille, parfois avec Marhé, mais elle aime bien aussi être seule à certains moments donnés. Ça devient alors ce qu’elle appelle son retour à la source, à l’archipel de sel et de rochers à fleur d’eau. Au fil des affluents, elle retrouve sa nature profonde et tout ce qui concerne le poids, ajouté, des ombres. Une confrontation avec elle-même, un bilan aquatique one on one et parfois, au contraire, des retrouvailles inattendues avec, qui les amazones marines, qui les artistes anarchistes, qui les nageuses aux mille détours. Des sœurs, des mères, des tantes, qui se tiennent par la main en ribambelle et dont les histoires se confondent à force d’être semblables. Elle est ses femmes et ses femmes sont elle-même. Toutes amnésiques.

Lorsque la mémoire lui revient trop vite, alors elle boit. Boire à n’en plus savoir qui elle est, jusqu’à trouver cet état d’apesanteur recherché, cette spirale, au point où toute l’eau se transforme en désert blanc de flocons qui l’assiègent. And if you go chasing rabbits – And you know you’re going to fall[i]. Courir avec les lapins de garenne en titubant. Entendre le bruit de ses propres pas haletants dans la neige, qui colle aux semelles. Désespoir. Sentir seulement le lent ressac atrophié de l’eau, qui fait valser les plaques de glace sur quelques malheureux centimètres de distance. Boire encore, parce que la soif ne s’étanche pas, même une fois le soleil couché et malgré toute l’eau du monde disponible à ses pieds, mais figée. Une boit-sans-soif, sans soi, sans toit, sans émoi. La passion, ce calvaire, et l’ennui qui guettent aussitôt qu’il y a immobilité. Asservie. When men on the chessboard – Get up and tell you where to go[ii]. Être littéralement en ébullition au milieu des eaux, malgré le froid, malgré la neige. N’être soi-même qu’au milieu du mouvement et qu’au plus fort de l’agitation, voire du drame, de l’accablement. C’est pas mêlant, elle croit parfois vivre à côté d’un volcan. N’être plus, comme la sirène, qu’écume de mer pendant l’hiver. Et pourtant, tendre à être plus, à avaler la mer dans son entier avec ses coquillages et ses poissons. Avoir la baleine dans son ventre plutôt que l’inverse. Enfanter!

Alors, elle ne dort plus, mange peu et laisse porter ses songes à travers le capteur de rêves accroché près du moteur. I am a traveler of both time and space[iii]. Elle s’allonge sur le dos, regarde le ciel magnifique de verticalité, dont l’étendue se confond, à l’horizon, avec la mer. Étourdissant. Les poissons sont le reflet des oiseaux et vice versa. Plus aucune prise sur l’espace, qui manque d’aspérités dans tous ces dégradés azur. La MT est englobée. Elle tombe à l’infini et tente de se relever dans cette journée sans fin, toujours la même. Un mardi, un mar-di. Marre…

NOIR ET BLANC. Elle regarde à l’horizon dans sa lunette d’approche. Elle entend des voix, des chants. Ni des sirènes, ni des baleines. Elle croit que tous les grands chanteurs sont saumons à demi et que toutes les grandes chorales naissent de la mer. Au parfait silence s’attache une première voix, qui s’élève, s’envole, transportée par violons et flûtes, puis s’ajoute une seconde voix et l’ensemble de l’orchestre et encore, toutes les voix, à l’attaque, avec leur pleine intensité et leurs poumons battants.

En plongée, Marie-Marine aperçoit dans les nuages et dans l’eau, cette chorale d’hommes et de femmes poissons disposée en cercle. Ils sont assis, sous une lune d’été, sur des roches qui affleurent à la surface de l’eau, dans une danse, un cancan aquatique. Des chants de gorge, qui s’entremêlent aux extraits d’une musique charleston et de l’ahurissante Kashmir[iv]. Aria de la musique de l’eau. En arrière-plan, des hommes bleus avec leur visage voilé et leurs chameaux, comme un mirage qui se déroule avec les vagues devant les yeux de la soie-fée. Shangri-La, SOI dans la paix et la tranquillité ambiantes. Puis, arrive un bateau qui file, une caravelle familière qui transporte une chorale d’enfants en apnée et les fruits d’une pêche miraculeuse abondante. Au milieu de cette chorale inhabituelle, Quenouille, dont la voix n’arrive pas à percer, qui lui tend un bébé. L’enfant a les mains palmées et lui demande : « te rappelles-tu d’tes rêves à ton réveil? »

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Elle se réveille dans la chaloupe, ramasse les bouteilles d’alcool. Elle doit s’occuper d’éviscérer les poissons, les vider à l’aide d’un couteau à lame acérée. Alors tout devient rouge dans la barque, comme les champs de batailles américains lors du génocide amérindien. Boucheries ambulantes, bisons red bull assassinés. Hommes, femmes et enfants, scalpés. Est-ce que je me souviens des Mohawks, des Apaches, des Pueblos, des Algonquins, des Olmèques, des Attikameks, des Aymaras, des Ojibway, des Innus, des Omahas, des Cris, des Sioux, des Béothuks, des Mayas, des Hurons, des Delawares, des Onneiouts, des Onontagués, des Comanches, des Aztèques, des Abénaquis, des Cherokees, des Quechuas, des Inuits, des Navajos, des Mikmakiks, des Tsonnontouans, des Cheyennes, des Mohaves, des Mapuches?

Le bateau prend alors l’odeur de la mort, une puanteur inébranlable dont l’eau de Javel ne vient pas à bout. Une douleur fantôme, qui rappelle les membres arrachés, le temps disparu, les langues perdues. Mais les saumons et les hommes continuent de remonter, d’aller contre le courant sans relâche. Malgré les marques d’un courage sans faille, en cours de route, le corps se métamorphose, la belle robe argentée change de couleur, se couvre d’écailles rouges comme celles du sockeye et les mâchoires se tordent. Des centaines d’humains épuisés meurent chaque année, se décomposent et nourrissent alevins et arbres environnants. Mais certains coureurs de fond, indisciplinés et libres, dont les plaies longtemps léchées sont maintenant cicatrisées, sont prêts pour un nouveau cycle.

La tradition veut que les arêtes du premier saumon pêché de l’année soient rejetées à la mer, ainsi l’esprit du poisson pourra prendre la route du retour et rejoindre son peuple au fond des eaux, afin de renaître.


[i] Jefferson Airplane, « White Rabbit », Surrealistic pillow, 1967, [piste 10].

[ii] Jefferson Airplane, chanson citée.

[iii] Robert Plant et Jimmy Page, « Kashmir [1975] », No quarter, 1994, [piste 13].

[iv] Robert Plant et Jimmy Page, chanson citée.