Surfer sur le désir [6]

Chantal Bergeron. « Surfer sur le désir », LA SALAMANDRE TURQUOISE
06 – MANIFESTIF (Loco Locass)

Pendant qu’tu fixes l’œil musical
Le propos subliminal s’insinue, séminal
T’es comme sur les gardénal, c’t’une bacchanale,
une orgie d’analogies, d’signes qui clignent
De symboles qui résonnent comme des cymbales
J’grimpe à l’assaut d’ton cerveau par la parole, l’oral ourlé

2013-02-08-10.43.18_web
M***

Quoi! Comment ça s’fait qu’une belle fille comme toi est toute seule? Une misérable solitude. Non, non. Danser seuls toutes les nuits tous les deux dans la foule des festivals jusqu’à ce que nos paupières tombent ou que nous trouvions cette chaise ultime qui nous ferait valser pour toujours. Qu’est-ce qui nous empêche de nous engager? De nous caser? Après cette première nuit… où c’était écrit dans les étoiles que j’aimerais tes bras. Quoi! Je m’attache! Je sais, c’est trop vite. I faut ralentir la cadence. Trop intense. Cesser de s’écrire… de se voir… retarder…

Un nouveau couple est sur le point d’éclore, au-delà des blessures anciennes respectives et du méga bagage transformé en carapace de deux écorchés. Commencent alors les coliques psychosomatiques, la tachycardie et autres brûlements de l’estomac attaqué. M*** poursuit le dialogue entamé :

 M***

L’amour, quel mot difficile à prononcer. Ça prend du guts pour aimer, pour accepter que quelqu’un nous prenne dans ses bras à tout moment, n’importe quand.

ANNA

Comment ça du guts? S’agit juss d’être honnête avec ses émotions.

M***

Si on était honnête avec nos émotions, ne serait-on pas tous polygames? Non, non. Mon frère m’est témoin, j’veux m’poser, m’stabiliser, éventuellement, des enfants. Peut-être.

ANNA

J’ai vu un documentaire à Télé-Québec, on établissait un lien entre le rapport à la fidélité des hommes et des femmes et les rôles différents occupés sur le plan de la reproduction de l’espèce. Selon la théorie soutenue, la femme et son utérus intuitif, d’un côté, travaillent à trouver, pour procréer, LE gars parfait, le mâle alpha aux larges zépaules. Tandis que l’homme, libéré de la contrainte de la grossesse, cherche plutôt, tout simplement, à se multiplier le plus possible. Qualité (pour la transmission de meilleurs gènes) versus quantité (pour la propagation de l’espèce).

Anna sait bien que M*** est vagabond de cœur, insaisissable. Mais elle se sent irrésistiblement attirée par le gouffre, par le vide, par cela même qui la détruira. Les paroles de M***, parfois des promesses planantes, parfois des confessions qui ressemblent à des gifles. Tu ne sais pas trop si tu dois l’embrasser ou le frapper. Étrange cette sensation. Cette violence qui rebondit sur toi par ricochets. On dit que l’amour et la haine sont les deux faces d’une même pièce. Anna haït les proverbes, sauf peut-être ceux qui sont africains.

 ANNA

Ben oui, moi, j’aime! Si l’poil lève pas sur mes bras… ça sert à rien. L’amour, c’é pas si abstrait. Abstrait, abstrait, la loi de la relativité, c’est abstrait… l’amour, l’amour c’est… On s’pose pas 56 000 questions quand on aime. Quand on aime, on aime, on veut, on prend. Parce que finalement l’amour, c’est le sentiment et qu’le désir, c’est c’qui nous pousse vers l’autre, c’est finalement, le mouvement. La frontière entre le désir et l’amour est pas placée à même place pour tout le monde. Faut croire que j’suis plus latine que j’pensais. En espagnol, le même mot sert à dire je t’aime et j’te veux : te quiero. Pas de confusion ici, le langage renvoie aux deux réalités, celle du sentiment et celle du besoin de posséder. Te quiero, te quiero, TE quiero, TE QUIERO, TE QUIERO, TE QUIERO!

NOIR ET BLANC. Elle hésite entre l’envie de le frapper ou de l’embrasser. Comment le croire avec toutes ces sirènes muettes échouées sur les derniers mirages de corail. Jardins de sable desséchés. La grande bleue devenue marécage et ses prédateurs qui emménagent. Pour la fécondité et pour la suite du monde, mille femmes de terre cuite, mille amazones, maîtresses de corsaires, mille corps interchangeables. Multiplié le désir, marquée la tentation, oubliés les serments. Elle, devenue l’une de ces sirènes, par la force des choses. Assise, dans l’eau, au large, tandis qu’il la regarde du bateau avec un monocle mouillé. Prêt pour l’abordage!

Par définition, la promesse est faite pour convaincre l’incrédule, elle vient des politiciens. Elle sait pourtant QUI se trouve devant elle et elle décide tout de même de jouer à croire, pour un temps, garder ses lunettes roses, encore un peu, pour voir jusqu’où il ira et jusqu’où surtout, elle, pourra le suivre sans sombrer. Elle décolle en accord avec sa lune, accueille tout un monde sous-marin, invisible aux yeux malades, insensibles, aux œillères métalliques. Méduse animiste, murène amoureuse, qui chante des mantras modulés. Amante automate, concubine et compagne de jeu volontaire. Mariée promise et délaissée. Amertume et goût de cendre dans la bouche au programme pour les jours à venir.

 M***

Je l’avoue, je suis d’humeur changeante, mais je me percerais le cœur de mille coups si j’avais la pensée de vous trahir[i]. Crois-moi. Crois-moi. Crois-moi. Je m’attache. Peut-être.

AIMER : Éprouver de l’affection, de l’amitié, de la tendresse, de la sympathie pour (qqn).
AMOUR : Disposition favorable de l’affectivité et de la volonté à l’égard de ce qui est senti ou reconnu comme bon, diversifiée selon l’objet qui l’inspire.
DÉSIR : Prise de conscience d’une tendance vers un objet connu ou imaginé.
DÉSIRER : Tendre consciemment vers (ce que l’on aimerait posséder), éprouver le désir de.

AIMER : Qu’une lettre à enlever et vous vous retrouvez avec le mot « amer » en travers de la bouche.
AMOUR : Âme-ou-Rrrr! De deux choses l’une, soit l’amour n’existe pas, soit c’est la seule chose qui existe.


[i] Molière, « Dom Juan ou le festin de pierre [1665] », ouvr. cité, p. 395.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *