slam OLÉ [5]

Chantal Bergeron. « slam OLÉ », LA SALAMANDRE TURQUOISE
05 –CONQUEST (White Stripes)
She was just another conquest
Didn’t care whose heart was broke
Love to him was a joke
’til he looked into her eyes
And then in the strange way things happen
The roles were reversed from that day
The hunted became the huntress
The hunter became the prey

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Le fond de l’air sonore est occupé par des enregistrements de frappes de pieds, de mains et d’un marteau sur une enclume. To-toc/to-toc/to-toc. M*** s’installe devant les participants. Contrairement à Anna, il n’est pas là pour lire son poème, mais pour le performer. Il recréera le texte, qui prendra vie à mesure que les vers glisseront de sa mémoire à l’espace oral de sa bouche de slameur rimeur, jusqu’aux orifices éblouis (yeux, oreilles, narines) des spectateurs. Les mots se mêleront à sa salive, s’acoquineront à une cadence – décadence – cadence – décadence régulière, voire cardiaque. M comme matador, tu crois comme moi que la poésie doit retrouver son public, se réapproprier l’oreille, l’oral. Briser l’isolement et le silence des bouches amoureuses de leurs langues. Il regarde Anna autant que possible, comme si elle était son unique destinataire. Elle porte une robe rouge. Elle ne porte jamais de robe. Tel le torero, il se prépare, visualise la bête. Combat de têtes, de testostérone. Il arpente l’espace de jeu comme pour en dresser le portrait géographique, la cartographie d’une pièce magique, qui est à la fois un salon, un bateau et maintenant, une arène. Toca/toca/toca. Une société secrète aux topographies galantes et sanglantes. Un monde à part, un mundillo où le taureau, de par son énergie solaire, est roi des règnes végétal et animal. Il repense à la nuit passée avec Anna, sa main sur son échine, le poil dressé. Il espère sublimer sa peur en courage, oser l’étreinte, la tête tranquille sur sa cuisse. Il salue les aficionados, qui crient et brandissent tous des foulards blancs. Il a revêtu son habit de lumière, remonté ses cheveux en chignon et porte la coiffe classique, la montera. Il ne s’est pas recueilli dans la chapelle, comme la tradition l’exige, puisqu’il considère que le sacré n’est plus dans les églises, mais dans l’arène, dans l’art, dans la nature. Il garde ses prières pour les disciples, qui secouent toujours leur foulard blanc. Il regarde un dernier taureau quitter la scène avec des feux d’artifice attachés à ses cornes et s’avance en fier combattant. Il piaffe, groundé au sol, presque enraciné. Toc-ca-ta/toc-ca-ta/toc-ca-ta.

OLÉ[i]
 Andale, Andale, Approchez… Toi, Tu. [Il pointe Anna.] Approche
Prends place sous moi, sous le toit, sous les étoiles
Que je te chuchote comme Camarón un chant castillan, du Lorca…

Todo se ha roto en el mundo. No queda más que el silencio
[ii]
Que j’éclabousse de sang ton tutu de tulle troué
Bienvenue, Bienvenido en el Estadio
Ton torse fier dans l’enceinte avec le torero, nus pieds
Pour surprendre la bête lumineuse, endormie
Pour suspendre les traditions et les prolonger

Dans l’attente, tu patientes, spectateur et jury
Le torero confond plaisir et turpitudes
Et le taureau complète ce triangle amoureux

Espace circulaire délimité par nos doigts, nos mains, nos bras
Au début, trou noir initial, silence tapageur
Invention du temps à partir du bruit, ses notes, son clapotis
Le marteau tape, frappe fort l’enclume
To-t-to-t-to-t

Avant de rejoindre ton siège, tu tâtes et caresses ta bête noire
Le box, une cocotte minute qui siffle, halète
Lumières éclatantes s’échappent des interstices de la stalle
De la loge principale, signal du président
Tu le sens le danger, excitant
Le torero, barbare, nous ressemble tous
Et le taureau, lui aussi a peur a peu de courage dans la poussière

May the force be with you
La vie, la mort, une boucherie sentimentale

Taureau et torero travaillent leur attitude
Leur respiration, tel tonnerre ou ouragan
Gros plan sur tes yeux, mille yeux, DIEU, qui suivent la violence

Primer tercio, les picadors piquent la bête au vif
Étude de l’anatomie et stratégie d’un théâtre sanglant
Picasso ramasse ses pinceaux et prend le train de la foule
Tut-tut-tut-tut/Tut-tut-tut-tut/Tut-tut-tut-tut

Tu regardes, manges et t’exclames
Le torero se remémore sa dernière véritable nuit d’amour
Tandis que le taureau, en feu, pointe ses cornes lunaires vers lui

Secundo tercio, les banderilleros sortent les rubans
Couleurs se mêlent au rouge et noir de la bête en sang

Bancs blancs et sable doré
Agilité et acrobaties à l’honneur
Accalmie des coups donnés

Plaintes, pour cause de blessures pasadas, pesadas
Cris, chants, sang dans l’air
Toca-toca la guitarra
Bave, bile, bramements

Tu pleures sur ta chaise à cerceaux
Le torero esquive le bœuf berçant
Qui essaie lui, de se cacher dans ses propres angles morts

Le matador a du style, mais moins que l’animal
Leurrer la bête attentive et intelligente
Tu espères le dénouement, la crucifixion
Toc-ca-ta/ Toc-ca-ta/Toc-ca-ta
Passes de cape pour le tercer tercio

TERRE promise, valeur ajoutée par le sacrifice
Les chanteurs sont des danseurs
Le torero se confond au taureau
Toi, la femme, ultime chasseur

Tu renifles l’odeur de la mort
Le torero songe à se lancer contre sa propre épée
Et le taureau crache des pierres

Se détourner du meurtre
Apprivoiser et la bête et la mort
Qui courent toutes deux dans notre direction
Toc-a-toc/ Toc-a-toc/ Toc-a-toc
Le taureau enlève ses sabots pour être plus discret
Toc-a-toc/ Toc-a-toc/ Toc-a-toc
Pluie rouge s’abat sur la place
Tout recommence à pousser fuera y dentro

Tu te tais, pour la première fois, pour prier, suavamente

La lecture terminée, un serveur, lui aussi habillé en torero, circule à travers les convives avec un plateau. Au menu : testicules de taureaux, semblables aux huîtres des Prairies des bisons de l’Ouest. Un autre aliment aphrodisiaque sans doute! Et pour Anna, en bonus aux tapas, un collier de perles rouges.


[i] Le slam pour Israel Galvan en 2 mouvements est inspiré du spectacle Arena et du mythe du Minotaure. Le texte est divisé en deux parties : Olé (présent texte) et La bête lumineuse.

[ii] Federico Garcίa Lorca, Poema del cante jondo [1922], Madrid, Espasa Calpe, coll. « Colección Austral », 1990, p. 40

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