slam LE SPECTATEUR [8]

Chantal Bergeron. « slam LE SPECTATEUR », LA SALAMANDRE TURQUOISE
08 – UN INCIDENT À BOIS-DES-FILION (Beau Dommage)
J’suis en amour avec une fille
Qui s’est noyée entre deux îles
Elle s’est perdue entre deux eaux
Avec des algues autour des chevilles
La tête en l’air, comme un roseau

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Quenouille dans l’ombre, accotée à un mur avec son décolleté. Adam a l’habitude d’être devant un auditoire d’étudiants, de mendiants de connaissances, mais aujourd’hui, c’est différent. Il n’est pas là pour parler science, mais plutôt, pour déposer ses tripes molles sur la table, devant ELLE. Telle une offrande qui pourrait devenir empoisonnée si elle LA rejette (l’offrande), LE rejette (lui). Celle qui ne soupçonne pas, qui ne sait pas, parce que trop occupée à regarder dans une autre direction, malveillante. Klaxonne un vers à l’oreille, Valérie s’ennuyait / Dans les bras de Nicolas / Mais Nicolas, celui-là / Ne le savait pas[i]. Murmure… tu es trop gentil, ami, pour être repérable! Il se dit qu’il doit frapper fort, mordre, afin d’échapper à la mort, au monotone, pour éviter de demeurer invisible. Il s’installe derrière un drap monochrome sur lequel sont projetées des images méli-mélo, des prises de vue de blocs appartements, d’immeubles à logements, où défilent des fenêtres anonymes. Des tentures tirées – Un matou gris minaude – Le bruit d’une connexion Internet par modem téléphonique. Les alvéoles d’un rayon de ruche – les livres d’un rayon de bibliothèque – les wagons d’un train – des toilettes publiques – des cubicules de travail – des boxes d’animaux – des cellules de prison

Le murmure mitoyen[ii]

Tout l’monde a peur

Tout l’monde a peur

De c’qui est à la fois si proche et si loin

De c’qui est à la fois si proche et si loin

À portée de main

À portée de main

Derrière le mur mitoyen

Derrière le mur mitoyen

LE SPECTATEUR[iii]

Désespoir du printemps
Entendre et voir le spectacle comme une messe alternative, une communion
Sortir son chapelet d’émotions, l’égrener dans la noirceur abyssale du théâtre
Inspirer – expirer, au même rythme que toi, tes pas, tes asphyxies passagères
Rire nerveusement de mon corps maladroit, anamorphose du tien
¿Tu es tableau vivant?

Second acte
Opération de charme
Noisetier enraciné

Voyage au cœur d’une toile impressionniste, où ta sève sert d’aquarelle
Retour au paradoxe du comédien, même le polygraphe se sent obligé
A la fois athlète, allumeuse et joueuse, tu revis chaque soir l’émotion pour moi
Iris pénétrants, qui commandent la contemplation, les disciples s’agenouillent, applaudissent

Désirs fourbes
Entendre la salle
Suspendue à tes pieds
Impulsion, ovation
Regard se tourne vers l’immensité intérieure, pénètre l’abîme, touché l’esprit

Droites contrastant avec les lignes courbes ondoyantes de tes bras, telles des branches
Epier dans l’ombre les rayons qui s’accrochent à ta chevelure blonde
Surimpression musique, mouvements, mots la grâce égratignée comme absolu
Intensité
Retarder la fin

Déjouer temps et serments
Emmagasiner l’adrénaline
Saisons se déchaînent, roue de fortune qui reprend sa course et repasse par l’alpha
Instantanés d’affects captés, transmis et acclamés de façon bien méritée
Ravissement général, la salle fait ses adieux et je rentre chez moi, assommée

Développer des anticorps contre le mariage et préférer la réelle rencontre réciproque
Espérer encore
Se relever encore
Insuffler encore
Respirer

Inspirer – expirer

Iris pénétrants

Inspirer – expirer

La grâce égratignée

Inspirer – expirer

Saisons se déchaînent

Inspirer – expirer

Les disciples s’agenouillent

Inspirer – expirer

Retarder la fin

Inspirer – expirer

Assommée

[Respiration haletante.]

Inspirer – expirer

Inspirer – expirer

Inspirer – expirer

Inspirer – expirer

Inspirer – expirer

Inspirer – expirer

Inspirer – expirer

Espérer!

De c’qui est à la fois si proche et si loin

Tout l’monde a peur

Tout l’monde a peur

De c’qui est à la fois si proche et si loin

De c’qui est à la fois si proche et si loin

À portée de main

À portée de main

Derrière le mur mitoyen

Derrière le mur mitoyen
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Sur l’écran improvisé, de nouveau les fenêtres anonymes. Une publicité platonique pour des produits pharmaceutiques – Des semis au soleil – Un climatiseur bruyant – Le silence en arrière-plan. En fondu, l’image d’un mur de brique s’imprime sur le drap blanc maintenant rouge cramoisi. Après un certain temps, Adam effectue une mince entaille dans la murale cinématographique avec une paire de ciseaux. Is There Anybody Out There[iv]? Il passe sa main marionnette à travers la fente et l’agite à la recherche d’une amie. Is There Anybody Out There? La main se promène de tous bords tous côtés, puis, len-te-ment se las-se, se fa-ti-gue et s’en-dort. Is There Anybody Out There? Une longue minute passe sans que la main bouge, mime le moindre mouvement. Les spectateurs commencent à être mal à l’aise, se tiennent la migraine entre les mains, surtout les femmes, qui s’impatientent et se lancent l’une l’autre des regards, l’air de dire: « Mais qui va secourir cette main à la fin? » Is There Anybody Out There? M*** est jaloux de l’attention obtenue, il préférerait que ce soit la sienne, de main, qui soit au centre du jeu, de l’amusemain. Is There Anybody Out There? Adam a chaud, a la menotte moite. Seul, emmuré derrière un drap avec cette main blanche isolée, abandonnée. Élancement de sa molaire creuse, son propre manège se referme sur lui. Il s’imagine passer le reste de sa vie ici à espérer un contact humain. Is There Anybody Out There? Les spots chauds, braqués sur lui, lui donnent l’impression de nager dans une saumure marécageuse et ses oreilles silent. Son royaume pour un peu de morphine, de calme. Heureusement, MT-lui se lève enfin et le libère de sa grande main noire qui enserre la patte inanimée.


[i] Les Rita Mitsouko, « Les histoires d’A », The no comprendo, 1986, [piste 01].

[ii] Le murmure mitoyen est inspiré du court-métrage La Cloison de Maxime Claude L’Écuyer.

[iii] Le slam pour Louise Lecavalier en 3 mouvements est inspiré de la chorégraphie Lone Epic de Crystal Pite et du Dom Juan de Molière. Le texte constitue un grand acrostiche divisé en trois parties : la danseuse, le spectateur (présent texte) et le créateur. Le texte « le spectateur » a été utilisé comme prétexte à création par la troupe de danse et de musique La Co. Ainsi danse (Chantal Bergeron (voix), Amélie Côté (piano), Sébastien Dupuis (basse), Mathieu Rochette (percussions), Cylia Themens (voix), Simon Van Vliet (guitare)).

 

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