RÉCIT DE VIE EN VRAC EN LIEN AVEC MON PARCOURS D’APPRENANTE_transgresser

« Puisque la grande majorité des étudiant.es apprennent par des pratiques éducatives conservatrices et traditionnelles, et ne se soucient que de la présence de leur enseignant.e, une pédagogie radicale doit insister sur la reconnaissance de la présence de toustes.  » (hooks, p. 13)

En général, l’enseignement, malgré ce qu’en disent les différents courants théoriques actuels, demeure traditionnel. Dans le cours d’andragogie suivi l’automne dernier, j’ai fait la découverte de ces différents courants : behaviorisme, cognitivisme, humanisme, constructivisme et socio-constructivisme, et j’avoue m’être reconnue un peu plus dans l’humanisme et dans le socio-constructivisme, qui laissent un peu plus de place à l’humain. J’ai déjà fait une réflexion sur mes allégeances face aux différents courants théoriques dans un cours précédent. Malgré cela, j’ai toujours de la difficulté avec les catégories et avec les polarités. Je comprends bien notre manie de tout catégoriser pour faire du sens, mais les boites que nous élaborons sont toujours réductrices, elles manquent de nuances, permettent rarement de refléter la complexité des concepts. Les catégories sont différentes perspectives ou lunettes (filtres) pour aborder une réalité, elles sont mises en opposition les unes par rapport aux autres alors qu’elles devraient plutôt être abordées en complémentarité. Nous pouvons faire le choix de voir les différences ou de voir plutôt les ressemblances, les points de jonction. Oui, bien sûr, le behaviorisme et l’humanisme sont éloignés sur le plan des fondements philosophiques, et pourtant, l’organisme pour lequel je travaille, qui est humaniste dans ses fondements, utilise avec les jeunes des systèmes d’émulation. Outil behavioriste par excellence, le système d’émulation ou le tableau de comportement, dont l’utilisation ne fait pas l’unanimité, est utilisé ici non pas comme un moyen pour conditionner le comportement, mais comme un outil de dialogue avec le jeune, qui est amené à évaluer lui-même sa propre participation à chaque club. J’ai toujours détesté le principe de la carotte, mais je dois avouer que le système d’émulation, dans son adaptation décrite ci-dessus, fonctionne bien avec certains jeunes. Je ne deviendrai jamais une fan des systèmes d’émulation ou des tableaux de comportements, mais mon passage à La Relance Jeunes et Familles aura eu le mérite de me permettre de nuancer ma vision des choses et d’observer que ce ne sont pas les mêmes moyens qui fonctionnent pour chacun. On ne peut pas avoir une recette et s’attendre à l’appliquer en bloc de la même façon pour tout le monde parce que tout le monde n’est pas pareil. Sans considérer les différents courants théoriques comme un buffet où tout s’équivaut et dans lequel on peut piger n’importe comment, le fait d’avoir un ancrage théorique n’empêche pas de s’intéresser aux autres approches et les méthodes qui découlent des courants théoriques sont parfois même associées à plus d’un courant en même temps. Je pense, par exemple, à la méthode communicative utilisée en enseignement de langue seconde, qui peut, selon la façon dont elle appliquée, s’apparenter au socio-constructivisme, à l’humanisme et au cognitivisme; puisqu’elle s’articule autour des interactions entre pairs, qu’elle place l’apprenant au centre de ses apprentissages et qu’elle fonctionne par résolution de problèmes en fonction de connaissances antérieures.

Cette session-ci je me suis moi-même surprise à différentes réflexions : 1) je me suis rendu compte que, bien que je veuille toujours m’éloigner de l’enseignement traditionnel, ce cours, Formation et développement personnel de l’adulte à tous les âges de la vie, qui s’appuie sur la pédagogie radicale (ou pédagogie critique), m’a bouleversée. Je suis avide d’explorer autre chose, du autrement, mais force est d’admettre que lorsque j’y suis confrontée, ça ne se fait pas que dans l’allégresse. L’école a un cadre formel face auquel je suis très critique, mais que je connais bien. Sortir de mes repères universitaires, comme sortir de toutes balises familières, ça tire toujours un peu dans le cou. J’apprécie que les cours offerts dans le cadre de la maitrise explorent différentes formules. Dans le cours d’andragogie d’Hélène Leboeuf, par exemple, la formule était différente par rapport à ce qui s’offre habituellement à l’université. J’étais quand même dans un cadre familier, qui s’appuyait sur la participation active des apprenants, comme c’est le cas depuis longtemps dans le communautaire. En revanche, lorsqu’il est question de pédagogie radicale dialogique, je ne suis pas dans ma zone de confort (ce qui n’est pas une mauvaise chose en soi). Je comprends que le malaise et le choc des valeurs fasse partie de la pratique en question. En même temps, je me questionne à savoir comment bien préparer les apprenants à cette perte de repères, à l’inconfort d’une formule qui s’appuie sur le choc des idées et sur le partage d’émotions en contexte scolaire. Comment l’espace scolaire peut accueillir une démarche radicale (associée aussi au communautaire et à l’éducation populaire) sans que les apprenants se sentent un peu comme des cobayes. Il me semblait y avoir un chevauchement de codes ici, entre repères traditionnels (aménagement de l’espace, corpus théorique, système d’évaluation standard) et démarche radicale (parole décloisonnée, partage, expériences de la formatrice est des participantes sur un pied d’égalité). Malgré ce que je viens de dire, bien sûr, on ne peut qu’être pour les pédagogies radicales, qui dans le sillon des enseignements de Freire, offrent une alternative au « système bancaire » d’éducation et qui poursuivent un objectif de justice sociale. On ne peut qu’être d’accord avec les pédagogies radicales, mais dans un contexte scolaire formel il y a un décalage et des dissonances entre le contexte et les contenus, qui ne sont pas aussi présents, à mon avis, lorsque les pédagogies radicales se déploient en milieu communautaire ou associatif. Il reste encore bien des choses à déconstruire dans le système d’éducation pour que les espaces qui accueillent les cours soient en phase avec la pensée radicale. C’est une façon bien noble de lutter de l’intérieur. Je cherche moi-même à faire le pont entre ma pratique en milieu communautaire et l’école. Je pense d’ailleurs que l’école aurait intérêt à multiplier tous les ponts et à s’inspirer de ce qui se fait dans le communautaire. Je continue ma réflexion sur le sujet en lisant, toujours, bell hooks. Je me rends compte qu’au fil de mes lectures moi-même je me radicalise et que certaines postures idéologiques ou formules discursives m’agressent de plus en plus. J’ai beaucoup de difficulté à ne pas réagir lorsque des relations de pouvoir sont en jeu ou que des généralités sont utilisées pour renforcer des préjugés ou des stéréotypes. Je crains que je devienne plus intolérante à mesure que je suis plus consciente des inégalités et des systèmes d’oppression en place. J’ai du mal à demeurer bienveillante à mesure que je suis plus en colère et pourtant je sais que ce dont le monde a vraiment besoin est plus de bienveillance et non plus de colère.

« Nous sommes toustes, à l’université et dans la culture en général, appellé.és à renouveler nos intelligences si nous voulons transformer les institutions éducatives – et la société – de façon à ce que la manière que nous vivons, enseignons et travaillons puisse refléter notre joie pour la diversité culturelle, notre passion pour la justice et notre amour de la liberté.  » (hooks, p. 36)

2) Dans le cours de didactique de la grammaire je me suis aperçue que j’ai de la difficulté à concevoir l’enseignement de la grammaire autrement que de façon traditionnelle, parce que c’est de cette façon que la grammaire m’a été enseignée. En même temps, les méthodes d’animation que je préconise et que j’utilise sont dynamiques et centrées autour des participants. Comment arriver à concilier ma façon d’animer et des contenus « rigides », tant sur le plan des règles que des programmes. Il y avait des pistes de réponses dans le cours de didactique de la grammaire, notamment dans l’utilisation de réseaux littéraires grammaticaux (RLG).

Le spectre est large en ce qui a trait à la façon d’envisager la langue et son enseignement. Entre Denise Bombardier et L’insolente linguiste, les opinions divergent. Tout un pan de la société, qui est attaché aux règles et au statu quo, considère les changements pour simplifier la langue comme un nivellement par le bas. Pour ma part, je considère la langue comme un système vivant qui est « régi » moins par les règles que par l’usage qu’on en fait. La langue évolue et se transforme au gré d’un mouvement collectif qui l’actualise et la performe et mon utilisation de la langue varie en fonction des contextes et des publics. La langue n’est pas là pour établir des rapports de pouvoir entre les gens, mais bien pour créer du liant social. Oui, j’ajuste mon langage en fonction des gens à qui je parle et dans le cas particulier des apprenants de L2, je pense que nous devons les mettre en contact avec la langue qui se rapproche le plus possible de celle qui est entendue dans la rue. Les apprenants doivent, bien sûr, connaitre les distinctions entre les formes d’utilisation de la langue à l’oral et à l’écrit, mais ils doivent aussi connaitre la langue française avec ses particularités québécoises, afin d’en intégrer pleinement les subtilités. La langue renferme une vision du monde, elle est le miroir d’une culture et elle peut servir de levier pour embrasser cette dernière. Les discours élitistes des gens qui ont peur de voir disparaitre le français et qui s’attachent à des règles rigides en matière de grammaire de la langue (de méthodes d’enseignement et d’évaluation notamment), me semblent s’accrocher plus encore à leurs privilèges. Puisque c’est un privilège de maitriser la langue, un privilège qui n’est pas donné à tous, encore aujourd’hui. La société québécoise a un taux d’analphabétisme élevé et plusieurs personnes, pour toutes sorte de raisons, n’ont pas la chance de posséder les clés pour parler et écrire la langue comme la moyenne des gens. Non, il ne s’agit pas que de faire des efforts (tsé la belle phrase culpabilisante : « quand on veut on peut ») et il y a toutes sortes d’obstacles à la maitrise de la langue, y compris parfois, les façons de faire de l’école elle-même. L’amour de la langue est fragile et la langue est souvent utilisée en classe pour piéger les apprenants et leur faire sentir qu’ils sont en situation échec. À l’instar de Daniel Pennac, je pense qu’il faut retrouver d’abord le plaisir de lire. Il faut aussi cultiver en chacun l’idée que la parole permet de reprendre le pouvoir pour soi et pour « nous » en tant que collectivité en action.

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