Les matins gris

petite main dans l'ombre
photo prise par un participant du projet collectif UNE BOUTEILLE VERS LES ÉTOILES

Cet « épisode » est arrivé à l’automne l’an dernier et aujourd’hui j’y (re)pense…

Je me promenais avec Mathilde en poussette sous la pluie. Le genre de journée grise où tu marches parce que t’as l’impression que marcher est la seule façon de chasser les nuages. À chaque pas tu respires un peu mieux, tu es un peu plus présente, là là là. C’est ce qui te préoccupes ces temps-ci : la présence. C’est vrai que tu es très peu présente pour les autres et très peu présente à toi-même dans ce brouhaha urbain-médiatique-familial-de travail. Je crois même m’être plainte de l’absence de gens proches dernièrement et l’ironie du sort s’est chargée de me rappeler que je suis moi-même très peu disponible pour qui que ce soit. On m’invitait à prendre un thé que je n’ai jamais trouvé le temps de siroter. Je ne trouve pas le temps d’aller me faire couper les cheveux, tsé.

En descendant la rue, des fleurs partout. Les gens ont pris le temps de cultiver les carrés de terre autour des arbres. L’impression d’être au jardin botanique ou dans une ruelle verte. On décide de prendre l’autobus au moment où la pluie s’intensifie. Dans l’autobus un homme lit Milan Kundera – l’insoutenable légèreté de l’être – un garçon regarde avec envie le plat de céréales de Mathilde – nous sommes tassés comme des sardines humides. Il y a un homme habillé avec un sac de vidange, imperméable de fortune et une dame noire qui porte un tailleur vert émeraude.
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Les lettres d’amour comment les rédiger

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« Les femmes écrivent plus volontiers que les hommes. Mais, bien souvent, hommes ou femmes ont une certaine timidité qui les inhibe et les met dans l’embarras pour trouver des mots suffisamment convaincants et des images assez poétiques pour exprimer de façon émouvante leurs sentiments profonds.

Bien que nous ne tenions pas toujours à le montrer, nous sommes néanmoins fort sensibles au langage du coeur. C’est pourquoi l’auteur d’une belle lettre d’amour, vibrante et passionnée, est assuré, encore aujourd’hui, d’exciter l’imagination du destinataire et d’en être récompensé. »

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« La lettre de déclaration
Elle s’envoie après une rencontre chez des amis, dans un bal, ou après un premier contact par l’agence matrimoniale [lire date Tinder!] ou par un club. Dans une lettre de ce type, une certaine naïveté, un rien de poésie, de l’enthousiasme, même timide, sont toujours bienvenus. Ne craignez pas d’être parfois un peu ridicule, c’est toujours émouvant pour le destinataire.

Mon cher… (ou ma chère…)
Pardonnez-moi cette familiarité, je ne peux m’empêcher de vous appeler par votre prénom, c’est un peu comme si nous nous connaissions déjà depuis longtemps! Et puis je trouve qu’il vous va si bien! Mais on vous l’a sûrement déjà dit En tous cas, pour moi, vous ne pouviez certainement pas en porter un autre!
En vous rencontrant pour la première fois l’autre jour (citez le nom et l’endroit), j’ai eu tout de suite l’impression de ne voir que vous, et je dois avouer que j’ai senti battre mon coeur comme un gosse et, étant plutôt timide, je n’ai pas dû vous paraître bien malin. Ne m’en veuillez pas, j’aurais vouloir mieux vous parler, mais vous m’avez beaucoup impressionné. Par lettre, c’est déjà un peu plus facile, encore que j’aimerais tant savoir vous dire tout ce que je ressens de façon plus élégante. […] »
(Nicole Clement, Edition De Vecchi 1977)

Blanc

Une nouvelle série de fragments »CORRESPONDANCES ET CONVERSATIONS« . Cette conversation a été entendue au Café Babylone, un jour où je me suis fait poser un lapin. Je suis entrée dans le café, en beau maudit et j’ai commandé une pinte de noire. À côté de moi un jeune homme venait de perdre la femme se vie et discutait avec une amie. Le mot « cancer » a été prononcé. Cette conversation s’est superposée à d’autres, antérieures. Des conversations entre moi et Sophie à propos de sa mère, entre moi et ma mère à propos de Ghislaine…

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inconnus au Café Babylone…
– Sinon, les gens ils sont maladroits, ils ne savent pas quoi dire, non? Du coup, le malade doit les rassurer et les convaincre que ça va et que la vie continue. La personne prend une partie de son énergie pour ça. Pour que les autres aillent mieux. Et c’est pour ça que tout n’est pas dit. On ne veut pas inquiéter l’entourage, on ne veut pas voir la famille si soucieuse. On ne veut pas parce qu’on n’a plus l’énergie pour écouter la peine de tous ces gens. Oui, ils ont mal eux aussi, ils veulent juste que ça soit comme avant, mais c’est pas possible. Et le malade le sait. Le malade sait qu’il est malade, il sait qu’il a mal, il sait qu’il va mourir. Mais il se bat et pour combattre il doit croire qu’il peut vaincre. L’instinct de survie est très très fort.

– Tout le monde connaît quelqu’un qui connaît quelqu’un qui est mort d’un cancer. Il y a un très beau film à ce sujet. Bon, c’est peut-être pas le moment de le voir, mais c’est un très beau film.

Métropolitain encadré

Depuis que je travaille sur le projet PARCOURS GÉOPOÉTIQUE SAINT-MICHEL, étrangement, j’ai appris à apprivoiser le boulevard métropolitain. J’ai commencé en flânant sous ce dernier, entre les rues Papineau et Saint-Michel. Au départ, comme tout le monde, je ne voyais qu’une cicatrice, une cassure, une censure du paysage. C’est bruyant, c’est poussiéreux, c’est sûr. Mais j’y ai découvert, l’hiver, un endroit protégé du froid. Je m’y réfugiais pour marcher et j’ai commencé à y prendre des photos et des captations sonores. Les lumières, les lignes, les bruits du trafic, qui s’apparentent aux bruits de l’océan lorsqu’on ferme les yeux. Les oiseaux qui nichent dans le coin d’Iberville, les trombes d’eau qui débordent en chutes lorsqu’il y a pluie. Autant de surprises qui font de l’autoroute un personnage du quartier. Un personnage en mouvement. Je me suis surprise à déambuler avec plaisir sur cette frontière, qui coupe le quartier en deux et délimite le nord et le sud. Une porte d’entrée vers d’innombrables découvertes, cette impression d’être funambule sur le fil des souvenirs et des espaces. Au sud : la bibliothèque-piano, les accents du Maghreb, la caverne d’Ali Babaroque du Marché aux puces. Au nord : le centre environnemental, les gourmandises de la rue Charland, les phares comme la TOHU et la Maison d’Haïti. Partout des ruelles vertes, une toponymie avec une mémoire, des communautés culturelles multiples, une vie communautaire active, la culture qui prend l’air, des familles, des entrepreneurs, des aînés, des rêveurs…

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Tatouage collectif – vers 6

Florence Hellin [no6 – avec cette chaleur d’oiseau à ton corps craintif] / tatouage : Capitaine Plume, Deuil Merveilleux

Bonjour !

Après avoir choisi mon vers (« Avec cette chaleur d’oiseau à ton corps craintif ») il y a plus d’un an, le voici enfin sur la peau !
Il a été réalisé par la tatoueuse Capitaine Plume, au salon Deuil Merveilleux de Bruxelles 🙂
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Et les lilas en fleurs!

Avec le projet Parcours géopoétique, j’effectue avec différents groupes d’aînés du quartier des safaris-photos à pied où nous nous exerçons à voir autrement, à capturer des sons et des conversations. J’adore cet exercice qui me permet à chaque fois de constater que nous ne vivons pas dans une réalité unique. Nos regards sont distincts, nous cadrons différemment des détails-sujets différents, sous des lumières différentes. Une surprise chaque fois que nous visionnons nos photos de réaliser que, malgré le fait que nous étions dans un même lieu au même moment, non seulement nous n’avons pas vu les mêmes choses, mais que certains-certaines ont vu des choses que d’autres n’ont pas vues. À force de faire les touristes dans notre propre quartier, nous avons développé l’art de voir autrement et nous tentons de transposer ce voir autrement dans nos projets artistiques collectifs.

Ce vendredi il m’est arrivé quelque chose de drôle. J’ai réalisé, en marchant dans le nord de Saint-Michel, que j’habitais, il y a 10 ans, exactement à deux pas des Habitations où je donne un atelier. La track de chemin de fer clôture tellement bien le quartier que je n’avais pas réalisé la proximité de mes deux lieux d’adoption à 10 ans d’intervalle. Je marchais vers mon ancien appartement au sud d’Ahuntsic en traversant un parc qui voisinait mon ancien chez moi et que je reconnaissais à peine. Étrange comment la mémoire et l’imaginaire se tiennent la main. L’imaginaire au service des trous de mémoire, j’imagine? Le parc m’apparaît aujourd’hui beaucoup plus grand, immense, que dans mon souvenir. J’avais oublié le passage du train parce qu’à l’époque je regardais vers l’ouest plutôt qu’au sud. J’avais oublié le détail des commerces environnants. Je n’ai jamais eu la curiosité de traverser, à l’époque, les frontières et cassures qui encerclent Saint-Michel et le morcellent. En revenant à la maison par le complexe environnemental à pied, j’avais les oreilles remplies d’oiseaux et d’avions. Les uns volant localement et les autres arrivant de destinations plus éloignées. Ça m’a ramenée au souvenir des photos de notre participant, François, qui a des vues aériennes de l’ancienne carrière Miron. Cette fois donc, où François était lui-même un oiseau.

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Tatouage collectif – vers 39/40/41/42

Émilie Cadorette [no39 – la détresse n’est pas incurable qui fait de moi] et [no40 – une épave de dérision, un ballon d’indécence] et [no41 – un pitre aux larmes d’étincelles et de lésions] et [no42 – profondes]

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Bonjour! Alors il y a déjà un peu plus d’un mois que je me suis fait tatouer mes vers: « La détresse n’est pas incurable qui fait de moi une épave de dérision, un ballon d’indécence un pitre aux larmes d’étincelles et de lésions profondes » C’est un ami qui m’a tatouée dans sa chambre très intimement et c’était très important pour moi, En tout premier lieu, ce tatouage exprime quelque chose de très intime, émotionnel et personnel à moi. Il me rappelle chaque jour qu’il ne sert à rien pour moi de vouloir tout laisser tomber, que la tempête passera. J’aime le fait que malgré que ça soit très personnel, mes vers tatoués font partie d’un tout et sont connectés à d’autres personnes. Finalement, l’élan passionnel du poème lié à Montréal résonne vivement avec moi, c’est pourquoi je suis très heureuse de faire partie du projet. Merci de tout coeur pour l’idée! Émilie Cadorette, alias Milie Cado

Détournement de slogan #1

slogan1Je lisais l’article de Clément de Gaulejac dans Liberté No. 306 en me disant qu’effectivement, la meilleure façon de résister aux discours ambiants rédigés par des firmes de RP et autres marketeurs apoétiques est d’utiliser les mots pour démasquer, avec humour, les rouages absurdes des publicitaires, qui nous conditionnent à acheter une vision unique, une réalité carrée. Voici le premier billet de la série «détournement de slogan».

Chaque fois que j’entre dans une banque, s’entremêlent le fantasme de la cambrioler et le souvenir du Banquier anarchiste de Pessoa. C’est vrai, à l’adolescence, combien de scénarios élaborés, de pulsions refoulées à partir de ce désir de devenir complètement libre et de faire un pied de nez monumental à la société en devenant hors-la-loi par excellence, une Calamity Jane des temps modernes. Une liberté illusoire vous me direz, parce que, bien sûr, l’argent, loin de faire le bonheur est la base d’un système qui est l’antithèse de la liberté.

***

Neuf heures moins dix, les gens font la file devant une porte barrée. L’heure affichée, bien en vue. Les employés qui fuient notre regard parce que l’ouverture n’est pas confirmée par le balancier. Tic-tac. J’entre dans une banque et je vois le parquet brillant, le gardien de ma sécurité, les cubicules et les enveloppes de dépôts bien alignés. Tout est en place pour recevoir mon argent, pour que je contribue, pour que je prépare ma retraite dorée. Je me sens comme chez moi. Je suis important.

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La chaussure retrouvée

Nous sommes parties en navette avec Yvan comme chauffeur. Il y avait une petite neige dehors qui jetait un voile supplémentaire sur les choses. La réalité nous apparaissait derrière la vitre en accéléré, les portes et les adresses défilaient et Yvan connaissait bien notre itinéraire. Il bravait tempête, obstacles et rues étroites pour nous amener faire le tour du quartier. Nous sommes d’abord allés chercher Monsieur Fortuné chez lui et avons mis le cap vers chez Madame Desroches, qui habite une maison avec un élévateur extérieur facilitant ses déplacements en fauteuil roulant. Elle demeure tout à côté d’une grande église, Notre-Dame-de-la Consolata. Une église qui laisse passer les peines jaunes et les rayons de soleil.

En filant vers chez moi, nous avons croisé un escalier bleu sur fond de briques orange, des portes en arches, des murales taggées et des appliqués de céramique en forme d’icônes religieuses semblables à des tsars sous notre neige Sibérie. Chez Monsieur Boisvert, la voisine nous épiait en balayant la neige. Monsieur Boisvert nous a dit qu’elle le watche tout le temps. Un peu voyeuse, comme nous l’étions tous face au quartier dans cette promenade roulante.

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pré[textes] artistiques et autres produits dérivés poétiques