RÉCIT DE VIE EN VRAC EN LIEN AVEC MON PARCOURS D’APPRENANTE_RELATIONS

« Au-delà de ce détroit, par-delà cette mer, il y a des gens qui nous ressemblent. La rencontre ne se fera pas sur le coin d’une carte géographique, mais dans ses mille replis, dans les silences et les regards. Chaque tendresse mérite le détour, chaque attention est un cadeau de l’humanité à elle-même. Un jour, nous devrons écrire la géographie des sourires, la carte des complicités, le tracé des bras ouverts et à partir de ce moment, nous ne nous aventurerons plus que sur ces chemins de fortune. » (Pardo, 2015)

L’apprentissage se fait tout au long de la vie et prend des formes diverses. J’ai passé ma vie à être à la fois à l’école et dans la « vraie vie », sur le terrain et dans différentes institutions. Multipliant les formations temps plein ou partiel, pendant que je travaillais à temps plein ou partiel. Je n’ai jamais hiérarchisé les savoirs, consciente que j’apprenais différentes choses, de différentes manières, à différents endroits. Le fil rouge que je vois à travers mon parcours est celui la relation. Tout ne fait de sens qu’à travers les relations établies. Les collisions lumineuses et les inspirations se sont multipliées au fil du temps et des lectures.

Les deux plus grandes expériences en intensité et en apprentissages que j’ai vécues sont liées à la maternité et à un voyage en Afrique de l’Ouest. Ces deux expériences étaient en lien avec l’altérité ou avec le contact avec l’autre et de ces deux expériences est né un recueil, qui, je le crois, résume mieux la richesse de la chose que ce que je pourrais en ajouter ici.

 « Tire la chevillette, la bobinette cherra
avec mes deux bras ouverts moléculaires
occupés à infuser le thé amer tandis
que j’me colle à l’autre réalité
la face cachée de l’oralité abricotée
deux branches d’espérance dans l’attiéké
et l’arborescence des doigts collés
et ton cœur bambou-baobab
dans ma paume béate aromate
le ciel tout blanc bamanan astringent
son beat équitable d’appétit croquant
le karité en guise de couronne coopérative
et la carcasse du PIB en court-bouillon alternatif
le slow food des mangues séchées
la tontine et son coulis de francs partagés
les relations, des résultats gastronomiques
le grand Bamako-CHAOS et ses rognures de statistiques
et partout, partout, des enfants ganache-café
et la chaleur, que dis-je, le franc brasier

et lutter contre tous les « c’est pour mieux te manger »

[extrait Rivière-louves]


 « Elle balbutie et boit. Ne dort pas, jamais. D’une main je pense à toi, de l’autre, je nourrice. Mes deux seins des ballons. Elle qui ne dort jamais. Ma main droite dans ses cheveux, ma main gauche tient mon œil ouvert et l’autre main écrit ce texte sur l’oreiller. L’insatiable saoulée de mon lait. La paupière lourde. Béate. Blancheur de mon lait. De la nuit. De ma peau. Ma Mathou teintée. Elle et-moi ton sur ton. Tout toi métisse, mi-Mossi mi-moi. Ça m’émeut ta peau. Dans la nuit. Toi. Toute menue, une merveille. « Maudit, chu-tu en train d’écrire des poèmes maternels? » Et tout à coup tu dis maman. Tu dis maman et tadam. Maman et tadam. Avec ta main dans les airs. La main refuge. Le chant-ciment, liant. Sentiment. Aimer.

Tu me tiens. »

[extrait La femme-pieuvre]

Il y a en Afrique de l’Ouest la tradition du palabre et de l’arbre à palabres, cet endroit où les gens se rassemblent pour discuter. Je trouve qu’on sous-estime souvent l’importance de l’aménagement des espaces. Les espaces sont occupés en fonction de la façon dont ils sont aménagés. La configuration de l’espace dans les classes traditionnelles ne favorise pas les échanges. C’est après avoir effectué un retour à l’université à la suite d’un passage prolongé dans le communautaire que j’ai réalisé comment ces rangées de chaises, ces rangs d’oignons qui pointent tous vers un seul locuteur, le professeur, ne favorisent pas la communication et les échanges en général. Les cercles de parole permettent d’échanger, chacun s’y retrouve au même niveau et chacun se voit dans le blanc des yeux. Je m’ennuie des conversations sous les arbres. Ma plus grande peur par rapport à l’enseignement est de perdre la marge de manœuvre et la souplesse caractéristiques du milieu communautaire. J’ai eu la chance de travailler dans des milieux où j’avais carte blanche et où on me faisait confiance pour élaborer des activités qui s’arrimaient réellement aux besoins et aux désirs exprimés par les groupes d’apprenants. Les ateliers étaient basés sur la participation active, et s’adaptaient au fur et à mesure de ce qui était exprimé dans les groupes. J’écoute les témoignages des enseignants et j’entends que l’école ne formatte pas seulement les élèves mais les professeurs aussi; comme si le milieu scolaire était un moule qui avale les bonnes intentions avec ses programmes stricts, sa vision « bancaire » et le manque de temps. J’ai peur de me faire avaler moi-même, je ne sais pas comment faire cohabiter mes valeurs et les façons de faire auxquelles je crois avec les milieux institutionnels. En même temps, je ne connais pas assez la réalité du terrain pour envisager des avenues créatives et pratiques. J’essaie de me projeter dans quelque chose que je ne connais pour l’instant qu’à travers des ouï-dire. Je m’inspire des enseignements non-traditionnels et je me rassure de voir que le faire autrement est possible, existe et est incarné par des professeurs.

Quand Mathilde est née, j’ai monté une entreprise individuelle qui s’appelle Lunettes Roses. J’ai développé avec Lunettes Roses des projets de médiation culturelle et de poétisation avec différents complices. J’ai travaillé avec des groupes de personnes de plusieurs horizons (jeunes, familles, nouveaux arrivants, ainés, etc.). J’ai rencontré notamment de immigrants récemment arrivés au Québec pour un projet qui se voulait à la base une pièce de théâtre, mais qui est devenu un projet de monologues sur le web. Persistances constitue une galerie de portraits, une pluralité de récits écrits à partir de bribes d’écritures collaboratives et d’entrevues. Les textes en question se retrouvent sur la plateforme-in-progress Persistances – rouler la ville en vingt monologues.

 « Chacun a ses défis, ils peuvent être liés entre autres à la vieillesse, à l’isolement, à la santé, à la parentalité, à l’emploi, à l’éducation, à l’amour, à l’identité… L’état du monde et la vie font de nous des réfugiés, des chômeurs, des abandonnés. Malgré tout, nous continuons d’avancer avec nos failles et nos forces, à trouver de la lumière, de la poésie et du sens à différents endroits. Tout le monde est fucking résilient, persiste et survit! Tout ce qui meurt veut se raconter. »

[descriptif du projet Persistances]

L’écriture s’est faite donc à partir de récits de vie, de souvenirs, de gens parfois croisés, parfois inventés, parfois les deux. J’avais fait ces entrevues pour mieux comprendre les différents parcours migratoires. J’avais passé six mois à l’étranger et j’avais trouvé très difficile de m’intégrer à une culture autre que la mienne. Mon expérience au Mali demeure à ce jour l’une des expériences les plus signifiantes de ma vie, mais lorsque j’y étais, lorsque j’étais au cœur du choc culturel (suivi du choc du retour), j’arrivais mal à m’imaginer une vie entière loin de chez moi. Par ailleurs, j’écris ces mots « chez moi » et je réalise en les écrivant, que je n’arrivais plus, à l’époque, à déterminer où était vraiment ce « chez moi ». J’avais quitté Montréal pour aller étudier à Rimouski, j’avais quitté Rimouski pour aller étudier à Rivière-du-Loup, j’avais quitté Rivière-du-Loup pour Bamako… et je ne savais pas où j’allais m’installer à mon retour. J’étais perdue et je le suis toujours. Fascinée de réaliser que chez moi ne pourra plus jamais être un seul endroit, à cause de toutes les relations établies à gauche et à droite, dans mille lieux tous plus différents les uns des autres. Alors je me suis assise avec différentes personnes, à différents moments, dans des cafés différents, avec un petit questionnaire préparé à l’avance; et à chaque conversation, dans mon souvenir, je n’ai pas eu à avoir recours aux dites questions. Les gens avaient la générosité de me raconter leur expérience de vie ici, les raisons de leur départ, le chemin de croix du processus d’immigration, les contours de leur nouvelle vie, les hauts et les bas, les plans pour l’avenir. Je ne remercierai jamais assez ces gens de s’être ouverts à moi. Je sais, puisqu’une amie en anthropologie me l’a confirmé, que les nouveaux arrivants sont très sollicités pour raconter leur récit de vie et qu’ils le font en ayant très peu souvent l’occasion de voir ce qui est fait de leur histoire, comment leur partage est utilisé. C’est un partage unilatéral, qui se fait dans l’échange bien sûr, mais où il y a déséquilibre puisque l’un raconte et l’autre écoute. Quoique dans mon cas, ce n’est pas une mauvaise idée d’apprendre à écouter. J’ai essayé donc de travailler l’écriture à partir d’expériences partagées, mais j’ai trouvé fine la ligne entre le souhait de donner une voix à qui en a peu ou pas, et le danger de s’auto-proclamer « porte-parole » en laissant trop entendre ma propre voix dans le sillon de celles que je voulais mettre à l’avant-plan.

« L’accès à la parole permet une prise de conscience de l’oppression internalisée et permet l’expression de sa voix ; le rapport à soi-même avec le droit à la subjectivité et à l’intuition ainsi que les relations aux autres deviennent des moyens de transformation. » (Ollagnier, p. 16)

RÉCIT DE VIE EN VRAC EN LIEN AVEC MON PARCOURS D’APPRENANTE_PRENDRE SOIN

« Les jeunes adultes ont appris à prendre soin des pommiers progressivement, tout en développant un rapport affectif avec tous les arbres du verger. Ils ont prodigué des soins à chaque arbre et s’opposaient à la perspective d’en couper un seul. Ils se sont identifiés aux pommiers. Ils se comparaient à chaque pommier qu’on avait négligé et qu’il fallait sauver, ne serait-ce que parce qu’il y avait une seule branche saine… » (Desmarais et Lamoureux, p. 107-108)

Je ne sais pas si j’avais déjà envisagé l’enseignement et l’apprentissage sous le signe de la bienveillance, mais c’est l’extrait de texte qui, je crois, m’a le plus touché dans le présent cours. Il y a dans tous les métiers qui se font avec des humains et dans la relation, une grande part d’amour à donner et à recevoir. On parle des métiers du « care » et bien sûr, ça semble tomber sous le sens, une fois que c’est nommé, que l’enseignement en fait partie. Je me suis beaucoup occupée d’enfants dans les dernières années. J’ai mouché des nez, j’ai philosophé, j’ai ri, j’ai bricolé avec des enfants. Et il y a aussi mon enfant, que j’ai bercé, j’ai porté, j’ai nourri. Je n’ai pas dormi, je me suis inquiétée, je me suis impatientée, j’ai levé à répétition ce petit corps mouillé pour le sortir du bain, j’ai chanté les yeux fermés et ouverts, j’ai dormi collées, j’ai attendu chez le médecin, l’autobus, la fin du mal d’oreille, j’ai cherché des poux (littéralement), j’ai cousu un costume de pieuvre, j’ai pleuré dans mon lit, je suis sortie sous la pluie le matin pour acheter de quoi faire des biscuits pour toute la classe, je me suis assise à la table pour faire les devoirs, une fusée, un monstre, j’ai essayé d’aimer Noël de nouveau, j’ai cessé d’être capable d’entendre parler de violence faite aux enfants aux nouvelles, j’ai arrêté d’avoir une vie sociale, je me suis couchée plus tôt, mais ça ne sera jamais assez tôt pour ne plus être fatiguée. J’ai peut-être oublié de prendre soin de moi, au point d’en perdre des bouts de ma santé, et je me rends compte que je vais devoir y revenir, à moi, avant de pouvoir être bienveillante comme se faut. Je vais devoir reculer de trois pas, cesser de donner le meilleur de moi-même aux enfants des autres pour en réserver la meilleure partie à Mathilde et à moi-même. Je pourrais commencer par retrouver le silence des forêts. Les arbres, toujours. Marcher pieds nus avec les cheveux sales. Je pourrais ne revenir qu’au printemps seulement, avec encore de la terre sous les ongles comme souvenir de voyage. Je pourrais partir en retraite dans un lieu où je ne ferais que marcher et respirer, afin de me souvenir que tout passe. Je pourrais continuer d’y apprendre comment me calmer et comment garder l’équilibre en marchant face aux vents. Je pourrais partir avec Mathilde pour quelques mois, dans des pays qui n’ont rien à voir avec ici. On ferait l’école à la maison et on pourrait aller visiter des écoles là-bas, pour le plaisir de voir c’est comment ailleurs. On continuerait d’apprendre sur la route et la transformation n’en serait que plus profonde.

« … il y a la conviction que le sens se trouve davantage en nous-mêmes que dans des formes extérieures (les livres, par exemple), et que le sens particulier attribué par chacun à sa propre expérience s’acquiert et se valide à travers l’interaction et la communication humaines. » (Mezirow cité dans Duchesne, 2010)

Récit de vie en vrac en lien avec mon parcours d’APPRENANTe_références

Références

Bergeron, C. (s.d.). Persistances – rouler la ville en vingt monologues. Consulté à l’adresse https://persistances.wordpress.com/

Bergeron, C. (2014). Code colibri. Québec : Groupe Poésie Combattante

Desmarais, D. et Lamoureux, E. (2012). L’apprentissage expérientiel de jeunes adultes en processus de réinsertion sociale. Dans Écrire, lire et apprendre à l’âge adulte (p. 91-110). Québec : Presses de l’Université Laval.

Duchesne, C. (2010). L’apprentissage par transformation en contexte de formation professionnelle. Éducation et francophonie, 38(1), 33‑50. https://doi-org.proxy.bibliotheques.uqam.ca/10.7202/039978ar

Dufresne, E. (s. d.). Éducation Autrement on Apple Podcasts. Consulté à l’adresse
https://podcasts.apple.com/ca/podcast/%C3%A9ducation-autrement/id1459049509

hooks, b. (2019/1994). Apprendre à transgresser – L’éducation comme pratique de liberté. Éditions Syllepse et M Éditeur.

Ollagnier, E. (2010). La question du genre en formation des adultes. Savoirs, 22(1), 9‑52.

Pardo, T. (2019). Les savoirs vagabonds. Écosociété.

Pardo, T. (2015). Petite géographie de la fuite. Les éditions du passage.

J’étais où?

Je n’ai pas pris la parole depuis longtemps sur le blogue. C’est que les plateformes-web se multiplient et que j’ai entamé une maitrise qualifiante en enseignement du français langue seconde. Je passe donc le plus clair de l’année à l’école(s) : comme animatrice pour la Relance Jeunes et Familles de jour et comme étudiante de soir.

J’ai passé l’été avec la grande Mathilde [7 ans] à sortir de la ville, à passer du temps avec des amis, à apprendre à programmer, à participer au club de lectures de notre bibliothèque, à cuisiner les légumes de notre panier de légumes, à assister au spectacle du Camps des Arts dans lequel Mathilde incarnait un zombie, à mettre les mains dans l’argile, dans la terre, dans la pâte et dans l’eau. Toute l’eau des piscines, des lacs et des rivières croisés. Aujourd’hui, eau de pluie.

J’ai lu tout ce que je voulais quand je le voulais et parfois j’ai fermé des livres avant de les avoir terminé. J’ai écrit chez François Bon et je me suis amusée à rédiger des cours textes qui sont maintenant gravés sur des bancs de bois sur Masson grâce au Collectif Esgargo.

Éventail déguisé en oiseau
volée de marches
vitraux et plis d’éventails art déco
RASSEMBLER le patrimoine vivant
devant le parvis 2.0

fréquence 60 battements d’ailes par seconde
suivre les colibris aux costumes irisés côté jardin
vers plantes à plumes et à aigrettes
RALENTIR

chorégraphies tropicales
RIRES multicolores de nos conversations indiscrètes
biocorridor aux cocotiers spectraux
un herbier comme album photos

les oiseaux disparaitront sous nos pas
toutes traces superposées
jusqu’à l’effacement
ou le RETOUR soupçonné

Au moment de sa disparition, le colibri portait un costume aux motifs d’éventails de granit et de feuilles de palmiers à paillettes. Les témoins de sa migration saisonnière sont l’église SaintEsprit-de-Rosemont et les flâneurs de la place publique éphémère sur Masson.

photo : Karyna St-Pierre

C’est maintenant le temps de retourner en classes, je serai donc plutôt du côté de filature portfolio pour les mois à venir. Si tu t’intéresses à l’Éducation, à l’apprentissage, à l’andragogie, à l’éthique, à l’interculturel, aux TIC… c’est par ici!

Les zigzags de Bona de Mandiargues

« Mandiargues a beau défendre sa garde-robe, Bona a découvert une nouvelle technique pour s’exprimer. Elle choisit soigneusement les tissus, juxtapose avec nuance les couleurs et les matières, lie le tout avec des zigzags. Novion souligne un certain automatisme dans l’emploi des zigzags de la machine à coudre. Elle voit aussi une forme de violence dans les piqûres et les lacérations infligées au vêtement masculin, « petites vengeances » . L’humour ironique que ces objets inspirent et leur harmonie nous amènent plutôt à considérer cette activité comme ludique, exubérante. Le ton du dernier texte de Bonaventure, un vrai poème dédié aux « zigzags », confirme cette interprétation. Car Bona réussit à refaire le monde à sa guise :

Le pied-de-biche zigzague le tissus mis bout à bout sur la tablette de la machine à coudre. Il forme des lacis de la destinée au gré d’un bras qui les pousse, mû par je ne sais quel jouissant secret qui amène sur le chantier ainsi mis à nu un imaginaire manipulé, dessine une illusoire topographie d’état-major d’un pays d’ailleurs (Anthropolite, Androgynopolite). Les zigzags dessinent une nouvelle carte du Tendre, une géographie interne, organique, invertébrée, où les escargots se taillent la bonne part, où la duplicité des visages inquiète parce que venus de nulle part, zigzags guidés par une nouvelle intelligence – la Folie? -, zigzags haletants ou réguliers, saccadés ou hachés, traduisant sur le support brut de la toile une respiration d’un jour et d’une nuit que la Brodeuse millénaire m’a transmise, me donnant en cela, par la bobine, le secret de l’existence même. »

– Adélaïde Rousso, « Pour tout ce que les yeux voient », Pour Bona Tibertelli de Pisis de Mandiargues dans La femme s’entête : la part du féminin dans le surréalisme, sous la dir. de Georgiana M. M. Colvile et Katharine Conley

s’appartenir

Je suis toujours bercée dans le ventre de ma mère. Protégée par cette main dans mes cheveux qui s’invente violon. Une main bonne pour pétrir du pain. Violence d’odeur de brûlé. Et dire que certains ventres ne se laissent pas connaître et que nous pouvons ne vivre que dans les proverbes. Sauve-toi dit la petite voix… avant d’être vieille et chauve.

J’ai l’avoir et l’être dans plusieurs temps et espaces. Je suis l’hiver dans une fenêtre. Langage amélanchier de par lignée. Mobile à bicyclette. Pour desserrer les poings. Pour échapper la colère d’un monde gravier. Ouvrir les mains sur le guidon. Coudonc. Rouler. Guidons. Le vent me baigne, me draine. Je suis en vie. À chaque coup de pédale, le fleuve remonte mon cœur chamade. Continuer la lecture de s’appartenir

Lâcher prise et laisser du lousse…

Le lâcher prise! J’ai compris rapidement Mathilde que c’est ce que j’aurais de la difficulté à faire avec toi. Déjà l’accouchement a été long, infini. Nous avons entendu trois femmes qui accouchaient, le temps que me décide à te laisser aller. C’est à ce moment que j’ai compris que c’est ce que j’allais devoir apprendre toute ma vie : le laisser aller. J’aurais voulu te protéger pour toujours, te garder dans mon ventre. Jusqu’à l’étouffement. Maintenant que tu as commencé la maternelle, je te regarde partir en courant avec ton sac à dos trop grand et ta boîte à lunch. Tu sautes sur le jeu de marelle, tu observes, tu t’arrêtes sur une grosse roche, tu vas voir une amie. Moi, je reste toujours quelques minutes dans l’ombre à te regarder, à te trouver belle (mais pas que) et capable et drôle. Je m’étonne que le temps passe si vite, même si tout le monde le dit : « le temps passe trop vite. » J’essaie de prendre des instantanés en mémoire et je me répète que notre lien est élastique et que ça prend du lousse pour respirer l’une et l’autre.

Vocalités vivantes – la voix

Toute voix qui ne m’arrive pas au cœur, n’est que mime. (Frantz Benjamin, Les Bruits du monde)

Le projet Vocalités vivantes de Rhizome reprend la route ce matin. Direction Ottawa, puis le Manitoba et la Saskatchewan. Dans son dernier article (ici), Jean-Yves Fréchette qui tient le journal de bord du groupe de nomades, nous parle magnifiquement de la voix…

La voix a presqu’un poids. La voix nous touche et peut même nous caresser la peau. Ou nous faire bondir. La voix peut aussi nous liquéfier ou nous aplanir. Polir les rugosités de la vie. La voix sculpte des volumes. Elle lisse le sens. Elle enrobe les contours du poème, trace des motifs, remplit des vides, creuse des plis. (JYF, courriel @LirinaBloom : demain nous repartons)

Parce que la voix tient une place centrale dans le projet Le vivant. Parce que la voix est cette partie intime de chacun, notre empreinte sonore, notre singularité sensible, à travers laquelle nous prenons part au monde. Parce que je pleure chaque fois que je lis ou que j’entends le poème de Frantz Benjamin Mon père ne chante plus, où il est question de la voix unique de cette « femme étincelle », sa mère. Lorsqu’il est question de voix incarnée ou d’oralité, je pense en vrac à Paul Zumthor, à Marc Mercier et aux Brigades poétiques.

Depuis ces débuts, Rhizome produit des projets/spectacles dans lesquels la voix des auteurs est centrale. Chez Rhizome ce ne sont pas des comédiens qui portent les textes, mais les auteurs eux-mêmes, qui ont à incarner et à porter sur scène leurs propres mots. Le vivant à la particularité de mettre en scène un auteur (Carl Lacharité) entouré d’images d’inconnus, qui forment un chœur avec lui. Est-ce que Carl est bien la seule présence vivante sur scène? Est-ce les images et les voix médiées par la vidéo altèrent l’effet de présence des autres participants du chœur? Est-ce qu’une voix, même médiée, ne suppose-t-elle pas toujours un corps, même fantôme?

Or, quoiqu’elle échappe à la vue, au toucher, au goût, rien n’est plus concret que notre voix. J’élève la mienne, et voici que se produit un événement : dans l’univers sonore, quelque chose naît, éphémère, mais dont la trace s’imprime sans autre médiation dans l’esprit et le cœur, établissant un contact ineffable et intime entre celui qui la perçoit et moi de qui elle émane. Mon corps a été là, représenté par cette voix qui le déborde et le dépasse de toutes parts jusqu’aux limites de ses dimensions acoustiques. Je suis sorti de moi-même, et pourtant indiciblement resté moi.

Peut-être ai-je parlé. Mais cela ne m’importe pas. Le langage, certes est impensable sans la voix. La voix, en revanche, existe indépendamment du langage, qu’elle englobe; auquel sans doute elle sert mais dont, plus encore, à un niveau profond de l’être, elle se sert. Lors même que, par la voix, s’adresse à vous ma parole, celle-ci, dans ses sonorités vécues, s’énonce aussi comme un rappel, comme mémoire d’un contact initial, à l’aube de toute vie, inscrit en moi avec la figure d’une promesse. L’énonciation de ma parole prend par là valeur, en elle-même, d’acte symbolique : grâce à la voix, ma parole est exhibition et don. Elle est présence, là, irréfutable, liée à une situation, une action dont elle unifie et fonctionnalise les éléments, car on la perçoit comme leur cause et leur fin ensemble, leur ultime justification. (Paul Zumthor, Oralités : Polyphonix 16, p.17-18)

J’ai vu Le vivant pour la première fois en 2011, alors que je travaillais pour Rhizome/Le bureau des affaires poétiques et que le spectacle faisait partie de la programmation du Mois de la poésie. Nous avions aussi cette année-là, la visite de Marc Mercier des Instants Vidéo de Marseille, qui avait parcouru les rues de la ville avec Elias Djemil, pour enregistrer des gens, qui récitaient du Émile Nelligan. Marc Mercier a fait cet exercice à plusieurs endroits dans le monde, notamment au Vietnam, s’amusant à documenter la parole poétique à différents endroits, à mettre la parole de divers poètes nationaux en bouche de citoyens anonymes. L’exercice débordait ici de la francophonie et explorait les voix multilingues. Continuer la lecture de Vocalités vivantes – la voix

Corps à modeler

Lorsque j’étais plus jeune, adolescente, je dessinais systématiquement des ballerines. Des femmes très grandes avec de longues jambes. Des femmes, habituellement aux visages sans regard et sans bouche. J’en ai fait une version en argile dans un cours d’exploration spatiale au Cégep. Une femme de glaise en plein vol. J’ai échappé la figurine au sol et elle s’est fracassée en quelques fragments. Impossible de la rafistoler avec de la terre. Je me suis alors tournée vers une mousse qui durcissait au contact de l’air et de la broche. J’ai construit un socle pour ancrer ma danseuse, j’ai rabouter les morceaux avec des fils de métal, j’ai ajouté de la couleur avec de la peinture. Je me souviens encore du professeur, qui m’avait dit avoir été heureux de voir que je ne m’étais pas découragée, que j’avais profité de l’accident pour amener mon personnage ailleurs. Je crois même que je préférais cette statuette abîmée à sa version plus lisse…

 

Tous les matins je t’emmène chez ta gardienne dans une garderie en milieu familial. Tous les matins depuis que tu as un an. C passe plus de temps avec toi que j’en passe moi-même, elle est littéralement ta deuxième mère. Elle te nourrit, te console, te photographie, te cuisine des gâteaux d’anniversaire et te montre comment tenir un crayon. Comme moi, elle t’a beaucoup portée. Comme moi, à un moment donné C a commencé à avoir mal au dos. Il était temps d’arrêter de te garder dans nos bras, nos carcasses étaient courbaturées. On oublie comment c’est physique de s’occuper d’un jeune enfant. Sa présence, comme toutes ces mains aimantes, souvent des mains de mères immigrantes. Ces corps qui gardent nos enfants, pendant que d’autres corps vont travailler.

 

J’aime parler avec C. Elle et moi avons en commun de t’aimer. Un soir, au moment de venir te chercher, C m’a informée qu’elle devait prendre quelques jours de congé. Elle devait subir une intervention chirurgicale préventive, pour éviter de développer un cancer du sein. Une opération de routine pour retirer des ganglions non-cancéreux. Le médecin qui la suivait, qui était aussi chirurgien esthétique, lui a alors conseillé d’en profiter pour bénéficier d’une réduction mammaire. En fait, ce n’était pas vraiment une suggestion, puisqu’il avait déjà fixé le moment du rendez-vous sans autre discussion. Lorsque C a demandé au médecin de clarifier la nécessité (ou non) d’une telle intervention, le médecin lui a répondu que c’était une simple opération de routine, qu’il en faisait des dizaines par semaine les doigts dans le nez et il a ajouté :

 

« Vous allez retrouver la poitrine ferme de vos vingt ans Madame. »

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pré[textes] artistiques et autres produits dérivés poétiques