Je ne sais même pas le nom de l’arbre
parce qu’on ne sait plus le nom des arbres
je me dis que ça fait trop longtemps que j’ai fait un herbier.

La salamandre turquoise

Avant de commencer [prologue]

Chantal Bergeron. « Avant de commencer », LA SALAMANDRE TURQUOISE

La mémoire est le désir satisfait.
Carlos Fuentes

L’espace nous définit, lui et nous ne formons qu’un. Cet espace aux différents visages : l’intimité, la maison – om sweet om – l’agora, la nature. Le plus beau défi dans cette vie est celui d’arriver à être soi-même tout en prenant sa place avec respect dans ces lieux, qui sont des vases communicants à la fois entre eux et avec les espaces partagés d’autrui. À l’image des paillettes colorées du kaléidoscope, nos forêts, plus ou moins secrètes, plus ou moins défrichées, se frôlent dans le mouvement.

Ti-co-ti-co. Ô lecteur, lectrice, bienvenue dans le flow de ma parole, mes inflexions festives, fictives et subversives. On m’appelle Madame, dite l’éloquente. Je suis la narratrice (mot-terne), c’est dire que je pratique, à ma manière, une douce ventriloquie (mot-derne) à la foire de papier. Je suis la MC (maître de cérémonie) donc j’annonce, j’énonce et martèle et partage ma voix avec les personnages dans ce long poème courtepointe en rap majeur. Je suis la godmother, celle qui met en scène et représente et me joue autant des apparences que de l’envers sensible et non maquillé des masques. J’habite l’espace des mots et le salon, le mien, qui servira, dans l’opus qui suit, de carré de sable, de scène ou d’arène. Une piste de cirque, de danse, une piste musicale, pour notre futur jeu de rôles littéraire.

JEU : Activité physique ou mentale purement gratuite, qui n’a, dans la conscience de la personne qui s’y livre, d’autre but que le plaisir qu’elle procure.

Jeu-Je-Nous-Genou. Regarder les nuages et y chercher des formes. Se conter des histoires, inventer des personnages et des voix et y croire. Se faire des accroires.

Ici et maintenant, au présent, chacun des personnages sera amené à te dévoiler tour à tour, à se mettre à nu, NU, et à rédiger la suite d’un conte pour adultes qui t’est personnellement dédié. Mon fauteuil me tient lieu à la fois de trône et d’œuf. Je materne et veille, puisque la mémoire de toutes les histoires et de tous leurs voiles passe nécessairement par moi. Au salon littéraire, dans une grammaire lousse et une oralité organique, naît une polyphonie foisonnante. JE raconte, mais JE sers aussi de secrétaire, de conseillère, de dictionnaire et d’entremetteuse pour nos personnages que je te présente à l’instant.

Il y a d’abord A pour Adam, qui travaille dans une compagnie pharmaceutique comme alchimiste biomoléculaire. C’est le sérieux du groupe, le scientifique, serviteur des éprouvettes et gardien du patrimoine génétique. Adam est le complice de l’innommable et confidentiel M***. Un solitaire, apprenti écologiste, qui occupe son temps en courant après le vent et les jupons. M*** a un œil, voire les deux, sur Anna (ou Quenouille) qui, elle, aime plus que tout chercher des agates, se promener nus pieds avec du sable entre les orteils, tout en sifflotant la chanson Les histoires d’amour finissent mal en général[i]. Quenouille a pour meilleure amie Marie-Marine Théroux, une pêcheuse de saumons qui hiberne hors saison. Enfin, cette dernière partage sa vie avec Marhé Touré, boulanger de métier, dompteur de vagues à temps partiel et griot de fin de semaine. Voilà qui complète la troupe. A banna!

Attention! Sois avisé qu’en tournant la prochaine page, tu pénètres dans un monde imaginaire construit à coups d’échantillonnages et de superpositions de toutes les voix et de tous les temps. En circulant du regard à travers les multiples épaisseurs de sens, grains de voix et mains d’écriture, tu pourras renouer la trame et prendre le relais d’une parole à la fois empruntée et inventée. Beware! Le passé revient sous formes de samples et de fragments de musique originaux, répétés en boucle dans une progression lente et linéaire. Une bande sonore assemblée pour accompagner le film de TA vie. Les tam-tams et les beatbox seront au service de la mémoire, elle-même reliée aux désirs salins, les tiens. Cuidado! Le passé devient le présent sous le ti-co-ti-co de nos souliers occupés à essayer d’avancer. L’œil, qui apprivoise l’espace du talon, en tremblant. À tâtons, taper du pied et TENDRE. Traverser le dernier pont vers toi, complice musical, avec le bottillon qui marque toujours le temps. Ti-co-ti-co. La guitare glisse parfois dans la mélancolie, l’accompagner en chantant dans toutes les langues, une pointe enracinée et une main aérienne. Je me souviens de aquellos ojos verdes[ii]. TOUCHÉ. Ti-co-ti-co. Olé!


[i] Les Rita Mitsouko, « Les histoires d’A », The no comprendo, 1986, [piste 01].
[ii] Ibrahim Ferrer, « Aquellos ojos verdes », Buena vista social club presents Ibrahim Ferrer, 1999, [piste 09].