Des musiques-aquarelles noyées
des numéros de téléphones
du vernis écaillé

La marche à l'amour

Tatouage collectif – vers 179

Noémie s’est fait tatouer chez Iris à Montréal et a créé ce montage photos.

« J’ai choisi ce vers car il représente bien ma vie d’ex-coopérante volontaire nomade, mise entre parenthèses en ce moment. Sur le collage photos, ce sont tous des endroits où j’ai vécu, que j’ai visités ou qui sont importants pour moi… »

Noémie Pomerleau-Cloutier, Montréal, QUÉBEC [no179 – à ces pas semés dans les rues sans nord ni sud]

La salamandre turquoise

L’impératrice d’Irlande [01]

Chantal Bergeron. « l’impératrice d’Irlande », LA SALAMANDRE TURQUOISE
01 – SILENCE (Taima/Fred Pellerin)
Je vais t’amener devant la mort
Quand la vie part voir si ton cœur battra
D’amour encore
Il y a plein d’affaires qu’on dira pas
Il y a en toujours qu’on dit jamais pis qu’on
Dit « j’aimais »
Je vais t’amener où c’est silence

(c) Myriam Bradley

BLEU. Le paysage, comme une traînée d’arbres méconnaissables pour la conductrice pressée. Pied et cœur palmés, pesants, en écoutant du Slipknot de garage. (I push my fingers into my) eyes. It’s the only thing that slowly stops the ache[i]. Elle, c’est Anna ou Quenouille. Si elle roule si vite, c’est qu’elle est attendue pour une excursion organisée de plongée sportive. All I got, all I got is insane! Les deux percussionnistes occupent l’espace de l’habitacle limité et intime de sa nouvelle grande solitude. Le même bruit qu’elle écoute depuis deux mois pour s’endormir sur son gramophone de poche. Elle talonne les voitures dans la voie de gauche. Klaxonne! Grafigne l’asphalte de son impatience et de sa colère. Son grand-père était marin, devenu sourd à force de travailler dans le grondement de la salle des machines. Elle, elle écrit, mais elle n’a rien mis sur papier depuis la dernière rupture beige. Cette fois-ci, c’est elle qui est partie, après dix ans (!) et depuis, elle se sent coupable – une culpabilité de guerrière – coupable d’avoir fracassé le rêve illusoire de faire mieux que ses parents en matière de contes de fées et de galanterie. Elle se gargarise de mélancolie, se gratte la tête, grimace devant la page blanche et tombe dans le graffiti facile en attendant la guérison. If the pain goes on, I’m not gonna make it! Geôlière GRRROGNEUSE qui joue de la guitare lorsque la tristesse est plus vive que la grâce.

Go! Elle court, souffle court. Échappe ses clés dans la garnotte. Elle sent un grave tremblement intérieur. Elle doit se calmer, gérer, agitée, elle saigne du nez. L’anxiété ne fait pas bon ménage avec les profondeurs glacées de l’eau. Mais elle sait. Aussitôt qu’elle apercevra le fleuve, elle réintègrera sa peau. L’eau salée galope avec le vent, navigue pour elle, lui redonne une contenance qu’elle n’a pas souvent. Prends le temps de souffler, gamine animée, graminée de bord de mer. Tu t’assois, enlèves tes lunettes roses pour essuyer le sel, t’alignes sur le mouvement de la marée pour réapprendre, encore une fois… à respirer. Inspirer – expirer. Au même rythme que l’océan, ses voix cadencées, ses asphyxies passagères. Inspirer – expirer. Enfermer l’immensité du ciel azul entre les parenthèses de tes bras amoureux de nageuse. Inspirer – expirer. Répéter la promesse du retour à l’écriture et espérer par tous les pores de ta peau dans le point final.

Elle longe la ligne de descente. Quarante mètres pour atteindre l’épave géante de l’impératrice. Elle coule et panse, elle pense. Elle revoit ses valises. Non pas des valises de voyage, mais des valises de rupture; toujours de plus en plus lourdes à mesure que les séparations se multiplient et se confondent. Elle les voit, ses livres, rangés tout contre la chaîne de trottoir. Un rayon de bibliothèque de béton improvisé dans l’attente du camion de déménagement. Elle la voit, elle, dans le spectacle de la veille : Louise Lecavalier, grandiose. Elle se voit danser, elle-même, libre avec ses souliers rouges cloutés. Enfin dans ses pieds!

Ci-gît la bête gênante, le vaisseau égaré. À mesure qu’elle s’enfonce, s’éloigne, elle jalouse la lumière. Le vent qui caressait sa peau en surface, l’accompagne maintenant en gentils tourbillons. Lourde charge, visibilité qui se réduit derrière le masque de plongée. Elle se sent mille fois seule et dans son élément, nageant au milieu de cette nécropole marine. Mille personnes, dont trente-neuf musiciens, mortes ici en quinze minutes juste sous la brume. L’explosion des chaudières, immense bulle d’air, puis… un grand silence à jamais.

Par moments, l’image tourne au NOIR ET BLANC. Entre les espaces intimes, publics et de bsp;fiction, un bateau, le même pour tous, sorti du cinéma muet. Une boîte à Lumière, qui reproduit les mouvements en sépia et un cadre en dessous duquel défilent les dialogues au son du piano.Un bateau, telle une reine des mers. Une royale baleine qui dévorait plus de deux mille tonnes de charbon par voyage.

Elle jette son brin de vie et se dirige vers l’accès dynamité. Les lettres immenses de l’Empress sont encore visibles et longent le dos âgé. 172 mètres. Deux cheminées. Deux moteurs. Deux hélices en bronze. La baleine du Canadien Pacifique endormie sur sa joue tribord éventrée. La nature a repris ses droits sur la carcasse durement rongée par le sel. Des débris, des ossements humains. Quenouille imagine tous ces cadavres jaunes emprisonnés, puis repêchés et entreposés dans un hangar anonyme de Rimouski. Des immigrants et de riches Anglais, comme autant de sardines mortes en guise de carte postale.

Un bateau qui les menait vers un monde nouveau. Le bateau était gigantesque, comme une ville surfant sur les flots. On pouvait y loger plus de mille passagers et quatre cents personnes supplémentaires composaient l’équipage. Plusieurs jours sur mer à valser en trois temps avec les vagues. Sept ponts sur lesquels faire la promenade. Une salle de musique et d’écriture, garnie d’une vaste bibliothèque, où se côtoyaient tous les temps dans une simultanéité : Homère, Joyce, Réjean Ducharme. Dans le grand hall, la statue de marbre d’un jeune homme aux allures de chasseur ou de coureur des bois. En plus des deux salles à manger de première et de deuxième classes, un café et un fumoir, vestige d’une époque où le tabac n’était pas encore hors-la-loi.

C’est sur un bateau semblable à celui-ci, qu’Adèle, l’autre fille de Victor Hugo, a traversé l’océan pour retrouver son amant volage à Halifax, Nouvelle-Écosse. Changer d’identité pour justifier sa présence, les multiplier pour jouer à Madame Albert Pinson. Faire comme s’il l’aimait en l’attendant à la porte de la caserne, telle une ombre grise effacée. Les effets de la narcose se font sentir sur la paupière de notre plongeuse. DES BRUITS SOURDS, LOINTAINS! Dans le secret de la salle de musique, le murmure de la voix d’Adèle, puis la présence fugace d’Adèle, qui se dessine graduellement malgré la vue brouillée, myope, de Quenouille.

Les soirées se poursuivaient au son du jazz. Un piano, une guitare bleue sans musicien et une trompette mieux accompagnée. B-Sam, musicien de renom, offrait sa performance piano voix, en pimentant chaque chanson d’une introduction lumineuse. Ainsi, tel morceau était le vrai reflet d’un nouvel amour, tel autre, le faux-semblant d’une ancienne blessure, qui cicatrisait as time goes by[ii].

Cette chose incroyable de faire qu’une jeune fille, esclave au point de ne pouvoir aller acheter du papier, aille sur la mer, passe de l’ancien au nouveau monde pour rejoindre son amant, cette chose-là, je l’ai faite.

Quenouille reconnaît Adèle parce que son histoire lui est familière. Elle a vu le film de Truffaut, mais encore, s’identifie à la fougue, au rouge sur les joues et donc, croit voir ses propres yeux, si expressifs, se superposer à ceux d’Adjani, eux-mêmes déposés sur le visage d’Adèle en guise de doublure. Quenouille sait qu’Adèle n’a jamais mis les pieds sur l’Empress, elle sait qu’Adèle n’est pas morte noyée (ça, c’est Léopoldine, sa sœur aînée), pourtant elle n’est pas surprise de la retrouver ici, au fond, à vau-vent, des eaux québécoises. Au contraire, quoi de plus logique que de rencontrer une sœur épidermique, autant sensible, à fleur, dans ce tableau, dans ses profondeurs, qui servent finalement de refuge, dans l’attente d’une seconde couche de peau, peut-être même la première, où tatouer les signes d’une renaissance.

Quenouille retire son détendeur pour parler à Adèle. Bulles d’air créées par la rencontre de la parole et de l’eau, voix qui demeurent fuyantes, vibrations se frayant un chemin pour rendre possible le dialogue.

– Tu t’laisses aller, Adèle.

– Tu vois ma grande sœur noyée, Léopoldine? Elle dort dans le même cercueil que son amant de pierre. C’est dire comment nos aînés demeurent toujours nos fantômes siamois.

– J’pourrais pas dire, chez nous l’aînée, c’est moi. Quand est-ce que tu vas comprendre que l’oiseau t’aime pas, que c’est toi qui deviens un fantôme de pierre?

Adèle frappe les touches du piano tandis que Quenouille danse. Un ballet aquatique sur fond de souvenirs qui refont surface. Le froid de Halifax et la faim fouettent les forces. Les finances réduites font en sorte que la fête, le faste, sont du passé. Fêlures plurielles dans les fondations. L’écriture se passe dans la forêt enflammée d’une imagination qui se replie sur elle-même. Inondation pour éteindre l’incendie. Les hiéroglyphes flottent sur une dernière main tendue. Adèle ne se lave plus et cache sa figure derrière ses longs cheveux noirs, sales. Folle? Folle, mais émancipée. D’une folie à la frontière de la liberté et de l’abîme. Elle n’a plus à tenir le journal de bord du monstre. Plus à jouer les fameuses. Plus à fomenter de plans pour fuir l’exil de Jersey. L’obsession amoureuse, qui gruge son fémur, la laissant incapable de marcher et de se tenir debout. Fauve FRAGILE, fatiguée.

Des chants et des prières ont été lancés à la mer à la suite du naufrage. Élégies de circonstance pour souligner le deuil. Mille voix de sirènes pour remplacer celles des cadavres, pour refermer la brèche, nouvelle cicatrice des survivants. Enfant ENDORMIE-end.

Au sortir de l’eau, une marée de syzygie épelle le mot « T-E-M-P-Ê-T-E » dans le ciel. La lune et le soleil se voisinent sur l’épaisse ligne d’horizon, et Quenouille continue d’errer dans sa tête, heureuse d’avoir retrouvé le vent, qui en étourdit certains, mais l’enveloppe, elle.


[i] Slipknot, « Duality », The subliminal verses, 2004, [piste 04].
[ii] Herman Hupfeld, « As time goes by [1942] », Casablanca original motion picture sountrack, 1997, [piste 20].

La salamandre turquoise

Avant de commencer [prologue]

Chantal Bergeron. « Avant de commencer », LA SALAMANDRE TURQUOISE

La mémoire est le désir satisfait.
Carlos Fuentes

L’espace nous définit, lui et nous ne formons qu’un. Cet espace aux différents visages : l’intimité, la maison – om sweet om – l’agora, la nature. Le plus beau défi dans cette vie est celui d’arriver à être soi-même tout en prenant sa place avec respect dans ces lieux, qui sont des vases communicants à la fois entre eux et avec les espaces partagés d’autrui. À l’image des paillettes colorées du kaléidoscope, nos forêts, plus ou moins secrètes, plus ou moins défrichées, se frôlent dans le mouvement.

Ti-co-ti-co. Ô lecteur, lectrice, bienvenue dans le flow de ma parole, mes inflexions festives, fictives et subversives. On m’appelle Madame, dite l’éloquente. Je suis la narratrice (mot-terne), c’est dire que je pratique, à ma manière, une douce ventriloquie (mot-derne) à la foire de papier. Je suis la MC (maître de cérémonie) donc j’annonce, j’énonce et martèle et partage ma voix avec les personnages dans ce long poème courtepointe en rap majeur. Je suis la godmother, celle qui met en scène et représente et me joue autant des apparences que de l’envers sensible et non maquillé des masques. J’habite l’espace des mots et le salon, le mien, qui servira, dans l’opus qui suit, de carré de sable, de scène ou d’arène. Une piste de cirque, de danse, une piste musicale, pour notre futur jeu de rôles littéraire.

JEU : Activité physique ou mentale purement gratuite, qui n’a, dans la conscience de la personne qui s’y livre, d’autre but que le plaisir qu’elle procure.

Jeu-Je-Nous-Genou. Regarder les nuages et y chercher des formes. Se conter des histoires, inventer des personnages et des voix et y croire. Se faire des accroires.

Ici et maintenant, au présent, chacun des personnages sera amené à te dévoiler tour à tour, à se mettre à nu, NU, et à rédiger la suite d’un conte pour adultes qui t’est personnellement dédié. Mon fauteuil me tient lieu à la fois de trône et d’œuf. Je materne et veille, puisque la mémoire de toutes les histoires et de tous leurs voiles passe nécessairement par moi. Au salon littéraire, dans une grammaire lousse et une oralité organique, naît une polyphonie foisonnante. JE raconte, mais JE sers aussi de secrétaire, de conseillère, de dictionnaire et d’entremetteuse pour nos personnages que je te présente à l’instant.

Il y a d’abord A pour Adam, qui travaille dans une compagnie pharmaceutique comme alchimiste biomoléculaire. C’est le sérieux du groupe, le scientifique, serviteur des éprouvettes et gardien du patrimoine génétique. Adam est le complice de l’innommable et confidentiel M***. Un solitaire, apprenti écologiste, qui occupe son temps en courant après le vent et les jupons. M*** a un œil, voire les deux, sur Anna (ou Quenouille) qui, elle, aime plus que tout chercher des agates, se promener nus pieds avec du sable entre les orteils, tout en sifflotant la chanson Les histoires d’amour finissent mal en général[i]. Quenouille a pour meilleure amie Marie-Marine Théroux, une pêcheuse de saumons qui hiberne hors saison. Enfin, cette dernière partage sa vie avec Marhé Touré, boulanger de métier, dompteur de vagues à temps partiel et griot de fin de semaine. Voilà qui complète la troupe. A banna!

Attention! Sois avisé qu’en tournant la prochaine page, tu pénètres dans un monde imaginaire construit à coups d’échantillonnages et de superpositions de toutes les voix et de tous les temps. En circulant du regard à travers les multiples épaisseurs de sens, grains de voix et mains d’écriture, tu pourras renouer la trame et prendre le relais d’une parole à la fois empruntée et inventée. Beware! Le passé revient sous formes de samples et de fragments de musique originaux, répétés en boucle dans une progression lente et linéaire. Une bande sonore assemblée pour accompagner le film de TA vie. Les tam-tams et les beatbox seront au service de la mémoire, elle-même reliée aux désirs salins, les tiens. Cuidado! Le passé devient le présent sous le ti-co-ti-co de nos souliers occupés à essayer d’avancer. L’œil, qui apprivoise l’espace du talon, en tremblant. À tâtons, taper du pied et TENDRE. Traverser le dernier pont vers toi, complice musical, avec le bottillon qui marque toujours le temps. Ti-co-ti-co. La guitare glisse parfois dans la mélancolie, l’accompagner en chantant dans toutes les langues, une pointe enracinée et une main aérienne. Je me souviens de aquellos ojos verdes[ii]. TOUCHÉ. Ti-co-ti-co. Olé!


[i] Les Rita Mitsouko, « Les histoires d’A », The no comprendo, 1986, [piste 01].
[ii] Ibrahim Ferrer, « Aquellos ojos verdes », Buena vista social club presents Ibrahim Ferrer, 1999, [piste 09].