Nos identités déambulatoires

100_1032Est-ce qu’on peut aller au-delà de la question de l’identité? Est-ce que nos choix, nos actions, nos doutes, nos questionnements peuvent vraiment se dissocier de cette question fondamentale : « qui suis-je »? Bien sûr, comme l’identité est mouvante, aussitôt qu’on s’approche d’un semblant de réponse, c’est qu’on est déjà ailleurs, autre. Aussi, la situation particulière du Québec, composé de deux solitudes et d’un « peuple invisible » n’est probablement pas étrangère au fait de se sentir soi-même une mosaïque complexe et fragmentée d’identités plurielles plus ou moins avouées. C’est-tu juste moi?
Dans une autre vie, je me suis intéressée à l’américanité et au concept intertextuel et interculturel de l’anthropophagie. Le Dictionnaire International des Termes Littéraires définit l’anthropophagie comme suit : « Le mouvement anthropophagiste qui s’est développé au XXe siècle au sein du modernisme brésilien, prône la déconstruction des cultures étrangères par l’assimilation de leurs idées, de leurs valeurs, de leurs modes de symbolisation du monde pour faire émerger une vision du monde originale en Amérique. La littérature comparée s’intéresse à cette relation intertextuelle et interculturelle, où l’on peut déceler plusieurs voix mêlées dans une même forme d’expression, manifestant l’identité hybride d’une culture nouvelle. L’anthropophagie fonde au Brésil le concept identitaire d’abrasileiramento, d’une brésilianité à jamais inachevée. » Une forme de métissage, celui aussi de Yolande Villemaire qui « donne [sa] langue au chat », qui « parle et écri[t] par oreille une langue mouvante dans laquelle murmure une polyphonie de voix : les chansons à répondre de [s]on enfance, l’écho du cyberspace et le son du soi » (Langagement, Lise Gauvin, p.70).

IMG_20150504_115844433_HDRJ’ai passé la moitié de l’année à marcher dans le quartier et à dire à qui voulait bien m’entendre qu’on habite un territoire et qu’un territoire nous habite. Ce faisant, j’étais surtout habitée par les gens qui compose ce territoire et que j’ai côtoyés sur une base hebdomadaire l’année durant pour nos projets artistiques communs. J’ai quarante ans, je suis en période de transition (je suis toujours en période de transition, genre depuis ma naissance!), à la moitié de ma vie (si tout va bien!), toujours pas de chat, pas de char, pas de chum… pis pas de job « stable ». En recherche perpétuelle d’emploi pour compléter l’alimentaire de beaux contrats poétiques. À temps partiel aux études, à temps partiel en animation, à temps partiel en développement de projets et maman à temps plein. Fatiguée… comme si cet état me définissait fondamentalement depuis trois ans. Je suis qui, où je m’en vais avec mes cernes?

La beauté de la chose est que l’un des grands avantages de devenir parent est le fait de se (dé)centrer de soi-même. Autrement dit, je n’ai habituellement pas trop le temps de me poser des questions existentielles qui concernent mon propre nombril, puisque le centre de l’univers, visiblement, ce n’est plus moi. Le questionnement sur l’identité s’est donc déplacé vers ma fille, Mathilde. Mathilde est métisse, son papa biologique est Burkinabé et sa maman (moi!) Québécoise. Elle est absolument magnifique, en santé et en voix.

Elle porte la richesse d’une diversité culturelle en elle-même, elle est le fruit de deux cultures, elle en est le pont, le trait d’union. C’est peut-être beaucoup à porter, non? Pour moi il a toujours été évident que Mathilde est riche de son patrimoine génétique, j’ai sûrement même acquiescé chaque fois que j’ai entendu le fameux : « c’est donc ben beaux des enfants métisses » [lire « mélangés », « de même », « avec des cheveux de même », « comme ça », « comme elle », etc.]. Pas de discrimination flagrante pour l’instant, sinon un malaise la fois qu’une dame m’a demandé où j’avais pris ma fille!?

N’empêche, à quoi va s’identifier Mathilde lorsqu’elle sera plus grande? Quels regards vont se poser sur elle? Comment va-t-elle envisager sa propre identité entre sa perception de son monde et ce qu’elle lira dans ces regards posés sur elle? Une amie me demandait si la couleur de la peau de mon enfant m’inquiètait? Je crois que par définition, une maman, ça s’inquiète, peu importe. Mais bien sûr, la discrimination et la violence ça m’inquiète. Et oui, une femme racisée (comme une mère monoparentale!) c’est inquiétant quand tu regardes les statistiques. Les femmes sont toujours aujourd’hui en situation de précarité sur le plan socioéconomique et ce n’est pas plus jojo quand on regarde la représentation des femmes dans le merveilleux monde des arts. Je sais, je sais, je mélange tout, la violence, l’emploi, la pauvreté, l’égalité, la culture. Mais tout est si intimement lié… »toutt est dans toutt » comme dirait Raoûl Duguay. Et en matière de discrimination il est encore préférable aujourd’hui d’être un homme blanc qu’une femme noire.

Toujours est-il, qu’un matin, Mathilde a commencé par me dire qu’elle et moi nous étions rouges!? Oui, rouges! C’est là que j’ai sorti mon super livre sur la couleur des bébés. J’ai expliqué à Mathilde que comme je suis blanche et que son papa biologique est noir, elle est un mélange de nos deux couleurs. Un peu plus pâle que papa et un peu plus foncée que maman. Cette réponse ne semblait pas satisfaisante. Mathilde voulait être rouge comme moi, elle ne voulait pas être ni tout à fait papa, ni tout à fait maman. Alors malgré notre bibliothèque thématique, qui comprend : De quelle couleur sera le bébé?, Comptines et berceuses du baobab, Camille veut une nouvelle famille et Quelle est ma couleur?, nous avons dû élaborer un autre plan…

J’ai collé différentes photos de nos « mes familles » (l’expression est de Mathilde) sur du papier kraft et nous sommes amusés à identifier la couleur de chacun à partir d’échantillons de couleurs de peinture de la quincaillerie. Sur notre tableau nous avons la famille biologique, des tanties, les amies de la garderie. Des gens qui vivent près de nous et à l’étranger, des photos actuelles et anciennes, nos familles vivantes et d’antan. Des amiEs de la famille, le réseau élargi. « Gant de baseball », « biscotti », « émotion », « praline », « sable corail », « blanc galanterie » et « cigare » cohabitent sur notre oeuvre à compléter. Mathilde a vu que parrain (mon frère) et grand-papa ont la peau plus foncée que maman et que tantie a les yeux bruns même si sa maman a les yeux bleus. Nous ne sommes plus rouges depuis.

Alors Mathilde a seulement 3 ans et je réalise que je n’ai pas fini de répondre à toutes sortes de questions, pour lesquelles je n’ai pas toutes les réponses. Et c’est à ce moment-là que je suis tombée sur cette vidéo-ci The Many Problems With, « I Want Mixed Babies » :

Bon! Je n’ai jamais planifié avoir une fille métisse, mais la vidéo m’a quand même ébranlée. Je me suis dit : 1) je dois (ré)écouter la vidéo, 2) je dois VRAIMENT faire mes devoirs et retourner à l’histoire des Noirs (pas juste en février) pour combler les trous de mon ignorance en la matière. Parce ce que ce je connais vient de cours d’Histoire incomplets, de films et de voyages et que j’imagine bien que, entre Sundiata Keita, le commerce triangulaire, Marie-Josèphe Angélique, les zoos humains, Malcom X et Martin Luther King, Mandela, The Last Poets, Leopold Senghor, Césaire, Chamoiseau, Dany Laferière et Mongo… et il y a beaucoup de trous de mémoire à combler.

Aussi, je crois que je dois cesser de dire que le métissage va finir par enrayer la racisme, puisqu’il n’y a jamais eu autant de couples mixtes avec des enfants et d’intolérance en même temps. Le métissage et la mixité ont toutes sortes de visages et de nuances et malgré que la culture a le dos large sur le plan des préjugés, la différence est belle… J’aime cette phrase du Jarry Deuxième qui met l’accent sur la diversité des différences et le fait « qu’ICI, tout est possible. »
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Le problème n’est pas d’être différents (nous le sommes tous) mais d’être indifférents à l’autre. Qu’il soit question de couleur, de culture, de croyance, de genre ou d’orientation sexuelle, comment développer une empathie à une perspective autre, comme voir avec les yeux de l’autre, se mettre à la place de. Comment « créer ensemble dans le temps »? Toutes les pistes de solution sont bienvenues…

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