« No human being is illegal » (Elie Wiesel)

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Cette semaine je suis profondément triste. Est-ce que c’est Boston? Est-ce que c’est la video poupée noire, poupée blanche que j’ai vu passer sur facebook? Est-ce que c’est la grêle? Est-ce que c’est quoi quoi quoi? Il faut dire que je suis en train de travailler sur une pièce qui traite de la rencontre avec l’Autre – des difficultés et des beautés du « vivre-ensemble » – et de la déshumanisation du système d’immigration. En train d’écrire cette pièce au moment où fiction et réalité se croisent et où je tombe sur cette page : Supportezibrahim. Ibrahim vient de la Côte d’Ivoire. Selon ce que j’ai lu, il a fui la Côte d’Ivoire pour se réfugier au Burkina Faso et est établi ici, au Québec, depuis 2008. Formateur pour l’École de cirque de Québec, il s’était initié aux arts du cirque en Afrique de l’Ouest, via un programme du Cirque du Soleil. Un sans-papier dans un monde fait de papiers cryptés. Ibrahim aurait, semble-t-il, été mal conseillé. « «Monsieur a cru, à tort, qu’une demande de motifs humanitaires était en traitement», explique son actuel avocat, Me Hugues Langlais. » Et c’est là tout le drame, puisque dans les circonstances, la demande de renvoi est « justifiée ». Nous vivons dans une bureaucratie. Cette tour de Babel faite de formulaires est-elle adaptée pour ceux qui cherchent asile et qui ont de la difficulté à lire? Cette paperasserie tient-elle compte de la réalité des sans-papier?

La Presse publiait un article récemment qui faisait état de la situation des immigrants clandestins. 40 000 sans-papier vivent à Montréal dans la peur et la précarité. 40 000 personnes avec des amiEs, des enfants, des collègues. 40 000 personnes qui n’ont pas accès aux services, au système d’éducation, mais qui contribuent à notre économie, en occupant bien souvent les emplois les plus précaires et les moins sécuritaires. 40 000 personnes qui vivent avec une épée de Damoclès au dessus de leur tête. Bien sûr, il est normal d’avoir des règles en matière d’immigration. Ce qui l’est moins c’est quand la bureaucratie ne tient pas compte des contextes et des histoires individuelles. Là où la machine se déshumanise, c’est lorsqu’elle applique les règles sans faire de nuances. On se retrouve alors avec 40 000 personnes qui vivent avec la peur, qui s’isolent, qui ne rêvent plus. 40 000 personnes qui survivent en marge sans savoir ce qui les attend, qui vivent dans l’angoisse constamment. 40 000 personnes en quête d’un statut. Parmi ces 40 000 personnes, le beau Ibrahim tout sourire.

J’ai rencontré Ibrahim une fois ou deux ou trois. Ces amis l’appelaient l’Ivoirien qui voit rien. Une mauvais blague, un mauvais jeu de mots. Mais peut-être est-ce mieux de ne pas trop voir. Peut-être est-ce mieux de ne pas voir comment il y a un durcissement des politiques d’immigration. Ne pas voir cette téléréalité Border Security, autorisée par le gouvernement fédéral. Ne pas voir qu’il semble plus facile de devenir résident canadien lorsqu’on vient de certains pays plutôt que d’autres. Toujours est-il que ce qui m’a frappé chez Ibrahim c’est son authenticité. Tout le monde parle d’Ibrahim comme d’un modèle d’intégration. De fait, Ibrahim travaille, il est un bon citoyen et il est apprécié de sa communauté. Moi ce que j’aime d’Ibrahim c’est qu’il soit demeuré lui-même. Les rares fois où je l’ai vu, j’avais l’impression, littéralement, à son contact, d’être transportée de nouveau en Afrique de l’Ouest. Pendant quelques instants, à travers la poésie d’Ibrahim, j’étais chez lui. Oui Ibrahim est sans doute un modèle d’intégration, parce qu’il s’est adapté en demeurant lui-même, quelqu’un qui transpire l’Afrique de l’Ouest dans son langage et dans sa manière d’être.

http://grooveshark.com/s/Fuzti/3puBbS?src=5

Parfois je me console en regardant la peau métissée de ma Mathilde. Parfois je me dis qu’un jour nous serons tous inter et que nous réaliserons à quel point nous sommes reliés et comment les concepts de races et de frontières sont obsolètes. Ces frontières, qui sont, toujours à ce jour, perméables pour les uns et infranchissables pour les autres. J’espère que ce jour Ibrahim sera encore là, ici, pour voir ça. J’espère toujours trouver un écho de l’Afrique de l’Ouest dans le grand Montréal. Ce Montréal multi que j’aime, qu’il ne soit pas anonyme, qu’il soit criant de diversité. Apprenons donc à vivre pour vrai ensemble et prenons exemple, comme le dit Jean Désy, sur la Nouvelle-Zélande. « Aotearoa est peut-être la terre où Autochtones et non-Autochtones dialoguent le mieux. Un exemple pour le monde entier. »

[youtube http://www.youtube.com/watch?v=KlVaPHdTWMk?rel=0&w=560&h=315]
Vous pouvez suivre et encourager Ibrahim via la page facebook mentionnée en haut de page.

Lu cette semaine:
« Vous avez raison, le monde va très mal, à chaque fois on a l’impression qu’il sera meilleur mais après quelques années on se rend compte qu’il est encore pire. La littérature a toujours été là, d’abord pour avertir, pour alerter : « Attention : la direction que nous prenons n’est pas la bonne. » Par conséquent, je pense que le rôle de l’écrivain est d’abord d’être à l’avant-garde pour dire à ceux qui viennent : « Attention, je vois que ça va mal tourner. » D’une certaine manière, l’écrivain est un visionnaire. Mais en annonçant le futur, il ne perd pas de vue le présent, son rôle est à la fois de faire connaître les maux de la société et de l’aider à en guérir. L’écrivain met à nu les inégalités au sein des sociétés humaines mais aussi les déséquilibres entre le Nord et le Sud, entre les pays développés et tous les pays d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine qui sont exploités. La poésie, comme la littérature dans son ensemble, doit être active et pas seulement contemplative, elle doit aider à changer le monde. » (Boubacar Boris Diop, en visite au Québec)

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