mamans (fête des)

La Presse, 11 mai 2012

La dernière fête des mères était une drôle de journée. J’avais le moton en essayant de me souvenir de la dernière fois où j’ai passé la fête des mères sans toi maman. Je ne me souviens toujours pas. Probablement lorsque j’étais en Afrique de l’Ouest ou lorsque j’habitais à Rimouski.

Nous sommes en mai, Annie-Claude m’appelle, elle rêve d’aller dans un bar ou dans une salle de spectacle, un endroit peuplé, rempli de corps au mètre carré. Des corps qui ne se méfient pas, anonymes, dans une proximité naturelle. Des corps sans peur. Je comprends tellement, et moi, ce dont je m’ennuie ce sont des transports en commun. J’aime la mixité des gens dans les transports en commun et je me suis vite rendu compte avec le confinement, qu’au-delà de nos proches, connaissances et collègues qui nous manquent, il y a l’absence inédite, qui frappe, de tous les inconnus croisés habituellement au fil de nos journées. Les visages et les corps, qui dégagent une énergie, une présence dans nos chorégraphies quotidiennes. Des corps donc en mouvement et cela me manque, ces va-et-vient, ces marches, ces déambulations dans les ruelles, dans les bibliothèques, dans les souterrains. Mon corps qui frôle celui de tant d’autres dans une fuite vers l’avant dans tous ces lieux. Je ne sais pas exactement où j’ai entendu cette idée, j’ai cette impression floue que c’est Serge Bouchard qui l’exprimait, que nous troquons aujourd’hui notre habitude d’avoir de l’espace et de manquer de temps, pour son inverse. La pandémie nous prive donc d’espace en nous donnant du temps. Et ce ralentissement, qui dans mon cas est étrangement bienvenu, ce figement, est troublant. Je n’ai pas de voiture et nous ne prenons plus les transports en commun. Pour l’instant notre vie se passe dans un carré de sable de quelques coins de rue. Ce n’est pas ce qu’on peut appeler un équilibre espace-temps. Vous me manquez même si je ne vous connais pas. Vous et nos respirations en cadence. De la vie en cristi et toi maman, qui invente une histoire pour chacun. Toi maman, en temps normal, en permanence dans une foule.

À la fête des mères, donc, à défaut de pouvoir cuisiner pour toi comme j’aime le faire, je te commande un repas en ligne. On me répond que le restaurant est fermé le dimanche et qu’il n’y a habituellement pas de livraison la fin de semaine, mais que, comme c’est une journée spéciale et que le repas est pour ma maman, ils feront exception. Je pleure. Je pleure un peu tandis qu’on te livre un bon repas et des bulles pour que je sois un peu avec toi. Pendant ce temps, mon frère, Daniel, publie des photos de nous deux sur fb. Une manière de nous rendre hommage pour la fête des mères, nous, les deux « reines » de sa vie. Et quoique je n’ai pas l’impression d’être reine de grand-chose ces temps-ci, sinon reine au foyer, ça m’a fait chaud au cœur de voir tous ces souvenirs défilés, ces images de notre famille élargie. Et je pleure encore un peu parce que, l’autre personne que je vois toujours à la fête des mères, évidemment, c’est mon frère. Mon frère qui prend le temps de remercier mère, sœur, tantes, belle-mère, grands-mères…

Tu me parles souvent du fait que nous n’avons jamais vécu ce que nous vivons présentement. Tu enchaînes en parlant du FLQ et des années 60-70. Tu dis que ce n’était pas aussi dramatique, que ce n’était pas un événement international. Et pourtant, à l’échelle du Québec, la crise d’Octobre est un événement historique, dont on parle encore. Cette crise est liée à l’enlèvement de James Richard Cross et au meurtre du ministre Pierre Laporte. Pendant la crise, la Loi des mesures de guerre a été mise en place et plusieurs artistes, intellectuels et syndicalistes ont été emprisonnés, avec ou sans raisons, pour peu qu’ils étaient associés au mouvement indépendantiste. Tu dis que tu étais en France à ce moment-là. Que ton père (mon grand-père) t’avait abonnée au Devoir pour que tu puisses suivre les actualités d’ici de là-bas. Tu me racontes, et je ne connaissais pas ce bout-là de l’histoire, que matante Irène t’avait visitée et que lors d’un sermon dans une église, le prêtre avait annoncé la mort de Pierre Laporte et avait demandé aux gens présents de prier pour le Québec. Ce ne devait pas être facile d’être à l’étranger tandis qu’il y avait toute cette agitation ici. Être loin de la crise c’était être à l’abri en même temps que de s’inquiéter pour ceux qui étaient dans le feu de l’action. Que ce soit aujourd’hui ou dans ce temps-là, dans les deux cas l’armée était présente. J’ai peine à croire que la présence de l’armée était rassurante à l’époque, mais voilà qu’aujourd’hui les forces militaires déployées sont appelées à venir en renfort au personnel médical dans les CHSLD. Alors qu’on décrétait les libertés civiles suspendues, on décrète aujourd’hui un état d’urgence sanitaire. Non, on ne peut pas comparer la pandémie actuelle avec la crise politique de l’époque, sinon pour dire que le Québec n’en est pas à son premier bouleversement (ni son dernier d’ailleurs).

Malgré l’étendue des ravages du Covid, le printemps est là et les fleurs sont magnifiques. Selon mon humeur, les beautés de la nature me rendent parfois contemplative, parfois triste. Le décalage entre la fulgurance des paysages et la réalité du drame me font mal. Je ne souhaiterais pas que la nature meure pour être en symbiose avec nos courbes de mortalité et oui, c’est apaisant de voir que la verdure, la flore, les insectes et les oiseaux se contre-câlissent des misères que nous nous infligeons par nos modes de vie, mais j’ai bien peur que nos paysages inchangés nous empêchent de saisir l’urgence de la situation, nous empêche de voir le drapeau rouge qui annonce la fin du party. Il y a des jours je vois les fleurs, il y a des jours je vois juste la mort.  

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