Les premiers hivers

P1010214_webC’était mardi entre Noël et le Jour de l’An, non?… en nous levant nous avons découvert une épaisse couche de neige de notre fenêtre. C’était juste après avoir lu un article du Devoir publié sur le fil d’actualités FB d’un ami. Dans l’article en question, on établit un rapport entre l’amour de l’hiver et le degré de québécité…

« Peut-on en vouloir à des hommes qui ont souffert de l’hiver de vouloir le mettre à distance pour la suite de leur vie ? À en croire Louis-Edmond Hamelin, penseur de la nordicité, ce sont surtout les jeunes qui aiment aujourd’hui l’hiver. Ce serait à peu près 35 % de la population qui accepte l’hiver. Au médecin et écrivain Jean Désy, Hamelin expliquait par ailleurs que cette portion de la population lui apparaît comme des « gens près de leur pays, car, en réalité, accepter l’hiver, c’est accepter la québécité. Ce n’est pas une fantaisie, l’hiver ; c’est une réalité, un objet qui est là de façon récurrente chaque année. Quelqu’un qui aime l’hiver a, à mon avis, un degré de québécité plus élevé que celui qui passe son temps à le détester. »
– Jean-François Nadeau

Bon…. toujours au chaud, je me disais que moi… ben… oui… j’ose le dire… j’aime pas l’hiver! Ou plutôt, je lui préfère l’été, l’automne et le printemps. Je sais que c’est impensable de dire une chose pareille. C’est comme d’avouer qu’on n’aime pas Proust à des littéraires (j’aime pas Proust!). À la limite, une telle affirmation est pardonnée à de nouveaux arrivants, mais si t’es né ici, nécessairement la tolérance au froid fait partie de ton ADN. Ben oui… mais non!

Et oui, je pratique des sports d’hiver et j’ai des vêtements chauds. Parce que tout le monde vous le dira, il s’agit de pratiquer des activités à l’extérieur et d’être bien habillé pour aimer l’hiver. Faux! Je crois que je fais encore des cauchemars de poussette pognée dans la slush et j’ai déjà eu cette chance depuis le 30 décembre dernier de pousser une auto jammée dans un banc de neige. J’ai cette impression que la ville et l’hiver ne font pas toujours bon ménage : la ville n’est pas toujours faite pour l’humain, elle n’est pas faite pour l’humain marcheur, elle n’est pas faite pour l’humain marchant avec l’enfant marcheur… et des sacs d’épicerie.

Chaque fois que je traverse une intersection non sécuritaire, je pense à deux choses : à cette rencontre récente avec l’urbaniste Gabriel Sicotte lors d’une assemblée citoyenne et à la manoeuvre Carrefour dément d’Alain-Martin Richard (présentée initialement avec Folie Culture). Gabriel Sicotte a fait un portrait du transport dans le quartier Saint-Michel où il répertorie les obstacles au transport actif sécuritaire, notamment le temps ridicule accordé pour traverser les intersections et les traverses particulièrement dangereuses…

« Ses traverses sont limitées et ne sont parfois adaptées que pour les transports motorisés, obligeant souvent les piétons et cyclistes à traverser le trafic automobile sans signalisation, et ce, malgré une très mauvaise visibilité une fois sous l’autoroute. L’intersection entre Saint-Michel et Crémazie est particulièrement décourageante pour les transports actifs, car elle est longue et difficile à traverser. Les voitures qui tournent à droite coupent constamment les piétons malgré la présence d’un feu prioritaire pour ceux-ci. »
– Gabriel Sicotte (p.16)

On va se l’avouer, la ville, à certains endroits, est aménagée en fonction du trafic et des voitures, plutôt qu’en fonction des cyclistes et des piétons. Le temps accordé pour traverser certaines intersections n’est adapté ni aux aînés ni aux enfants ni à personne. On doit sprinter sa vie comme la grenouille du jeu Frogger en criant à l’enfant : « avance! » (en plus de « mets tes mitaines » l’hiver). C’est pourquoi j’aime la manoeuvre d’Alain-Martin Richard, qui consiste à faire réfléchir justement sur cette absurde situation des intersections qui sont des non-passages pour piétons bousculés. Dans le cadre du Festival Altérité, pas à pas… en octobre dernier, Richard présentait sa manoeuvre au coin des rues Jarry et Saint-Michel. Une intersection particulièrement achalandée.

« Il s’agit d’une performance interactive où les citoyens sont invités à passer sur le tapis rouge. La procédure est simple : deux personnes déroulent le tapis rouge et le maître du protocole accompagne une personne à l’autre bout du tapis. Pendant ce temps on applaudit les marcheurs, alors qu’on entend un hymne national. Le rythme de passage du tapis correspond au feu de circulation à proximité. Cette performance joue sur l’aliénation des citoyens dans une ville axée sur la circulation automobile. »

Lorsque nous réussissons à traverser les rues, la Mathilde 3 ans ramasse des morceaux de neige dans ses mitaines pour les apporter à la maison. Elle goûte la neige et s’en délecte comme si c’était de la crème-glacée. Elle s’extasie devant les décorations de Noël encore accrochées aux maisons. Elle appelait l’hiver depuis si longtemps. Elle aime déjà l’hiver. Elle ne sait pas qu’il fait froid et veut toucher la neige de ses doigts. Elle me permet de voir que l’hiver (quand même!) c’est ben beau. Et ça me rend nostalgique des hivers à Rimouski, là où les grues de déneigement font deux fois la taille des camions de Montréal, là où le parc Beauséjour devient le coin des skieurs, où le chocolat chaud et les croissants au gruyère sont meilleurs et où la 132 ne se rend pas quand il y a 3 grains de neige rafale sur la route. Lorsque les routes environnantes sont enneigées, les Rimouskois se déguisent en insulaires et le reste du monde n’existe plus. Rimouski vit au rythme du fleuve et l’hiver le fleuve prend une autre allure. Les petites cabanes pour la pêche blanche s’installent et on peut marcher sur l’eau. Que ce soit aux alentours du Bic, de l’Isle Verte ou à l’embouchure du fleuve et de la rivière Rimouski en plein Centre-Ville… on peut marcher là où le fleuve semble figé en mouvement. Avec ses glaces de mer qui forment une banquise cubiste, le fleuve semble immobile et pris de soubresauts sous-marins. J’aime marcher. J’aime marcher peu importe la saison. La marche prend aussi une autre allure l’hiver. Alors que nos poumons font de la boucane et que les pas dans la neige font le même bruit que nos doigts dans une boîte de cornstarch (vous essayerez!). J’ai des images d’hivers blancs en mémoire et le souvenir du bruit du fleuve captif sous ses glaces. J’ai la nostalgie qui embellit sûrement les portraits et teintes de blanc. J’ai encore le goût des flocons qui tombent en bouche. Des étoiles qui fondent sur la langue.

Screen-Shot-2016-01-09-at-3.57.01-web

Alors que j’écris ces lignes, je tombe sur cet article-ci via Vivre en Ville, qui explique comment l’hiver est plus intéressant dans une ville où il fait bon marcher. C’est si vrai, tellement vrai. Ça va dans le même sens que les propos de Daniel Chartier, titulaire de la Chaire de recherche sur l’imaginaire du Nord, de l’hiver et de l’Arctique, en entrevue à Radio-Canada à l’émission Medium large. Le professeur parlait de la nouvelle réalité urbaine de l’hiver et de comment des événements comme Igloofest et Luminothérapie peuvent changer (pour le mieux) la relation que nous entretenons avec l’hiver.

IMG_20160106_104440974

Dans cet optique, j’espère que vous avez eu la chance de faire le parcours déambulatoire de Patsy Van Roost et de Bertrand Laverdure, respectivement fée urbaine et poète de la cité. Les instruments de sainte Cécile, une activité de la programmation Hors-les-murs parfaite pour apprendre à aimer l’hiver en découvrant Villeray, ses habitants, ses commerces et l’église du même nom. Mercredi 06 janvier, il faisait beau et chaud et la lumière se reflétait sur la neige. J’ai croisé un groupe d’enfants et leur éducatrice pris sur le trottoir alors que les clés étaient dans la maison – une voisine qui pelletait – un conte poétique textile troué – des charrues qui construisaient des châteaux de neige dans le milieu de la chaussée – des patins usagés et des cloches qui chantaient les heures. De quoi te réconcilier avec l’hiver… tout comme les maisons en pain d’épices et les petits patins pour les petits pieds nouvellement initiés.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *