Les matins gris

petite main dans l'ombre

photo prise par un participant du projet collectif UNE BOUTEILLE VERS LES ÉTOILES

Cet « épisode » est arrivé à l’automne l’an dernier et aujourd’hui j’y (re)pense…

Je me promenais avec Mathilde en poussette sous la pluie. Le genre de journée grise où tu marches parce que t’as l’impression que marcher est la seule façon de chasser les nuages. À chaque pas tu respires un peu mieux, tu es un peu plus présente, là là là. C’est ce qui te préoccupes ces temps-ci : la présence. C’est vrai que tu es très peu présente pour les autres et très peu présente à toi-même dans ce brouhaha urbain-médiatique-familial-de travail. Je crois même m’être plainte de l’absence de gens proches dernièrement et l’ironie du sort s’est chargée de me rappeler que je suis moi-même très peu disponible pour qui que ce soit. On m’invitait à prendre un thé que je n’ai jamais trouvé le temps de siroter. Je ne trouve pas le temps d’aller me faire couper les cheveux, tsé.

En descendant la rue, des fleurs partout. Les gens ont pris le temps de cultiver les carrés de terre autour des arbres. L’impression d’être au jardin botanique ou dans une ruelle verte. On décide de prendre l’autobus au moment où la pluie s’intensifie. Dans l’autobus un homme lit Milan Kundera – l’insoutenable légèreté de l’être – un garçon regarde avec envie le plat de céréales de Mathilde – nous sommes tassés comme des sardines humides. Il y a un homme habillé avec un sac de vidange, imperméable de fortune et une dame noire qui porte un tailleur vert émeraude.
Je n’ai pas tout de suite reconnu l’homme-sac. Je le regardais manipuler son téléphone cellulaire. Je joue souvent à compter les écrans lorsque je suis dans l’autobus. Et je me disais que c’est difficile d’être vraiment là – ici – maintenant avec ces écrans qui mangent notre attention tout le temps. Et puis l’homme-sac a demandé l’heure à la dame-émeraude et elle lui a répondu. Il lui a tendu la main en signe de remerciement, elle a hésité, puis elle a serré cette main. Et l’homme a fermé les yeux, comme si personne ne lui avait serré la main depuis 10 ans. C’est à ce moment que j’ai reconnu l’homme. Il y a 10 ans, j’avais croisé cet homme en attendant l’autobus. Il m’avait demandé l’heure et je lui avais serré la main comme la dame-émeraude. Ce moment avait été tellement intense, que je l’avais immortalisé dans un court conte de Noël. Et voilà que 10 ans plus tard la scène se rejouait devant mes yeux, avec une autre main, dans un lieu.

L’homme a tendu une deuxième fois la main. La dame a répondu : « ce n’est pas nécessaire ». L’homme-sac suppliait des yeux. Alors la dame-émeraude a pris sa main et s’est mise à réciter une prière. Je n’entendais pas tous les mots, mais elle répétait cette litanie : « ce n’est pas moi, c’est Jésus qui t’aide. Ce n’est pas moi, c’est Jésus qui t’aide. » L’homme et la femme se tenaient les mains et ont prié ensemble jusqu’au métro Rosemont.

Je suis athée, mais j’avais le goût de brailler. J’ai fait un grand sourire à la dame-émeraude et j’avais envie de la prendre dans mes bras pour lui dire que ce n’est pas Jésus qui aidait l’homme à ce moment précis… mais bien elle et sa présence. Pendant un moment, il y avait cette humanité. Cette humanité sans téléphone cellulaire. Deux corps qui partagent une proximité et une parole. Tandis qu’un gars continue de lire Kundera, qu’un enfant désire des céréales et qu’une dizaine de personnes écoutent en silence une prière.

En sortant de l’autobus nous avons continué de marcher. Je sacrais à cause de la garnotte dans le stationnement qui empêchait la poussette d’avancer. Et puis le soleil est sorti.

 

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