« Les bruits du monde »…

2013-06-04-18.58.21_webC’est le Festival de poésie!! Yé!! Pour une fois qu’il y a des activités poétiques dans la journée. Même une petite impression égocentrique que ces lectures diurnes sont là pour toi, pour que tu puisses renouer avec le monde, sortir de chez vous et être un peu dans tes souliers d’avant… mais avec un bébé qui gazouille et mâchouille tous les livres qui lui tombent sous la main. Ben devine quoi? La petite a pogné un virus à la garderie et elle s’est mise à vomir dans la nuit de mercredi à jeudi. Tu te dis : « j’ai beau être organisée, chaque imprévu est comme une roche dans l’engrenage. » Tu te dis aussi que t’aurais bien aimé avoir mangé ton sandwich avant qu’elle vomisse dans sa chaise haute.

C’est là que tu tombes sur le texte de Claude Jasmin, pis tu comprends pourquoi t’as mal au coeur. C’est pas le virus qui cause ton malaise, c’est les 42 mentions du mot « race » qui te virent à l’envers. Tu sais que tu devrais relire le texte en question avant d’écrire ces lignes. Juste pour vérifier que t’as bien lu et que le mal de coeur a pas trop teinté ta lecture. Mais juste d’y penser. Ark! Heureusement qu’Aurélie Lanctôt a publié une réplique. Ça crée un équilibre dans tes fluides, ça efface presque le goût de vomi dans ta bouche. Bien sûr, le problème c’est pas la question de la fierté par rapport à l’identité, ce qui te dérange c’est le sous-texte qui sent l’exclusion, l’agressivité dans le ton, les « nous autres » pis les « vous autres » qui divisent en deux camps. Les opinions sont plus nombreuses et plus nuancées, à l’image de la diversité qui compose la société québécoise d’aujourd’hui. Mais qu’est-ce que j’en sais? Je ne suis qu’une « déracinée contente », qui a de la famille à Montréal, à Québec, à Rimouski et au Mali. J’ai toujours pensé que l’altérité faisait partie de mon identité, en ce sens que l’Autre participe à ma (dé)construction et que c’est beaucoup au contact de l’Autre que j’ai appris à me connaître. Ça doit être mon petit côté bipolaire j’imagine.

Ça te fait penser à l’incident Mario Jean-Boucar Diouf. Encore cette question de « choisir son camp ». Bien sûr, dans les deux cas, il ne s’agit pas du même camp. Jasmin oppose l’homme de « race française d’Amérique du nord » aux « altermondialistes déracinés » et les pourfendeurs de Boucar, qui représentent une forme « d’intégrisme de la race« , s’opposent à ce qu’ils nomment « l’esclave de maison ». Dans les deux cas on semble entendre en écho : « sois fier de ta race et défends-la », « t’es avec nous autres ou contre nous autres ». Comme si la différence supposait nécessairement une opposition plutôt qu’une complémentarité, une menace plutôt qu’une richesse. Comme si on ne pouvait pas, à la fois être fier de ses origines et ouvert aux autres cultures, être contre l’homophobie même si on n’est pas gai, être féministe même si [surtout si] on est un homme. Il est grand temps que nous réalisions qu’il n’y a pas deux camps, mais un seul et qu’il faut tous lutter ensemble contre toutes les discriminations et ces stéréotypes construits socialement. Après tout, le concept même de « race » ne fait pas l’unanimité [l’humanité].

Il est donc important de dire que nous pouvons certainement reconnaître des différences entre populations mais qu’elles sont graduelles et suivent des gradients géographiques, qu’elles n’impliquent pas de jugements de valeur, et qu’elles sont relativement moins importantes que d’autres différences observées au sein de chacune d’elle. Par conséquent, la notion de races a perdu aujourd’hui toute valeur scientifique, même si elle peut conserver une signification sociale d’identification. La position juste vis‑à‑vis du racisme n’est pas de nier les différences entre populations, qui existent en effet, ni de nier le besoin de l’homme de s’identifier à un groupe, qui est un besoin indéniable, mais de s’assurer que les divers groupes de personnes aient les mêmes accès aux ressources, qu’aucun groupe en tant que tel, ni aucun individu ne soit discriminé.

Être différents est donc dans notre nature humaine (et même animale), être différents n’est pas un signe d’inégalité, la grosse majorité des différences résidant d’ailleurs plus au sein des populations qu’entre celles‑ci. (Jean Deligne, Esther Rebato et Charles Susanne, Races et racisme, Journal des anthropologues)

Et on tire sur Boucar à grands coups de boulets blackface. Le sujet est sensible et pour cause. Mais, comme le souligne Patrick Lagacé, est-ce qu’on place notre indignation au bon endroit? Boucar Diouf travaille à tisser des liens entre les cultures depuis 20 ans! Je ne suis pas certaine de comprendre le pourquoi du procès d’intention.

Le « vivre-ensemble » passe nécessairement par l’inclusion et s’il ne fait aucun doute que Boucar Diouf fait partie de la famille des humoristes, l’intégration ne semble pas aussi évidente pour tous. Toujours 40 000 sans-papiers à Montréal!! Alors, lors de mes bons jours, je vois le travail admirable mené par toutes ces organisations communautaires et culturelles, qui offrent des services aux nouveaux arrivants et qui participent au dialogue interculturel. Je m’enthousiasme de voir autant de couples mixtes, le métissage à l’oeuvre, le « métissé serré » comme dit Boucar. Les moins bons jours par contre, je me désole de voir que nous partageons plus nos espaces publics que nos espaces privés, vivant en parallèle, de façon courtoise, mais sans se voisiner vraiment. Nous valorisons l’éducation dans le processus d’immigration sans tenir compte des diplômes, sans fournir d’équivalences ou valoriser les expériences. Au dernier colloque de La Maisonnée sur la situation des femmes immigrantes, nous apprenions que ça prend 20 ans, à compétences égales, pour qu’une nouvelle arrivante ait les mêmes conditions de travail que son homologue québécoise. Est-ce qu’on s’indigne de voir un médecin devenir boucher et une ingénieure ouvrir un service de garde? Il n’y a évidemment pas de mal à être boucher ou éducatrice, mais est-ce qu’on apprécie les compétences et les expériences de chacun à leur juste part? Est-ce qu’on permet aux gens de s’épanouir, de gagner leur pain et de participer à la vie active de la société?

Pour se réconforter heureusement il y a la poésie et celle de Mémoire d’encrier fait dans le métissage des voix et dans la célébration de la diversité, comme autant d’étoiles poétiques. Peut-être le meilleur endroit pour trouver des réponses et du sens…

DEMAIN DANS L’EFFORT (extrait)
Je ne bouge plus, je suis soudée dans l’angle des morts, ma chair libérée de toute complaisance, dans le silence des autres, je survis, je vois, un trou béant à la place du coeur, je porte mon exil comme une baïonnette à la boutonnière, enfoncée jusqu’au yeux, je deviens invisible, je suis votre transparence.

comme une enfant malade
qui ne sait pas encore
qu’il aura de la fièvre et qu’on le bercera
dans le giron du monde
la nausée est facile
à découdre le jour

d’un clocher à l’autre
le poids du bourdon
quand le tympan éclate
que tu t’ensevelis
par les interstices de la douleur
surgit ta plainte

et si tu ne peux détourner la tête
reste sur le bord
ta seule liberté
est de fermer les yeux
et de garder les larmes
et périphérie de la chite
pour que ça arrête
il aurait fini
par t’entendre

je veux dire par là
qu’on se comprenne bien

un seul mot

je ne te raconte pas
(Violaine Forest, Les bruits du monde, Mémoire d’encrier)

Un peu l’impression de jongler avec une patate chaude en abordant ces questions sensibles et explosives. En espérant n’avoir froissé personne avec des mots, imparfaits par définition.

[youtube http://www.youtube.com/watch?v=XM_ordcVm-o?rel=0&w=560&h=315]

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