«L’endroit où on pleure tous»

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Hier j’étais au Centre Gabrielle-Roy pour un atelier de correspondances. Le Centre est un établissement d’enseignement aux adultes. On s’amusait à imaginer des ponts, des arc-en-ciels au dessus de l’ancienne carrière Francon et du Métropolitain. On jasait Saint-Michel, on dessinait des cartes mentales, on discutait pour créer une carte postale collective sur laquelle on pourra écrire à notre groupe jumelé du Centre Yves-Thériault.

Une étudiante montrait à un autre étudiant différentes traductions de mots français en langue atikamekw. Elle m’a dit que le mot le plus long en atikamekw est le mot «école». Le mot «école» en atikamekw s’écrit «skinomadokomokok». C’est un mot de 16 lettres! Alors j’ai demandé à Gisèle ce que voulait dire «skinomadokomokok»… elle m’a dit que ça voulait dire l’endroit où on pleure tous. J’ai eu immédiatement envie de pleurer moi-même. Je trouvais le mot tellement charger de sens, chargé de peines, chargé d’une Histoire dont on parle trop peu souvent. Gisèle m’a dit : « vous savez, c’est à cause des pensionnats que ça s’appelle comme ça. » Oui, bien sûr. Les pensionnats. Cette tragédie. Les enfants arrachés à leur communauté pour une assimilation déguisée en projet «éducatif». Le mot est assez long pour rester pris en travers de la gorge.

La réalité des pensionnats évidemment je ne l’ai pas vécue. La première fois où j’en ai entendu parlé c’était à l’école, dans un cours de Mythologie amérindienne donné par Yves Sioui-Durand. Il y a vingt ans.

L’école, malgré que je sois très critique à son endroit, que je remette toujours en question les savoirs qu’elle véhicule (les savoirs de qui?) et sa façon de les véhiculer, demeure un endroit où je me suis souvent réfugiée. L’école est un lieu que je trouve violent pour toutes sortes de raisons (le rapport hiérarchique entre étudiants et enseignants, le manque de diversité dans les corpus étudiés, la disposition même des bureaux dans la classe qui n’invite pas aux échanges, etc.) mais c’est aussi avant tout, pour moi, un espace de rencontres et un lieu d’apprentissages. Mes deux parents étaient professeurs et j’ai passé la moitié de ma vie à lutter contre la tentation de faire comme eux. Je voulais me distinguer, j’avais beaucoup de difficulté à m’imaginer dans un rôle d’autorité et je désespérais de ne pas toujours trouver chez mes collègues étudiants le même amour dans le fait d’apprendre.

Mais il faudra bien un jour proposer des façons de «transmettre» différentes, d’adapter l’enseignement institutionnel traditionnel pour rejoindre tous ceux que l’école a fait et fait encore pleurer (et il n’y a pas que des autochtones) et les laissés-pour-compte de l’éducation. Enfin, apprendre des méthodes de l’éducation populaire et des façons de faire qu’utilisaient déjà ma mère, lorsqu’elle avait vingt ans dans ses classes de TGA (troubles graves d’apprentissage).

Gisèle m’a aussi dit qu’elle n’avait pas su l’origine du mot «skinomadokomokok» en entrant à l’école, mais beaucoup plus tard. Elle utilisait ce mot depuis longtemps lorsqu’un professeur leur a expliqué à elle et à ses collègues de classe, le sens du mot et l’histoire derrière celui-ci.

Ma fille entre à l’école l’an prochain. J’ai de la difficulté à l’imaginer assise toute la journée à un pupitre. Mathilde a hâte d’aller à l’école. Elle veut apprendre à écrire. Elle va apprendre à écrire le mot «école» et ça serait bien aussi qu’elle apprenne à écrire le mot «mémoire».

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