Le Tiers Livre – Atelier d’été 2017

– et si je vous dis « personnages » ?

Si vous ne connaissez pas le site de François Bon, Le Tiers Livre, voici le lien ici pour y remédier. On y trouve mille choses, notamment des ateliers d’écriture en collectif en ligne. Le thème de cet été est « personnages ». Comme j’avais passé l’année dernière avec Javotte de Simon Boulerice, à me poser toutes sortes de questions…

  • Comment donner de l’épaisseur à un personnage?
  • Comment un personnage peut être l’origine et le moteur d’un texte?
  • Comment les personnes-personnages qui nous entourent peuvent nous inspirer?
  • Comment un même personnage peut être la somme de plusieurs traits appartenant à des personnes-personnages qui nous entourent?
  • Comment ma propre voix s’entremêle (ou pas) à celle de mes personnages?
  • Quels monologues habitent mes personnages?
  • Comment les personnages ont leur logique interne personnelle et comment ils dictent le déroulement narratif (ou pas)?
  • Comment sortir de la narration et de la description et faire parler les personnages de façon crédible?
  • Comment les personnages entre en relation avec les autres personnages, le lecteur, le narrateur, leur auteur?
  • Comment la création d’un personnage peut être l’occasion (ou pas) de faire entendre des voix marginales?
  • Comment la question du porte-parole est sensible et comment la ligne est mince entre prêter sa voix pour faire entendre des discours marginaux et parler à la place de l’autre sans même s’en rendre compte?

Je cherchais de nouveaux pré[textes] d’écriture et je trouvais intéressante cette idée de propositions autour d’un même thème. J’aimais aussi l’idée de pouvoir écrire à mon rythme et de participer à une aventure collective, qui donne naissance à une galerie impressionnante de personnages. En prime des découvertes d’auteurs, de livres. De la matière à réflexion. C’est par ici pour découvrir les exercices et les contributions.


mes textes en réponse aux différentes propositions :

[5] fantôme de soi écrivain

Nous avons le regret de vous annoncer le décès d’Aliona Marmeladova, morte à Rimouski la semaine dernière. Elle était célibataire et sagittaire, de poids et de grandeur proportionnels, elle aimait la nature et était auteure de littérature mineure, au sens où Deleuze l’entend. Elle laisse dans le deuil une descendance peu nombreuse, mais dissidente. Elle était inconnue des gens de lettres, mais plusieurs ont vanté les mérites de sa cuisine et ont affirmé, même publiquement, qu’elle était bonne à marier. Elle n’avait que quelques lecteurs connus et identifiés, dont sa sœur et un ami dandy, ainsi que quelques universitaires anarchistes. Prisonnière d’indignations multiples, elle a publié quelques articles dans des revues engagées, a écrit la plus grande partie de sa production à l’encre de chine, à la main, sur un plafond de verre et à la machine à coudre sur des textiles colorés, aux imprimés qui racontaient déjà des histoires avant son intervention.

Elle est née à Saint-Ignace-de-Loyola, dans le même village que Réjean Ducharme, lui-même enfantôme, puis fantôme depuis peu. Elle n’a cessé de lutter pour ne pas être avalée par le temps, par la bêtise humaine, par les institutions littéraires qui tardent à s’intéresser au fait numérique, par la maternité, par la fatigue et par la vie adulte. Ces œuvres de jeunesse reflètent déjà une naïveté et une amertume. Mais heureusement, elle aimait bien l’amertume et a persisté dans l’écriture tout en buvant du thé. Dans ses jeunes années, elle a sillonné sans relâche les îles de Berthier avec des bottes de caoutchouc. Elle a d’abord remarqué le caractère fragmenté des îles pour ensuite s’intéresser à la fluidité de l’eau qui relie les parcelles de terre entre-elles. Elle voulait être l’eau et s’est mise à écrire en marchant, en mouvement, en dictant ce qu’elle voyait. Des petits poèmes sont nés, ainsi que des monologues et des dialogues écrits comme de la musique de garage. Des formes brèves inspirées d’images et de sons forment la majeure partie de son œuvre, qu’on retrouve par miettes sur des cartes postales toujours disponibles à la poste restante, sous la forme d’une courtepointe de papier rafistolée, cousue par un facteur aveugle amoureux d’elle. Elle a vécu plusieurs années sur la constellation « boussole » à la recherche de son chemin. Entourée d’étoiles, qui devenaient de moins en moins visibles à mesure que la pollution interstellaire s’intensifiait. Elle a été tour à tour, promeneuse de chiens, bibliothécaire d’un phare désaffecté et rumineuse professionnelle. Des explosions ponctuelles ont influencé ses thématiques, noires et lumineuses à la fois; mettant du même coup le feu à certains écrits (sur papier seulement). Ses archives demeurent quasi complètes et intactes sur adresse IP. Elle a terminé ses jours à El Toboso, où elle continuait d’essayer de voir le monde autrement. Elle tenait ça de sa mère, spécialiste de l’observation des gouttes d’eau sur les vitres. Comme elle ne savait pas faire le partage entre le vrai et le faux, certains critiques ont questionné sa santé mentale. S’il est vrai qu’elle a passé toute sa vie à se battre contre des moulins à vent, nous ne distinguons pas de traces de pathologies lisibles à même son écriture, on observe cependant une condition, qui la prédisposait autant à la déception chronique qu’à l’espoir patent. Elle a persisté à faire dialoguer les voix réelles avec celles dans sa tête, à entretenir des relations entre personnages et gens réels, en utilisant plutôt la technique du ventriloque que celle du porte-parole. Elle s’exerçait à lier les voix tout en sachant l’impossibilité de demeurer neutre dans cet exercice, prêtant sa voix plutôt que portant les paroles, tout en demeurant consciente que supporter et passer le micro est encore mieux.

Sa dépouille sera inhumée à l’église de Saint-Ignace-de-Loyola en bordure du fleuve, en présence de famille et amis. Des dons à la mémoire de la défunte pourront être faits à l’Association des travailleurs culturels sous-payés et épuisés.

[4] Ah vous ne connaissez pas Bréhier ?

Ah, vous connaissez pas cette femme qui ne sourit pas?… Cette femme au chandail sur lequel on peut lire : « nasty woman ». Oui cette femme qui ne sourit pas et qui ressemble un peu à grumpy cat… Aaah, vous connaissez pas non plus grumpy cat… avez-vous un ordinateur?… Me semble que c’est difficile d’avoir un ordinateur pis pas connaître grumpy cat… me semble que grumpy cat est plus populaire que le pape pis que la plupart des gens connus, non? … vous savez, sa page facebook est suivie par près de 9 millions d’internautes… Mais bon, si vous dites que vous le connaissez pas… NASTY WOMAN, qui porte bien son chandail, parce qu’est méchante, parce que non seulement elle ne sourit pas, mais qu’elle ne PEUT PAS sourire. Vous avez remarqué, y a des gens au visage figé? Y a des gens de non sourire. Vous avez raison… si certains muscles du visage sont pas exercés, c’est pas la peine d’essayer, le visage devient crispé, naturellement antipathique… mais on peut toujours ben lui donner ce qu’alle a… c’est qu’elle affiche ses couleurs, a prétend pas être autre chose que pas fine, parade jamais le contraire… elle ne sou-rit pas, ne vous sourit ni à vous, ni à personne… elle ne fera pas semblant d’être gentille comme certaines chiennes hypocrites, qui vous sourient, mais qui vous attaquent aussitôt que vous avez le dos tourné. Elle ne joue pas, ne fera pas semblant pour alléger l’ambiance. Elle n’est pas non plus du genre à vous dire des mesquineries enrobées de compliments pour les faire mieux passer. Elle ne va pas vous gaver de vacheries enrubannées pour évaluer votre niveau de tolérance à l’ambiguïté… elle ne dira pas que « c’était une blague » ou que « vous êtes trop émotive » … elle assume pleinement son agressivité ! … NON, je ne crois pas que ce soit par souci d’authenticité… vous savez le concept d’authenticité est galvaudé… on a tellement de mal à différencier le vrai du faux ces temps-ci, qu’on tente de nous faire accroire que l’authentique est mieux que l’imaginaire ou que la fiction, mais en fait, chaque vérité racontée devient fictive, chaque souvenir est inventé et d’un autre côté, la fiction s’appuie sur le réel… faque, tout est souvent vérité et mensonge en même temps… j’ajouterai que quand l’authentique devient une marque de pizza, toutes les dérives sémantiques sont possibles… non elle ne sourit pas et tout son être dégage, non pas de la haine, mais de la laideur revendiquée, comme une sorte d’éloge à ce qui sort des conventions sociales de beauté, un pied de nez à ce qui est lisse et sans faille… ELLE VOUS ENVOIE CHIER DE MANIÈRE DIRECTE… non, non, pas que vous… calmez-vous, elle nous envoie tous chier équitablement, VOUS, MOI, LE MONDE ENTIER… elle ne sourit pas aujourd’hui et ne nous sourira pas demain, voilà! … Elle ouvre la bouche et la voix qui sort de sa grimace n’est pas mélodieuse, elle est éraillée, elle vocifère, elle crie par la tête des gens… des phrases peu compréhensibles qui sont une sorte de provocation ou d’appel au secours… elle dit « OUIN, TOÉ, TOÉ, ARRÊTE DE ME R’GARDER »… il ne faut pas la regarder, surtout, NE PAS la regarder, passer son chemin et l’éviter et faire comme si elle était invisible, malgré ses hurlements… regarder plutôt sa voisine inoffensive, qui joue avec un chat, qui flatte un chat avec un gant de laine… Mais bon, d’accord, j’veux bien que nous soyons tous nasty par moment… peut-être avez-vous raison, peut-être devrions-nous tous porter le même chandail et porter tous le même non-verbal chargé et ouvrir la bouche avec nos munitions, nos jappements contre tout ce qui nous dégoûte… y aller avec des sons inaudibles pour faire peur aux gens et réveiller chez eux la colère et l’indignation… effectivement, il serait temps de s’indigner… criez avec moi… allez, sortez votre cri avec moi : « RRRRAWWWWWWWW!!! »… C’est bon, mais plus fort, allons : « AAAAHHHHHHHH! ». [Après le cri commun, le silence]

[3] tout Mauvignier en une seule phrase

Ce matin tout semble s’effriter, tout est chantier éternel, des bruits de chantier, de la poussière de chantier, des tranchées à la place des trottoirs, des rues éventrées qui laissent voir des canalisations, des murs qui ne sont pas en train de se lézarder, mais de s’écrouler littéralement, progressivement… assez lentement pour qu’on ne le remarque pas et qu’on passe notre chemin et qu’on continue à dormir en marchant – elle regarde par la fenêtre de sa maison en ruines, elle envoie la main aux passants avec cette impression de vivre en catimini dans un aquarium – elle ne sort plus de la maison, presque jamais, elle voit la vie à travers une vitre, comme un écran, elle garde son pyjama et ne prend pas la peine de mettre ses implants cochléaires, parce que personnes n’est là, personne à qui parler, seulement les passants qui passent, la vie qui continue comme si de rien n’était comme un film, tandis qu’elle est en dehors du monde à se faner doucement – les gens qui vont travailler, qui reviennent avec les mains remplies de paquets – les enfants qui courent avec de petites bottes de caoutchouc – les contemplatifs qui remarquent que les échinacées sont en fleurs – les plus pressés sans parapluie – ceux qui viennent d’emménager – les voisins bruyants, les sportifs, les chiens, « tiens, le facteur qui met du courrier dans ma boîte aux lettres »; elle mange un sandwich, toujours postée à sa fenêtre, pour ne rien manquer du spectacle et pour observer ses semis, qui continuent de pousser avec l’aide du soleil qui passe à travers la vitre, tandis que le reste de la maison capitule au même rythme que sa mémoire et que son corps vieillissant, que le toit coule, que la véranda n’est plus qu’un patchwork de plastiques fendus, que les mauvaises herbes ont pris d’assaut la cour, que l’escalier devient dangereux et que la pancarte « à vendre » laissent tout le monde indifférent; seul le jardin persiste, avec ses plants de tomates minuscules accrochés à des tuteurs solides, malgré tout la vie s’obstine, malgré les deuils qui se multiplient et les os qui abdiquent, malgré l’odorat et le goût qui sont moins présents, malgré l’impression de devenir son propre fantôme avant l’heure, malgré les cassettes et les mots rabâchés, la moins grande tolérance aux changements, les genoux qui peinent à se déplier, le retranchement à l’intérieur de soi… même sa vue la quitte, alors la fenêtre ne sera bientôt qu’un trou noir qu’elle visitera en ayant peur pour le plafond de sa maison, peur de l’effondrement, peur de revenir un jour pour ne trouver que de la poussière et des traces de bottes sales sur la neige. La ville se transforme tandis qu’elle disparaît progressivement, que la lumière s’éteint, que l’oubli devient plus fort que le désir.

[2] dans le métro ce matin

  • Des dizaines d’enfants dans le parc pour la représentation d’une pièce. D’un coup, je vois ce petit bonhomme qui se détache du lot et passe devant moi en courant et en criant : « non! ». Va-et-vient de regards entre la foule d’enfants identiques avec leurs dossards multicolores et l’enfant déserteur. Essayer de trouver la mère en cherchant se visage grimaçant de celle qui ne trouve plus son enfant. Ce corps crispé, inquiet d’avoir entendu les pires histoires d’horreur. Le cauchemar ultime de l’enfant évaporé. Une éducatrice arrête l’enfant dans sa course et le somme de retourner dans son groupe. Le calme revient. #parcFrancoisPerrault

 

  • Je fais souvent ce jeu où j’essaie de compter le nombre de personnes dans mon champ de vision, qui ont le nez dans un écran ou encore, le nombre de lecteurs. Un autre flagrant délit de lecture. Que lis-tu? Comment le déduire à partir d’une phrase ou d’un nom de personnage? Me tordre le cou pour voir ta quatrième de couverture. Je finis par entrapercevoir que c’est Amin Malouf qui t’accompagne et ça me fait chaud au cœur. J’aime cet auteur. Nous sommes sœurs de lectures. Avant de sortir, je te glisse à l’oreille : « moi aussi! ». #stationDiberville

 

  • Je l’observais en me demandant s’il était un arbre qui ressemble à un personnage ou un humain semblable à un arbre. Cette étrange impression de croisement au détour de chaque grimace d’écorce, creux, déracinement, branches comme des bras ouverts (ou bras ouverts comme des branches). Que le temps de rencontrer sa lumière, comme un appel, avant de continuer chacun nos chemins à travers les lignes horizontales et verticales et les reflets colorés de la Verrière de Marcelle Ferron. #stationChampsDeMars

[1] onze fois trois trente-trois

  • Sa différence portée dans le regard des autres. Il cherche à se rendre utile, il attend le retour de Floride de son père, il aimerait pouvoir conduire une voiture rouge. Assis devant la tireuse de cartes, comme tout le monde, il interroge : « quand et où vais-je rencontrer l’amour? »

 

  • L’amour considérable d’un fils adolescent, déjà plus grand qu’elle. Conteuse, elle raconte des histoires calorifères en attendant son opération, la fin de son calvaire. Elle doit rédiger son testament.

 

  • Dans son testament, il espère transmettre autre chose que son anxiété. Il avait l’habitude de deviner le futur et se questionne maintenant sur la pertinence de demeurer vivant dans le présent. Est-ce qu’il trouvera le courage nécessaire pour rester (partir).

 

  • Partir n’est pas toujours une fuite. Deux amies, comme des jumelles identiques aux âges différents, dans un dialogue continu. Liées par l’Afrique de l’Ouest, la (non) maternité et le doute.

 

  • Nihiliste, il doute que le monde puisse aller mieux un jour. Sans nuance de gris, il pratique l’agriculture bio au sein d’une coopérative. Les deux pieds dans un jardin qui vient d’être frappé de grêlons, sorte de carrefour polaire où il doit choisir la prochaine direction à prendre.

 

  • Elle doit prendre sa boîte à lunch pour la première fois. Elle a cinq ans, pas de papa, le don de jouer avec les mots déjà. Premier jour d’école maternelle, qu’elle attendait depuis longtemps.

 

  • Elle n’a jamais été maternelle, son nom est Leguerrier. Elle a vécu aux États-Unis, elle cohabite avec son fils et chante du country. On vient de changer sa routine au centre de jour qu’elle fréquente, ce qui la désorganise complètement.

 

  • Le genre désorganisé, il s’identifie par le pronom iel. Iel rêve d’être libraire, mais se rend compte rapidement que la culture aussi est une industrie, parfois même une usine à saucisses. En marchant, iel s’arrête devant une boîte postale éventrée, dont le contenu de lettres d’amour et de cartes postales déborde sur le trottoir.

 

  • Ici, pas de trottoir, pas de rue asphaltée, pas de lampadaire. Qu’une petite chambre au milieu de la terre rouge avec un lit, une lampe et un livre. Djibril a 15 ans et sa vie ne contient aucun superflu.

 

  • Tout le superflu et les derniers souvenirs ont été abimés dans une récente inondation du sous-sol. Elle a pris soin de son mari malade pendant 10 ans, elle est forte et veuve maintenant. Un arnaqueur qui lit la chronique nécrologique essaie de se faire passer pour le frère de son défunt mari, afin de lui soutirer quelques sous.

 

  • Défunte vision. Elle souhaiterait prendre une photo de l’homme aveugle, qui entend les choses murmurées tout bas, les voix disparues et qui porte une chemise à fleurs d’hibiscus. Son prénom rime avec son nom et suggère l’éveil.

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