Le navire spectacle de madame [2]

sireneChantal Bergeron. « le navire spectacle de madame », LA SALAMANDRE TURQUOISE
02 – WHEN THE BODY SPEAKS (Depeche Mode)
You keep me waiting
For the promise
That is mine
Please stop debating
Please stop wasting
Your time

Deux visages dans le viseur, ceux de Marie-Marine Théroux et de Marhé Touré, dits les MT, à cause de leurs initiales identiques. Nous sommes chez moi, Madame, au salon, pour y jouer, y converser. Lieu isolé aux allures baroques, mon salon fait vaguement penser à un bateau. C’est peut-être les miroirs, ronds et en série, à bâbord et tribord, côté cour et jardin, qui multiplient les silhouettes en faisant penser à des hublots. Ou encore, la forme allongée de la pièce, les draperies suspendues telles des voiles, le lambris de bois, les dessins de navires affichés sur les murs. Reflets et paillettes meublent l’espace en trompe-l’œil. Musique d’une autre époque pour faire ambiance, faire mondain. Une table au centre de la pièce, semblable à ces tables tournantes utilisées au XIXe pour communiquer avec l’au-delà. La scène, reconnaissable à son micro sur pied, fait face à la poupe qui dort dans l’ombre.

Les cinq participants sont là. En plus du couple des MT, il y a Quenouille, Adam Merleau et M comme Mystère. Ça discute fort dans les coins en s’apprivoisant des yeux, dont certains sont plus gourmands que d’autres.

DANS LE COIN DROIT, M***
Ah! Anna! Cette fille-là a un regard de veuve. Alle a l’air juss assez triste pour être attirante. A sort-tu avec quelqu’un? Tsé qu’a m’a envoyé un courriel…

DANS LE COIN GAUCHE, QUENOUILLE
… J’lui ai envoyé un courriel.

MARIE-MARINE
À qui? M***! Non! Qu’est-ce ça dit?

QUENOUILLE
J’te l’enverrai. J’viens aussi d’lui glisser un CD de musique dans son sac, une compilation. J’ai pris un temps fou à choisir les chansons, comme si j’préparais une grANde déclaration…

MARIE-MARINE
Quenouille est a-mou-reu-ze na-na-na-na-naaa-na! Me semblait qu’c’était fini pour toi les garçons? Qu’t’avais abdiqué depuis la fin du grand amour de ta vie…

QUENOUILLE
J’pensais que plus. J’pensais pas. Je sais pus. On a parlé de Reggiani, i connaissait pas, j’lui ai fait suivre les paroles de Il suffirait de presque rien[i]. I m’a répondu queque chose comme : « tu fourbis mes armes de charme avec tes mots tout droit sortis d’un recueil de poésie… ». J’ai dû aller voir dans l’dictionnaire pour savoir ce que « fourbir » voulait dire.

FOURBIR : Nettoyer un objet de métal de façon à le rendre brillant. V. Astiquer, nettoyer, polir. Fourbir ses armes (au fig.) : s’armer, se préparer à la guerre.


MARIE-MARINE
Qu’est-ce que t’as mis comme tounes sur ton CD pour l’accoster?

QUENOUILLE
Cowboy Junkies, The Cure, Groovy, du stock langoureux, d’la musique avec le mot SEXE imprimé partout en grosses lettres. J’ai entendu dire à radio-canne que la musique est le miroir de l’âme. La formule est un peu cucul, mais t’en penses quoi, toi? J’trouve que c’est vrai, même que plus j’y pense, plus j’trouve que c’est TRÈS vrai.

MARIE-MARINE
Dis-moi c’que t’écoutes, j’te dirai qui tu es?

QUENOUILLE
Genre.

MARIE-MARINE
C’est Nietzsche qui avait raison : « sans la musique la vie serait une erreur. » Pis ça va t’faire un beau rebound.

QUENOUILLE
On devrait former un groupe de musique! Oh my god qu’i é beau!

MARIE-MARINE
Mets-en, on s’rait tellement des bonnes rock stars! On fréquenterait des musiciens, les meilleurs amants, c’est sûr. C’est vrai qu’i é pas pire, mais ié pas vraiment mon genre.

QUENOUILLE
Toujours cette fascination débile pour les bums, pis les chats de ruelles. Coudon’ c’est quoi ton genre, qu’est-ce que ça te prend? Ié beau comme un cœur avec ses yeux verts.

MARIE-MARINE
Ben là, tu l’sé, j’suis du genre Touré forever! Y a rien comme mon Malien. J’pourrais jouer des bongos! As-tu vu l’film Coffee and cigarettes? C’est un film à sketchs avec Iggy Pop, Tom Waits, pis ya aussi Meg et Jack White. Ça m’surprend qu’t’aies pas d’jà vu ça?! C’est toi, la spécialiste en musique. C’est toi qui loues ça, ces films-là. Oooh! At-ten-tion, M comme Monsieur regarde dans TA direction. Quatre secondes. Faut qu’tu le r’gardes au moins quatre secondes pour qu’i comprenne que T’es T’intéressée. Pis c’é quoi c’costume? I’a l’air d’un matelot avec son chandail ligné, pis sa casquette?

QUENOUILLE
Quatre secondes, ça dure une éternité pour quequ’un comme moi qui rougit aussi facilement.

MARIE-MARINE
3…, 4… effectivement, t’es rouge tomate. Coffee and cigarettes, r’tiens ça. C’est pas croyable. Joue jamais au poker, tu s’rais débusquée trop vite avec ta pigmentation émotive. Aweye, déniaise, vas i parler.

 SUR LE RING, ANNA et M***
Anna, nerveuse, tremblante, cherche ses mots. Qu’est-ce que j’raconte? J’ai l’impression d’passer une entrevue. Et oui, je suis la meilleure, c’est moi la candidate idéale! » Sic. La meilleure défense contre ce nouveau sentiment aurait sans doute été d’emménager dans sa tête, y élire domicile, y passer le plus clair de son temps. Fuir la réalité pour « le monde de l’eau ». Comme une junkie ou une huître trop émotive qui possède un amplificateur à la place du cœur. Plonger si loin à l’intérieur de soi, qu’il deviendrait difficile de trouver ensuite le chemin pour remonter à la surface, difficile de réapprendre à communiquer.

ANNA
M comme Maurice?

M***
Noon! (Rires). M comme Mer, Marée, Matelot.

Il regarde vers le vide comme si c’était le large, elle poursuit.

ANNA
On dit qu’i existe un monde sous les mers, un envers aquatique où habitent des créatures mi-humaines, mi-poissons. Des amphibiens en quelque sorte, qui ont une double nature qui leur permet de s’adapter et à l’air et à l’eau. On peut entendre leurs chants si on tend l’oreille activement. T’entends?

M***
Entendre, entendre. J’entends surtout des relents d’La Petite sirène d’Andersen. Cette histoire de jeune sirène de 15 ans, souligne-t-il en regardant Anna, qui s’amourache d’un prince imaginaire, d’abord de pierre. Elle sacrifie sa voix, chez une épeurante sorcière des mers, en échange de jambes, qui lui permettront, croit-elle, de cruiser le prince en question. Manque de chance, malgré son pied léger, le prince ne développe pour elle qu’une tendre affection qui n’a rien d’érotique. À la limite, il traite la sirène comme un animal domestique. La sirène pourtant, ne désespère pas et ce, malgré la difficulté de communiquer avec la langue coupée. Alors elle compense par la danse et étourdit toutes les têtes, sauf celle du prince, insouciant et aveugle à ses charmes. L’insensible finit par tomber amoureux… d’une autre, bien sûr! Reviennent alors à la mémoire de la  sirène, les paroles de la sorcière, qui l’avait pourtant bien avertie : « Le lendemain matin du jour où il en épouserait une autre, ton cœur se briserait et tu ne serais plus qu’écume sur la mer. »

Après un silence.

 M***
Faut pas croire tout ce que je, pardon, tout ce qu’on dit et surtout pas les contes.

ANNA
I faut croire en quoi alors?

M***
Y a qu’une chose de certain et d’inévitable : la mort.

 ANNA
Pourtant, on spécule beaucoup sur ce sujet précis aussi. En faitt, ça m’semble difficile d’accrocher ses certitudes même sur des squelettes.

M***
Mon frère s’est suicidé, j’le porte par en d’dans depuis c’temps-là. Mon seul vrai engagement.

ANNA
Ah! moi aussi j’fréquente des revenants depuis récemment, ça doit être dans l’air du temps. C’est drôle. Alors on porte tous les deux des morts. Ça fait d’nous…

M***
Ça fait d’nous des cercueils.

ANNA
Bon, bon, c’pas qu’j’veux pas continuer cette conversation suuu-per JO-JO, mais j’ai un poème à lire ce soir. Mon public m’attend, dit-elle en échangeant un clin d’œil.


[i] Sanseverino chante Reggiani, « Il suffirait de presque rien [1968] », Autour de Serge Reggiani, 2002, [piste 02].

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