La taverne du désert [10]

Chantal Bergeron. « La taverne du désert », LA SALAMANDRE TURQUOISE
10 – MISHAPAN NITASSINAN  (Gilles Bélanger/Joséphine Bacon)
Saguenay Mistassini Chihuahua Paspébiac
Manhattan Milwaukee Watchiya Rimouski
Escuminac Chichen Itaza Caraquet Matagami
Squatec Tabousintac Ixtapa Tracadigache
Mishapan Mishapan
Nitassinan nitassinan
Que notre terre était grande

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La Petite Sirène y goûte

COPENHAGUE (AFP) – La Petite Sirène, symbole légendaire de Copenhague, a été aspergée de peinture rose par un ou des inconnus, a indiqué hier le porte-parole de la police de la capitale danoise. « Nous ne savons pas si cet acte de vandalisme est  lié à l’évacuation de la maison des jeunes. Mais nous enquêtons à ce sujet », a déclaré à l’AFP Flemming Steen Munch. Mais la Petite Sirène a été rapidement nettoyée, selon un témoin, afin de ne pas choquer ses amoureux qui viennent tous les jours lui rendre visite, même pendant les journées glaciales d’hiver. Mesurant 1,25 mètre de haut et pesant 175 kg, la statue de cuivre a été l’objet de plusieurs agressions depuis les années 60, au cours desquelles elle a notamment été décapitée à deux reprises et amputée d’un bras une fois.

L’été, la MT-elle adore pêcher le poisson. La chaloupe sur laquelle elle happe, harponne, s’appelle la Caravane de la Mémoire. Passagère anonyme de La Caravane de la Mémoire, Marie-Marine reconnaît son héritage, point d’ancrage et tremplin de ses aspirations. Chaque année, aujourd’hui, là, là, la MT-elle répète le voyage vers le pays sauvage, puisque les racines sont marines. Jamais assez grande pour tous ses désirs, s’éloigner pour mieux revenir. Nager, rouler, voler, avaler des centaines de kilomètres pour rejoindre l’eau, migrer pour retrouver la mer et retourner dans son île, son fleuve natal, le soir venu, à minuit. Marcher là où il n’y a pas de trace, seulement le ressac de l’eau et le nord-est, qui nous ballottent et nous gardent vivants, allumés, aériens. Un éden apprivoisé sans cartographie, sinon pour les navigateurs et peut-être pour les poissons voyageurs, comme le royal esturgeon et autres dorades nomades. Un espace sans ville, sans frontière, appartenant à tous et à personne.

Elle voyage parfois avec Quenouille, parfois avec Marhé, mais elle aime bien aussi être seule à certains moments donnés. Ça devient alors ce qu’elle appelle son retour à la source, à l’archipel de sel et de rochers à fleur d’eau. Au fil des affluents, elle retrouve sa nature profonde et tout ce qui concerne le poids, ajouté, des ombres. Une confrontation avec elle-même, un bilan aquatique one on one et parfois, au contraire, des retrouvailles inattendues avec, qui les amazones marines, qui les artistes anarchistes, qui les nageuses aux mille détours. Des sœurs, des mères, des tantes, qui se tiennent par la main en ribambelle et dont les histoires se confondent à force d’être semblables. Elle est ses femmes et ses femmes sont elle-même. Toutes amnésiques.

Lorsque la mémoire lui revient trop vite, alors elle boit. Boire à n’en plus savoir qui elle est, jusqu’à trouver cet état d’apesanteur recherché, cette spirale, au point où toute l’eau se transforme en désert blanc de flocons qui l’assiègent. And if you go chasing rabbits – And you know you’re going to fall[i]. Courir avec les lapins de garenne en titubant. Entendre le bruit de ses propres pas haletants dans la neige, qui colle aux semelles. Désespoir. Sentir seulement le lent ressac atrophié de l’eau, qui fait valser les plaques de glace sur quelques malheureux centimètres de distance. Boire encore, parce que la soif ne s’étanche pas, même une fois le soleil couché et malgré toute l’eau du monde disponible à ses pieds, mais figée. Une boit-sans-soif, sans soi, sans toit, sans émoi. La passion, ce calvaire, et l’ennui qui guettent aussitôt qu’il y a immobilité. Asservie. When men on the chessboard – Get up and tell you where to go[ii]. Être littéralement en ébullition au milieu des eaux, malgré le froid, malgré la neige. N’être soi-même qu’au milieu du mouvement et qu’au plus fort de l’agitation, voire du drame, de l’accablement. C’est pas mêlant, elle croit parfois vivre à côté d’un volcan. N’être plus, comme la sirène, qu’écume de mer pendant l’hiver. Et pourtant, tendre à être plus, à avaler la mer dans son entier avec ses coquillages et ses poissons. Avoir la baleine dans son ventre plutôt que l’inverse. Enfanter!

Alors, elle ne dort plus, mange peu et laisse porter ses songes à travers le capteur de rêves accroché près du moteur. I am a traveler of both time and space[iii]. Elle s’allonge sur le dos, regarde le ciel magnifique de verticalité, dont l’étendue se confond, à l’horizon, avec la mer. Étourdissant. Les poissons sont le reflet des oiseaux et vice versa. Plus aucune prise sur l’espace, qui manque d’aspérités dans tous ces dégradés azur. La MT est englobée. Elle tombe à l’infini et tente de se relever dans cette journée sans fin, toujours la même. Un mardi, un mar-di. Marre…

NOIR ET BLANC. Elle regarde à l’horizon dans sa lunette d’approche. Elle entend des voix, des chants. Ni des sirènes, ni des baleines. Elle croit que tous les grands chanteurs sont saumons à demi et que toutes les grandes chorales naissent de la mer. Au parfait silence s’attache une première voix, qui s’élève, s’envole, transportée par violons et flûtes, puis s’ajoute une seconde voix et l’ensemble de l’orchestre et encore, toutes les voix, à l’attaque, avec leur pleine intensité et leurs poumons battants.

En plongée, Marie-Marine aperçoit dans les nuages et dans l’eau, cette chorale d’hommes et de femmes poissons disposée en cercle. Ils sont assis, sous une lune d’été, sur des roches qui affleurent à la surface de l’eau, dans une danse, un cancan aquatique. Des chants de gorge, qui s’entremêlent aux extraits d’une musique charleston et de l’ahurissante Kashmir[iv]. Aria de la musique de l’eau. En arrière-plan, des hommes bleus avec leur visage voilé et leurs chameaux, comme un mirage qui se déroule avec les vagues devant les yeux de la soie-fée. Shangri-La, SOI dans la paix et la tranquillité ambiantes. Puis, arrive un bateau qui file, une caravelle familière qui transporte une chorale d’enfants en apnée et les fruits d’une pêche miraculeuse abondante. Au milieu de cette chorale inhabituelle, Quenouille, dont la voix n’arrive pas à percer, qui lui tend un bébé. L’enfant a les mains palmées et lui demande : « te rappelles-tu d’tes rêves à ton réveil? »

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Elle se réveille dans la chaloupe, ramasse les bouteilles d’alcool. Elle doit s’occuper d’éviscérer les poissons, les vider à l’aide d’un couteau à lame acérée. Alors tout devient rouge dans la barque, comme les champs de batailles américains lors du génocide amérindien. Boucheries ambulantes, bisons red bull assassinés. Hommes, femmes et enfants, scalpés. Est-ce que je me souviens des Mohawks, des Apaches, des Pueblos, des Algonquins, des Olmèques, des Attikameks, des Aymaras, des Ojibway, des Innus, des Omahas, des Cris, des Sioux, des Béothuks, des Mayas, des Hurons, des Delawares, des Onneiouts, des Onontagués, des Comanches, des Aztèques, des Abénaquis, des Cherokees, des Quechuas, des Inuits, des Navajos, des Mikmakiks, des Tsonnontouans, des Cheyennes, des Mohaves, des Mapuches?

Le bateau prend alors l’odeur de la mort, une puanteur inébranlable dont l’eau de Javel ne vient pas à bout. Une douleur fantôme, qui rappelle les membres arrachés, le temps disparu, les langues perdues. Mais les saumons et les hommes continuent de remonter, d’aller contre le courant sans relâche. Malgré les marques d’un courage sans faille, en cours de route, le corps se métamorphose, la belle robe argentée change de couleur, se couvre d’écailles rouges comme celles du sockeye et les mâchoires se tordent. Des centaines d’humains épuisés meurent chaque année, se décomposent et nourrissent alevins et arbres environnants. Mais certains coureurs de fond, indisciplinés et libres, dont les plaies longtemps léchées sont maintenant cicatrisées, sont prêts pour un nouveau cycle.

La tradition veut que les arêtes du premier saumon pêché de l’année soient rejetées à la mer, ainsi l’esprit du poisson pourra prendre la route du retour et rejoindre son peuple au fond des eaux, afin de renaître.


[i] Jefferson Airplane, « White Rabbit », Surrealistic pillow, 1967, [piste 10].

[ii] Jefferson Airplane, chanson citée.

[iii] Robert Plant et Jimmy Page, « Kashmir [1975] », No quarter, 1994, [piste 13].

[iv] Robert Plant et Jimmy Page, chanson citée.

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