La panthère verte [4]

Chantal Bergeron. « La panthère verte », LA SALAMANDRE TURQUOISE
04
WANT (The Cure)
Drink more dreams more bed more drugs
More lust more lies more head more love
More fear more fun more pain more flesh
More stars more smiles more fame more sex
But however hard I want
I know deep down inside
I’ll never really get more hope
Or any more time

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ROUGE. Tourné sur le dos dans son lit, M***, tranquille, regarde le plafond et pense à Anna. Sa tanière ressemble à une serre, une greenhouse, un jardin de terre. De nombreuses plantes vertes, tillandsia et autres, serpentent dans l’humidité ambiante. Une bruine constante doublée d’une chaleur enveloppante, un habitat parfait pour une salamandre ou pour Anna. Des affiches de toutes les montagnes visitées tapissent les murs, étirent l’espace, permettent au regard de se prolonger dans le figuré du papier glacé. Un matelas, un bureau et une bibliothèque meublent la pièce. M*** conserve surtout des livres qui traitent d’écologie : Suzuki, Hubert Reeves, Chomsky, Le gang de la clef à molette d’Edward Abbey. M pour militant, too bad que son voisin possède un Hummer truck, ce véhicule amphibien tout terrain. Dieu sait qu’il aimerait en vérifier l’étanchéité.

Tentante l’idée d’agir en dehors des règles socialement acceptables, de devenir pour un moment hors-ta-loi. M*** attendrait patiemment la noirceur de la nuit en arborant plumes et peintures de guerre. Il se dirigerait vers l’entrée toute pavée du requin, fracasserait la vitre teintée côté conducteur et remplirait d’eau le véhicule ainsi éventré. La voiture semblerait sans doute des plus inoffensives, à mesure qu’elle serait transformée en aquarium. Tu prends des risques à tomber dans la transgression, tu fricotes avec la marge, mon beau rebelle, mais sache que la fiction, bien souvent, trouve moyen de rejoindre le réel. TRISTE terre-oriste. De l’autre côté de la vitre toujours intacte, l’océan s’afficherait comme sur un écran de télé. Ce serait la grande nuit annuelle de la fécondation des coraux et M*** pourrait en être témoin. Observer des milliers d’œufs flotter en apesanteur comme les étoiles d’un ciel aquatique. Des bancs de poissons tropicaux traverseraient le cadre en acier inoxydable et des tortues géantes nageraient sur la ligne de base de la portée ainsi noyée. D’un coup, M*** apercevrait la sirène ou la salamandre. La bête aurait la taille troublante d’Anna, la tignasse de tigresse d’Anna, le visage au teint pâle d’Anna, la bouche timide et écarlate d’Anna.

Elle a rougi. Oui, oui. Elle a rougi lorsqu’il l’a regardée. Je sais utiliser mon talent de séducteur. I’m glowing baby, ultime beau parleur. Honnêtement M pour menteur, laisse-moi te dire que tu es probablement moins malhonnête qu’impulsif ou inconstant. Mais tu as raison, elle a rougi, oui, elle a rougi, c’est certain.

Il se lève, il regarde à travers l’unique fenêtre. Dehors la ville et, dans le reflet de la vitre, la silhouette inversée et inhumaine de son frère mort, suicidé. De grands yeux verts presque pareils aux siens, remplis d’humilité et de brume. Le premier mouvement éprouvé, d’usage, lorsqu’on lui a appris la nouvelle de la mort de son aîné, en était un de soulagement. Son frère ne serait plus souffrant. Ce « Ouf! Enfin! » a vite été suivi d’un ulcère et d’un sentiment de culpabilité, dont il n’est jamais arrivé à se débarrasser et qui, d’une certaine manière, est ce qui le garde lié depuis à son bro-deur, comme il se plaît toujours à le surnommer avec un accent anglo. Coupable depuis huit ans, coupable de s’être senti soulagé, coupable d’être en vie, lui, dont le sang circule plus rapidement que jamais dans ses artères bien huilées. Humain HURLEUR.

Il sait maintenant qu’il ne sera plus jamais vraiment seul. Il ne sait pas si cette pensée le rassure ou l’inquiète, ça dépend des jours. En vérité, il ne sait pas si son frère l’accompagne dans la vie ou tente plutôt de l’attirer vers le vacarme, celui de la mort. Contrairement à moi, qui de par ma fonction de narratrice, suis amenée à pratiquer l’ubiquité, à fréquenter variété de personnages et leur voisinage; le fantôme fraternel de M*** ne hulule que pour lui, ne le lâche jamais d’une semelle, telle une ombre familière, un urticaire apprivoisé dont on n’attend plus le départ, une habitude douloureuse dont on finit par dépendre. Et elle, Anna, qui le regarde toujours avec des sentiments humides et vaillants au fond des yeux. Ce que tu lis dans ce regard amoureux, ce vernis sentimental, toi et moi, à l’unanimité, déclarons que cela est tout sauf de la neutralité. Pourquoi? Pourquoi c’est toujours la même chose? Elles s’emballent toutes si rapidement, elles sont d’humeur, veulent l’aimer et lui n’a que faire de cet amour, qui mène toujours, nécessairement, vers une petite mort prématurée et une vidange du cœur supplémentaire. Un ventricule en moins pour la continuité. Il ne veut pas d’attache, veut préserver son jardin secret, garder son frère pour lui seul. Hypothèse : si le temps était élastique, il n’aurait pas tant à fuir le vertige. Et pourtant, pas futile de dire qu’il est tenté, vraiment. Il arrive mal à résister à la lumière d’Anna. Elle réussit là où plusieurs échouent, sait le faire sourire, elle que tout le monde aime, alors pourquoi pas lui? Elle qui pourrait peut-être le sauver, qui sait? Il humecte ses lèvres qui s’assèchent. Elle a l’âge vénérable qu’aurait son frère. Tu te poses trop de questions, un peu d’humour voyons! Il lui envoie le courriel réécrit une vingtaine de fois en appuyant sur le bouton send. VALEUREUX vaurien.

Brodeur lit à l’écran le courriel qui vient tout juste d’être envoyé.

– Consommation après réception. Tu vas la faire craquer, Don Juan.

– Avec ton aide, disons-le.

– C’est pas un peu malhonnête?

– Quoi, l’éloquence?

– Non, pas l’éloquence, la conquête. Pas les mots, l’intention, le combat. Tu cherches à la faire succomber. Tu t’amuses de voir les progrès qu’tu fais sur sa contenance. À coup de mots mielleux et d’un regard vert qui tuerait n’importe qui.

– Appelle-moi Alexandre! Mais tu devrais savoir que j’porte un cœur sincère, brodeur.

– Oui, mais sincère rime avec éphémère chez toi. Je ne t’appellerais pas Alexandre, mais plutôt, le toréador, tant je sens déjà l’odeur du sang sur tes mains et qui sait d’ailleurs si ce ne sera pas le tien? Par tes plaisirs masochistes, tu recherches la gloire et l’héroïsme, pures illusions, encore.

– Comme dirait ton Don Juan : « Quoi! Tu veux qu’on se lie à demeurer au premier objet qui nous prend, qu’on renonce au monde pour lui et qu’on n’ait plus d’yeux pour personne?[i] » Que non!

Ils se tenaient toujours tous deux devant l’écran, songeant au paradoxe d’avoir toute la planète dans cette boîte et la plus grande difficulté à entrer en contact avec le reste de l’humanité.


[i] Molière, « Dom Juan ou le festin de pierre [1665] », dans Molière, Théâtre complet, édition préparée par Maurice Rat, Paris, Le Livre de Poche, 1963, t. II, p. 377.

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