Frisson(s), peur et sentinelle paranoïaque

La Presse, 7 mai 2012

D’aussi loin que je me rappelle, j’ai toujours eu peur la nuit. Peur du noir, du vide, peur quand les gens dorment et que la vie est en suspens. J’ai peu de souvenirs d’enfance, mais je me rappelle que je me racontais déjà des scénarios catastrophe à cette époque. J’ai fait longtemps des cauchemars éveillés en lien avec cette publicité animée du service de prévention des incendies, où l’on voyait une maison prendre feu et une dame nous pointer du doigt en disant « et vous? », pour questionner nos habiletés à faire face à un éventuel incendie. Je m’endormais en imaginant que la maison brûlait. J’essayais de voir comment sortir de ma chambre et comment survivre si toi et papa mourriez. Je pleurais et ce faisant, je savais que je pleurais non pas la réalité, mais la fiction. J’avais déjà, faut croire, de la difficulté à faire la distinction entre les deux.

Quand Mathilde est née, les choses ne se sont pas améliorées. Comme tu le sais, je devais veiller seule la nuit, je suis devenue mère-hiboue et j’avais tout le loisir d’inventer le pire tandis que tout le monde dormait sauf moi et Mathou. Je suis devenue (aux dires de ma psychologue) hypervigilante et si, il est normal de faire de l’hypervigilance avec un bébé naissant, ça l’est moins huit ans plus tard. Il semblerait qu’il n’est pas rare de voir des mamans monoparentales intégrer l’hypervigilance, internaliser la peur, en être marquée au fer rouge et demeurer sur le qui-vive longtemps. Être à l’affût d’une menace, tout le temps, comme un soldat, comme une louve qui protège ses petits, comme une sentinelle ou comme un écureuil. Un écureuil nerveux habite donc mon cerveau en permanence (et ce n’est pas la seule entité à habiter ma tête). Cet écureuil, vous le connaissez peut-être, c’est Frisson l’écureuil. Frisson l’écureuil est un personnage de littérature jeunesse créé par Mélanie Watts. Frisson a toujours peur et met en place différentes stratégies pour se protéger de choses qui ne sont pas habituellement de réelles menaces, mais des peurs fabriquées de toutes pièces dans sa tête. Chaque petit livre emprunte le même format : Frisson nous présente ses peurs, son matériel de survie, son horaire type, son plan d’évacuation cartographié. Et comme le plan ne fonctionne jamais, Frisson finit toujours par « faire le mort ».

Je dois dire que Frisson fait pas mal d’overtime en temps de pandémie internationale. S’il est vrai que j’ai tendance à être anxieuse en temps normal, c’est ben évident que mon écureuil-sentinelle se fait pas mal aller l’agitation quand le décompte de morts se fait en direct à tous les jours, live, sur toutes les plateformes médiatiques. Pendant la journée, c’est ok, je ne me garoche pas sur les médias sociaux, je ne reste pas accrochée aux réseaux de nouvelles et j’essaie de garder un semblant de cadre ou de routine d’activités, soi-disant pour mon enfant. La nuit c’est autre chose, la noirceur me rattrape, les gens dorment, la vie est en suspens. Les informations de la journée résonnent autrement, j’ai tout le loisir de me demander s’il y aura un lendemain. Comme Frisson je répertorie mes peurs : le moindre petit mal de gorge ou raclement semble douteux. J’ai peur d’être malade, que Mathilde soit malade, que je sois hospitalisée, de ne pas pouvoir m’occuper de mon enfant. Je suis seule et la personne qui s’occupe habituellement le plus de Mathilde quand j’ai un empêchement ou une urgence, mon plan B à moi, c’est toi maman, et je suis certaine que plusieurs parents sont dans le même situation que nous. Grands-parents confinés, c’est toute une épine dans le pied pour concilier même les choses les plus simples, comme aller faire l’épicerie. J’ai peur donc du virus comme tel, que les choses ne soient plus jamais comme avant et aussi qu’elles soient comme avant (ce n’est pas souhaitable), peur de la mort, peur que l’insomnie soit le new black, que la distance soit permanente et que les gens n’arrivent plus à se rapprocher à se coller, que les choses les plus simples soient du passé, que personne ne tienne plus ma main dans le noir d’une salle de théâtre, de ne plus arriver à gagner ma vie et de ne plus trouver de sens dans tout ce qui en faisait avant. Peur parce que des gens meurent et accouchent seuls. Peur parce que les inégalités continuent de s’accentuer et que les plus vulnérables continuent de faire les frais de notre mascarade mode de vie. Peur que tout ça ne soit qu’un début. Avoir une boule dans la gorge. Une balle de golf.

Quand ça fait des semaines qu’on nous dit de rester chez nous et de laver nos mains, la peur est en expansion et on peine à sortir de la maison. Cette maison est en feu et il faudra plus que du gel désinfectant et des masques avec des dessins dessus pour passer à travers les murs de confinement de nos peurs. Cette crise est un révélateur. Elle met en évidence le pire et le meilleur, nos noirceurs. Dans la nuit du 29 mars, il y a eu un tremblement de terre. Ce tremblement de peur m’a réveillée et pendant quelques secondes, j’ai cherché à savoir comment ça se faisait que ma nervosité s’emparait de la maison, comment se faisait-il que ce n’était plus seulement à l’intérieur que ça tremblait? Il faut croire qu’il n’y a pas que mon écureuil qui ne dort plus la nuit et que la maison même s’inquiète.

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