Détournement de slogan #1

slogan1Je lisais l’article de Clément de Gaulejac dans Liberté No. 306 en me disant qu’effectivement, la meilleure façon de résister aux discours ambiants rédigés par des firmes de RP et autres marketeurs apoétiques est d’utiliser les mots pour démasquer, avec humour, les rouages absurdes des publicitaires, qui nous conditionnent à acheter une vision unique, une réalité carrée. Voici le premier billet de la série «détournement de slogan».

Chaque fois que j’entre dans une banque, s’entremêlent le fantasme de la cambrioler et le souvenir du Banquier anarchiste de Pessoa. C’est vrai, à l’adolescence, combien de scénarios élaborés, de pulsions refoulées à partir de ce désir de devenir complètement libre et de faire un pied de nez monumental à la société en devenant hors-la-loi par excellence, une Calamity Jane des temps modernes. Une liberté illusoire vous me direz, parce que, bien sûr, l’argent, loin de faire le bonheur est la base d’un système qui est l’antithèse de la liberté.

***

Neuf heures moins dix, les gens font la file devant une porte barrée. L’heure affichée, bien en vue. Les employés qui fuient notre regard parce que l’ouverture n’est pas confirmée par le balancier. Tic-tac. J’entre dans une banque et je vois le parquet brillant, le gardien de ma sécurité, les cubicules et les enveloppes de dépôts bien alignés. Tout est en place pour recevoir mon argent, pour que je contribue, pour que je prépare ma retraite dorée. Je me sens comme chez moi. Je suis important.

J’arrive au comptoir et je demande :

– Vous savez où est mon Hypothèque?

– Hypothèque est occupée avec un client.

– Justement, je venais pour ma gâterie.

– Elle sera avec vous dans un moment.

J’attendais Hypothèque en l’imaginant. Je nous voyais dans une cuisine fraîchement rénovée toute blanche, virginale. Des électroménagers en stainless steel, un robinet-candélabre, une grosse hotte de poêle comme dans un restaurant. Une hotte de poêle à la Ricardo. Une hotte de poêle qui permettrait de faire de la cuisine sensuelle pour Hypothèque. Méga-pancake à partager, Oeufs bénédictines au homard sur röstis, Huîtres Rockefeller, Saint-Honoré. Elle était là m’entourant de ses bras avec les yeux mi-clos. Est-ce qu’elle rêvait de m’embrasser ou de goûter mes plats? Et moi, je regardais dans le vide, à travers la fenêtre qui sépare la maison du poste d’essence. Heureux entre ma hotte de poêle, mon Hypothèque et la station service où je fais le plein tous les matins. Hypothèque me chuchotait à l’oreille : « je vais te faire une remise de 25 000$ ». Est-ce que j’avais bien entendu? Et que voulait-elle vraiment dire par ce murmure? Allait-elle me faire cadeau de mon propre argent pas encore déboursé ou me permettre d’emprunter encore plus avec des liquidités à taux promotionnel? Enfin, j’allais pouvoir partir du bon pied. Je prenais alors pleine conscience de mon bonheur et je comprenais enfin le slogan Laissez votre hypothèque vous gâter.

***

« Or qu’est-ce qu’un anarchiste? C’est un homme révolté contre l’injustice qui rend les hommes, dès la naissance, inégaux socialement – au fond, c’est ça, tout simplement. » – Fernando Pessoa

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