Décalée, difficile, différence et diversité en vrac

Lorsque tu es née Mathilde, j’ai passé 10 jours dans la maison chez grand-maman. 10 jours à regarder la vie par la fenêtre. Je me sentais submergée. J’avais littéralement l’impression que la vie se passait ailleurs, sans moi. J’étais complètement bouleversée et je trouvais étrange de voir les gens continuer d’aller travailler le matin comme si de rien n’était. Je me sentais décalée, mais bien sûr, ça ne changeait rien au quotidien des voisins et à la marche générale du monde. J’étais dans un aquarium.

Parce que c’est difficile parfois d’être maman.

Je sais que je demeure privilégiée et que nous sommes à une époque où, non seulement c’est plus facile d’être mère tout court, mais mère monoparentale en particulier. Nous habitons aussi un lieu où il est plus facile d’être parent semble-t-il. Ce n’est pas partout où l’état contribue à minimiser les iniquités avec des politiques familiales, pas partout les congés de maternité, pas partout les garderies à 7$… Le visage de la maternité change selon les époques et les espaces et il est multiple dans un même espace et à une époque donnée. Quand on se compare on se console qu’i disent, mais je revendique malgré tout le droit de ventiler et d’affirmer que malgré que ma maternité soit merveilleuse, elle est aussi (dans une même journée et à tous les jours) chaotique. Alternances d’amour et d’aboiements.

C’est difficile et quand j’entends mon amie Isabelle me dire que notre situation particulière (de foyer monoparental) est lourde, j’ai automatiquement un boulet dans le fond de la gorge et j’ai envie de me mettre en boule dans un coin pour pleurer ou oui, être bercée. Il y a des moments creux et certains passages à vide. Les 6 premier mois et le manque de sommeil, les périodes de crises et de confrontation. Je me souviens de la légèreté retrouvée lorsque j’ai réalisé que j’étais finalement passée à travers le sprint des premiers mois, suivi du vertige de comprendre que ma vie se transformait en marathon, que la course n’était pas finie et que j’avais devant moi toutes sortes d’autres défis. Ces défis ne sont pas sportifs, mais me demandent d’être en forme et de puiser encore dans toutes mes ressources. Pas toujours l’impression d’être capable d’y arriver. Se sentir mal outillée, vieille, fatiguée par moments et finalement, comme dans un marathon… retomber sur ses pieds, être toujours capable, avoir du rebond. Roller coaster du fou.

Il faut voir le documentaire de Sophie Lambert… où on aborde ce tabou de la maternité difficile, à travers différents témoignages. Ce qui m’a surtout frappée c’est le passage avec Valérie Blais. Elle semblait fatiguée et je me reconnaissais dans cette fatigue. Lorsqu’elle dit qu’elle se souvient avoir pensé ne pas pouvoir y arriver… j’ai été à cet endroit-là. L’entendre dire ces mots me ramène dans cet espace de fatigue extrême, de ressources à sec, de peur de ne pas être capable de continuer à avancer. À la suite du documentaire, j’ai lu deux articles qui faisaient référence directement au film de Lambert, un de Geneviève Pettersen et l’autre de Manal Drissi. Dans le premier, l’auteure fait référence aux nombreux blogues et communications, qui mettent de l’avant la figure de la mère indigne et les difficultés liées à la maternité, en exprimant un genre de ras-le-bol pour ce type de discours. Selon l’auteure, le tabou des difficultés liées à la maternité n’en est peut-être plus un et peut-être devrait-on changer de discours et «accorder un peu d’espace aux mères qui vivent bien leur état». Manal Drissi exprime un peu le même ras-le-bol avec un bémol, celui que le discours de la mère indigne-imparfaite est nécessaire et trouve toujours écho chez les jeunes mères (non pas les mères jeunes, mais celles qui sont devenues mères récemment).

Moi je ne suis pas certaine que le tabou n’en soit plus un… les mères échangent entre elles et ventilent sur les difficultés qu’elles rencontrent, mais est-ce qu’elles sont entendues en dehors de leur cercle d’amies? Est-ce que ça change quoi que ce soit au fonctionnement de notre société? Je trouve étrange qu’on ait, encore, à se justifier  d’exprimer une réalité en nuances, parce que bien sûr, même si on publie les moments de famille les plus beaux sur FB, le quotidien est fait de hauts et de bas. Pourquoi se fait-on toujours accuser de se plaindre lorsqu’on aborde notre impression d’être imparfaite (ou l’inverse d’ailleurs, d’avoir des lunettes roses lorsqu’on exprime des moments de maternité joyeuse)? Pourquoi nous ramène-t-on toujours au fait que c’était notre choix d’avoir un enfant et de l’assumer lorsqu’on exprime nos doutes? Pourquoi doit-on toujours ajouter qu’on aime nos enfants, lorsqu’on exprime qu’ils sont parfois insupportables? Bien sûr nous aimons nos enfants, la question n’est pas là. Et non, il n’est pas seulement question ici de ventiler, il est question de réfléchir à notre place, à notre vie de femme-maman-amoureuse. Parce que la maternité ne touche pas que la maternité, que l’arrivée d’un enfant bouleverse la vie professionnelle, la vie de couple, l’identité de femme. Que cet essoufflement partagé par plusieurs devrait nous inciter à aménager la vie pour qu’elle soit plus douce. Que celles «qui vivent bien leur état» devraient être les premières à bercer les autres. Il me semble que c’est un beau privilège d’avoir la maternité facile… il y a déjà toutes ces femmes qui voudraient être mères et ne le sont pas, toutes celles qui ne le voulaient pas et le sont et la grande majorité des foyers qui vivent avec des défis divers. Un grand berçothon collectif ça te dit Mathilde? Plus d’empathie, malgré toutes ces réalités plus ou moins éloignées de la nôtre. #conciliation

Oui, je crois qu’il est d’autant plus important de discuter des difficultés liées à la maternité que de voir-lire des représentations diversifiées de la parentalité. Les beautés/défis ne sont pas les mêmes selon les contextes et bien sûr, tout n’est pas que difficultés et il y a des sourires et des rayons de soleil qui sont tout autant à partager. L’un n’empêche pas l’autre et il serait bien d’avoir encore plus de points de vue sur la parentalité et de pouvoir embrasser nos propres ruptures internes sous des regards bienveillants. Il y a toutes sortes de réalités et il y a aussi une mouvance dans notre propre expérience. Rien n’est fixe, jamais. Oh non, jamais! Et c’est un beau défi aussi de trouver des livres qui reflètent cette diversité sur le plan familial ou qui traitent de la différence de manière générale.

La Maison de la littérature présentait dernièrement une sélection de livres sous le thème de la différence à l’occasion de la semaine de la déficience intellectuelle. J’ajouterais quelques suggestions de lectures moi-même…

Tu peux, Élise Gravel // parce qu’on aime Élise Gravel d’amour, qu’on voudrait tapisser nos murs de ses illustrations et que c’est rafraîchissant d’avoir des représentations des genres différentes, qui bousculent les stéréotypes.

Petite Tache, Lionel Le Néouanic // celui-ci nous ne l’avons pas encore lu, mais ça semble être un classique dans le genre. Dans notre liste de livres à lire!

Camille veut une nouvelle famille, Yann Walker // Dans ce dernier exemple, un petit hérisson quitte sa famille et rencontre différents types de familles sur son chemin (enfant adopté, monoparentalité, homoparentalité, mixité, famille recomposée, etc.), pour se rendre compte que l’herbe n’est pas plus verte chez le voisin et que finalement il est heureux à la maison. Ce que je trouve chouette dans ce livre c’est qu’il y a une diversité de portraits de famille, on ne met pas l’accent sur un type de famille en particulier, mais sur le fait qu’il existe différentes familles avec des réalités différentes.

D’ailleurs, je te raconterai un jour Mathilde, la fois ou Mélanie et sa blonde ont fortement suggéré au professeur de leur enfant de lire Camille veut une nouvelle famille. C’était à la suite d’un épisode particulièrement troublant où le professeur en question avait dit à leur enfant que ce n’était pas possible d’avoir deux mamans, puisque ça prend toujours un papa et une maman pour faire un enfant?!?!?!…. ouin, c’est ça! Le modèle de la famille nucléaire traditionnelle continue de persister, malgré la réalité du concept de famille, complexe et multiple.

 

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