Corps à modeler

Lorsque j’étais plus jeune, adolescente, je dessinais systématiquement des ballerines. Des femmes très grandes avec de longues jambes. Des femmes, habituellement aux visages sans regard et sans bouche. J’en ai fait une version en argile dans un cours d’exploration spatiale au Cégep. Une femme de glaise en plein vol. J’ai échappé la figurine au sol et elle s’est fracassée en quelques fragments. Impossible de la rafistoler avec de la terre. Je me suis alors tournée vers une mousse qui durcissait au contact de l’air et de la broche. J’ai construit un socle pour ancrer ma danseuse, j’ai rabouter les morceaux avec des fils de métal, j’ai ajouté de la couleur avec de la peinture. Je me souviens encore du professeur, qui m’avait dit avoir été heureux de voir que je ne m’étais pas découragée, que j’avais profité de l’accident pour amener mon personnage ailleurs. Je crois même que je préférais cette statuette abîmée à sa version plus lisse…

 

Tous les matins je t’emmène chez ta gardienne dans une garderie en milieu familial. Tous les matins depuis que tu as un an. C passe plus de temps avec toi que j’en passe moi-même, elle est littéralement ta deuxième mère. Elle te nourrit, te console, te photographie, te cuisine des gâteaux d’anniversaire et te montre comment tenir un crayon. Comme moi, elle t’a beaucoup portée. Comme moi, à un moment donné C a commencé à avoir mal au dos. Il était temps d’arrêter de te garder dans nos bras, nos carcasses étaient courbaturées. On oublie comment c’est physique de s’occuper d’un jeune enfant. Sa présence, comme toutes ces mains aimantes, souvent des mains de mères immigrantes. Ces corps qui gardent nos enfants, pendant que d’autres corps vont travailler.

 

J’aime parler avec C. Elle et moi avons en commun de t’aimer. Un soir, au moment de venir te chercher, C m’a informée qu’elle devait prendre quelques jours de congé. Elle devait subir une intervention chirurgicale préventive, pour éviter de développer un cancer du sein. Une opération de routine pour retirer des ganglions non-cancéreux. Le médecin qui la suivait, qui était aussi chirurgien esthétique, lui a alors conseillé d’en profiter pour bénéficier d’une réduction mammaire. En fait, ce n’était pas vraiment une suggestion, puisqu’il avait déjà fixé le moment du rendez-vous sans autre discussion. Lorsque C a demandé au médecin de clarifier la nécessité (ou non) d’une telle intervention, le médecin lui a répondu que c’était une simple opération de routine, qu’il en faisait des dizaines par semaine les doigts dans le nez et il a ajouté :

 

« Vous allez retrouver la poitrine ferme de vos vingt ans Madame. »

Cette dernière phrase m’a frappée. Je ne sais pas si une réduction mammaire permet (ou pas) de réduire le risque de cancer du sein, mais la réponse du médecin me dérangeait à cause du manque d’argumentaire lié à la santé et surtout, de l’absence de consultation de la première intéressée. Le docteur a d’abord assis son autorité « je sais ce que je fais, je l’ai fait des dizaines de fois » et a invoqué le motif de la « beauté ». Il faut savoir que C ne remettait pas en cause l’expertise du médecin, mais s’interrogeait sur la transformation drastique de son corps. C m’a expliqué qu’elle n’avait pas osé discuter plus avant avec le médecin. Ce spécialiste, mais est-il bien placé pour juger du rapport de chaque femme avec sa poitrine? Du rapport intime de chacune avec cette partie du corps liée notamment, selon les expériences, au plaisir sexuel et/ou à la maternité? La vérité c’est que C n’était pas certaine d’avoir envie de retrouver la poitrine qu’elle avait à vingt ans. En fait, elle me disait ne pas même se souvenir de l’allure de cette poitrine de jeunesse. On passe tellement de temps à essayer d’accepter notre corps tel qu’il est et tel qu’il évolue dans le temps. Dans le contexte, nous sommes à même de nous demander à qui appartiennent nos corps? Comment les médecins peuvent-ils nous faire remettre en question si facilement notre pouvoir de séduction? Ces médecins, qui nous « accompagnent », sont-ils payés à l’acte? Ne sont-ils pas en train de se construire en charcutant des corps féminins? Tels des dieux qui peuvent modeler nos corps sans nous demander notre avis, sans nécessairement un consentement, en justifiant le tout d’une promesse de jeunesse éternelle. Ces corps méprisés.

 

Je ne suis pas différente de quantité d’autres femmes. J’ai un rapport ambigu avec mon corps. Certains jours je m’aime plus que d’autres et très longtemps je n’ai pas aimé ce corps. Pendant toute mon adolescence j’ai détesté ce corps que je trouvais maladroit. Je me trouvais grosse et laide et je me reconnaissais à peine dans ce corps que je percevais comme une enveloppe désincarnée. Il y avait toujours cette distance entre moi et l’apparence de moi. Et pourtant, lorsque je regarde des photos de moi à cette époque, je suis sidérée de voir à quel point j’étais belle. Je le suis sans doute toujours, mais il semble plus facile pour moi d’accepter la beauté dans une version de moi au passé. Une adolescence où je me suis fait vomir quelques fois (parfois même en groupe d’amies) et où j’ai déjà utilisé une lame de rasoir pour taillader mon avant-bras. Heureusement, je n’ai pas ressenti de répit en m’automutilant, je n’en ai donc pas fait une habitude, mais je cherchais clairement une façon d’exulter un mal qui n’avait pas de nom et dont je ne connaissais pas la source. L’écriture m’a sans doute sauvé la vie. Se passionner pour quoique ce soit à quinze ans permet de passer à travers l’adolescence sans trop d’idées suicidaires. J’ai toujours de la difficulté à m’autoriser le regard chaleureux sur moi-même. Ce qui explique peut-être mon regard éteint sur plusieurs clichés. Je suis si souvent absente à moi-même encore aujourd’hui. Ces corps habités à temps partiel.

 

Il faut dire que ma mère aussi s’est trouvée grosse et laide. Déjà enfant, il y avait donc pour moi cette équation logique : elle ne s’aime pas, je lui ressemble, donc je ne suis pas aimable moi non plus. Le manque d’estime de soi semble se transmettre d’une génération à l’autre de la même manière que la couleur des yeux, la forme du nez ou le caractère impatient. Je crois d’ailleurs que c’est quelque chose que j’ai intégré relativement jeune que les femmes ne s’aiment pas. Certaines marques aussi l’ont compris et en font leur fonds de commerce. L’estime de soi devient une valeur monnayable qui peut se traduire en ventes de céréales et de savons. Il semblerait que l’activisme vend aujourd’hui plus que le sexe. Alex Holder écrivait récemment un article intéressant à ce sujet. Un texte où elle prend soin de rappeler que certaines compagnies ne se gênent pas pour toucher nos cordes sensibles en faisant la promotion d’images positives de la femme, tout en vendant, en parallèle, d’autres produits en nous stéréotypant. Ces corps qui consomment.

 

Lorsque j’ai su que tu étais une fille je me suis très vite interrogée à savoir comment te transmettre l’importance de s’aimer. Ça passait sans doute par ne pas me dénigrer devant toi, par essayer même de m’aimer un peu plus et d’être un peu plus indulgente avec moi. C’était un beau programme pour une mère fatiguée. Ces corps épuisés sans glow.

 

L’autre jour nous étions chez ma mère et je t’entendais lui dire que tu n’es pas jolie. Tu as quatre ans et demi et je t’entendais dire à ma mère : « moi je ne suis pas belle. » Je ne me souviens plus ce que ma mère t’a répondu. Je me souviens seulement de son ton de voix rassurant. Elle voulait que tu expliques, elle voulait comprendre ce que tu essayais de dire par ces mots. Moi je n’en revenais juste pas qu’on en soit là, à 4 ans. La fin de la naïveté déjà. Quand tu m’as aperçue dans le cadre de porte, je t’ai demandé pourquoi tu disais ça et tu m’as répondu : « j’aime pas mes cheveux, mais j’aime tout le reste. » Il faut dire que tu as les cheveux frisés serrés du métissage. Que toute la lignée chez nous donne dans la frisette et que ton père biologique vient d’Afrique de l’Ouest. Toi tu voudrais des cheveux longs, comme ta gardienne, mais tes cheveux poussent en spirales compactes qui ne tombent jamais. Tu es magnifique. Mais je sais, tout le monde te joue dans les cheveux comme si c’était une curiosité. Toujours quelqu’un pour me demander comment je fais pour te démêler ta tignasse. Même que tantie et moi avons songé à t’acheter ce t-shirt « don’t touch my hair ». Est-ce que c’est toi qui se compare? Est-ce que déjà, tu ne retrouves pas de modèles auxquels t’identifier? Un seul moule normalisé de petite fille blanche aux cheveux longs dans les films, à la télé et dans les livres à colorier. C’est vrai que nous échouons comme société à représenter la diversité et que je suis mal outillée face à ta réalité. Ces corps invisibles.

 

J’entends encore cette fille de mon cours de Médias, sexe et genre qui parle de ses propres cheveux, de comment elle a toujours voulu que ses cheveux soient autrement. Elle nous raconte ça avec les cheveux raidis et j’ai moi aussi raidi mes cheveux à une certaine époque. Je me souviens de l’odeur de brûlé. Ces cheveux que j’ai eu de toutes les couleurs cancérigènes. Les commentaires lorsque j’ai commencé à avoir des cheveux naturellement gris. « Tu vas pas laisser tes cheveux de même, ben voyons, tu vas les teindre. » Et toi qui commence à dessiner des bonhommes, surtout des femmes et des filles avec des chevelures si longues qu’elles touchent le sol. Et toi qui dessines des filles aux cheveux longs. Toi qui dessines des filles avec de grands yeux et de larges sourires.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *