Confinement et solitude(s)

La Presse, 05 mai 2012

Dans son journal de confinement du 24 mars, Wajdi Mouawad parle du sentiment d’inutilité que ressent le père lors de l’accouchement. C’est à l’évocation de l’accouchement que je me suis rappelée que j’ai déjà eu l’impression d’être confinée, précisément quand Mathilde est née. Lorsque Mathilde est née, j’ai passé quelques semaines chez toi maman, dans ton appartement sombre de la rue Christophe-Colomb. Tandis que les heures s’égrenaient dans le noir entre deux boires, j’avais le sentiment que la vie continuait sans moi et que j’avais accès à cette dernière seulement derrière le filtre flou d’une fenêtre paravent. J’étais à l’intérieur et tout tournait autour de tâches maternelles et d’un petit être, qui, pour la première fois n’était pas moi et tous les autres étaient à l’extérieur. Ces autres, marchaient, mangeaient des sandwichs dans la rue, transportaient des sacs avec des choses importantes dedans, se tenaient la main même parfois. Moi, j’avais de la difficulté à lire deux lignes d’un livre, j’avais des feuilles de chou sur les seins, j’avais peur d’écraser mon bébé en co-dormant, je buvais du jus de canneberges pour amoindrir les douleurs d’une infection urinaire et j’écoutais la nuit durant toute la programmation journalière de Radio-Canada en berçant l’enfant. J’avais l’impression d’habiter une grotte et que je n’en sortirais jamais. Je tournais en rond comme une ourse en cage. Et pourtant. J’en suis éventuellement sortie, assez rapidement, j’ai même retrouvé mes facultés intellectuelles, qui n’avaient besoin que d’un peu de sommeil et de sécurité pour se manifester. Ce confinement avec Mathilde me ramène par moment à cet endroit-là, dans la grotte où je suis seule pour m’occuper d’un enfant dont je suis l’unique responsable. Ça me ramène dans mes pires peurs de ne pas être à la hauteur, d’être dépassée, de tomber malade, voire de mourir. Être maman monoparentale, c’est parfois porter une grotte au fond du ventre, être confinée par en dedans, être emmurée dans ton rôle. Pis d’autres jours, ne t’en fais pas maman, c’est plus léger.

On sous-estime les effets du confinement sur les aînés. Sous prétexte de protéger les personnes de plus de 70 ans de la COVID-19, on plonge leurs milieux de vie dans des déserts de lockdowns complets. Je sais que ce qui te garde alerte et en forme c’est le fait de marcher tous les jours comme tu le fais pour te rendre au Projet Changement, cet espace communautaire où tu manges tous les midis en compagnie de plein de gens comme toi. Tu habites une résidence pour personnes âgées autonomes. De fait, tu es toujours autonome, tu es ca-pa-ble comme tu le dis et je comprends bien ce penchant à vouloir continuer de faire par toi-même, à te débrouiller. Tu n’aimes pas qu’on t’aide, tu n’aimes pas nous « déranger » comme tu dis, et cela malgré le fait que je répète souvent que l’entraide est aussi une façon de rester liés, de continuer de créer du lien entre nous. Cette manière de t’arranger toujours toute seule me semble une façon de faire toute générationnelle, en même temps que ça me semble être un moyen de préserver ton autonomie. Puisque, même s’il est vrai que tu es toujours autonome, tu vis avec, au fil des années, une série de petits deuils accumulés, qui me semblent être la définition même du vieillissement. Toutes ces choses à abandonner au long de la route : la santé qui se fragilise, les réflexes qui ralentissent, la mémoire qui devient incertaine et qui s’accompagne de la peur de ne plus se souvenir du nom des gens qu’on aime, les douleurs du corps qui réveillent jusque dans la nuit, et j’en passe, parce que je sais et je ne sais pas. Je sais que la vie est une longue série de pertes, mais je suis encore trop épargnée pour en saisir la fulgurance, trop jeune pour réaliser comment tous ces deuils peuvent finir par créer une lourde perte de sens. Alors tu marches dans la ville. Tu marches plus que toutes personnes que je connaisse. Ou plutôt, tu marchais. Tu construisais du sens autour du mouvement et des relations que tu entretiens. D’ailleurs, je n’arrive pas à me consoler du fait que toi et ma fille ne passiez plus vos mercredis après-midi ensemble. Ces moments partagés sont précieux pour l’une et l’autre, y compris pour moi, qui peux habituellement, un soir par semaine, aller à l’école et être autre chose qu’une maman.

Depuis le 25 mars tu es seule dans ton appartement, dans une résidence en lockdown. Ce lockdown est survenu sans préavis. Un jour tu pouvais aller faire tes courses et le lendemain tu ne pouvais plus le faire et tu comptabilisais la nourriture de ton congélateur pour envisager le nombre de repas que tu avais devant toi. Tu n’avais plus de pain, mais tu prévoyais de te faire des crêpes. « Ben quoi! C’est bon des crêpes. » Alors Daniel (mon frère) est allé faire quelques courses qu’il a pu déposer à la réception de ton immeuble et il a eu la brillante idée de t’apporter son vélo stationnaire pour que tu puisses continuer de bouger dans ton appartement, sans quoi tu deviendrais raide dans le temps de le dire. Depuis, je te parle tous les jours derrière un écran. Tu gardes le moral et tu normalises la situation. Tu répètes que nous sommes des privilégiées et que nous n’avons pas à nous plaindre et je réalise que c’est le discours que tu m’as servi toute ma vie et que je l’ai très bien intégré. Je réalise aussi que s’il est bien de reconnaitre nos privilèges, il est correct d’avoir le moral en dents de scie et de pleurer les jours plus gris et même de pleurer les jours où il fait beau et ce, malgré les arcs-en-ciel, voire à cause des arcs-en-ciel. Parce que ben oui, ça va ben aller, mais ça n’empêche pas que c’est tough et que, bien que ce soit plus tough pour certains que pour d’autres, chacun a un droit inaliénable au découragement de temps en temps. Alors je revendique le droit du pandémie blues, revendique le droit de résister, de se relever, tout autant que celui de s’aplatir de désespoir, de pleurer sa vie, même (surtout) en public, de se laisser aller complètement et d’avoir envie de porter du rouge à lèvres le lendemain (je n’ai pas fait ça depuis 20 ans au moins). Dans un large mouvement, à la fois complémentaire et contradictoire, tu peux continuer de t’étourdir à trop en faire et être fatiguée de n’avoir rien fait, danser en ayant les larmes aux yeux, avoir envie de crier dans un coussin et chanter « Mon merle a perdu son bec » dans la ruelle, tourner en rond comme une ourse dans une cage tandis que toutes les rues sont devenues désertes, voyager dans des rêves bizarres tout en étant confinée dans ta maison et dans ton corps, et devenir une larme qui s’écoule jusqu’au fleuve. Tu peux.

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