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Moments-môman

La catharsis du sac de chips!

Cette semaine, j’ai eu la chance de retrouver quelques-uns des aînés-lumières du projet de lanternes poétiques sonores à la bibliothèque de Saint-Michel. Ces aînés faisaient une lecture d’extraits de la pièce Les Chaises de Ionesco. C’était très touchant. Pour ceux qui ne connaissent pas la pièce, il faut savoir qu’elle met en scène deux vieux, qui reçoivent des invités, invisibles aux spectateurs. Une « farce-tragique » qui traite de la vieillesse, de l’amour et de la mort. C’était très touchant de voir ces « vieux » corps incarner la parole de Ionesco et comme toujours, c’était aussi émouvant d’entendre un texte, avec cette couche de sens supplémentaire, porté par la voix, le bagage, l’authenticité de comédiens de fortune. La réalité et la fiction se rejoignaient dans ce beau projet de médiation mené par PPS Danse, en collaboration avec La TOHU et Micheline Gravel, intervenante de milieu.

Le thème de la pièce, c’est l’irréalité du monde. C’est une pièce sur l’absence. Il n’y a personne autour de nous, personne dans le monde, dans un monde évanescent qui disparaît, qui doit disparaître. Où est passé le passé ? Plus rien n’est et, ce qui revient au même, plus rien ne sera.

Les deux vieillards qui sont là sont presque inexistants eux-mêmes. Ils ne sont là que pour manier des chaises, des dizaines de chaises, et pas pour exprimer le vide ontologique, qui est le vrai sujet de la pièce. Ces deux vieillards sont des ratés sociaux et dérisoires mais entre eux, il y a l’amour. Et il n’y a en ce monde que deux essentialités : l’amour et la mort. C’est-à-dire que l’amour peut tuer la mort. – Ionesco

2013-02-16-15.10.14_webÇa m’a changé les idées pendant un moment de ma bébé-Jekyll & mini-Hyde. Parce que OUI, chaque jour avec bébé-hiboue c’est à la fois merveilleux et nous frôlons le chaos. Chaque jour je la trouve magnifique et arrive un 15 minutes de surplus de caractère où j’ai envie de l’enfermer dans un placard pour souffler un peu. Elle est tellement tellement cute quand elle chante, elle rit, elle marche et elle dit « allo ». Pis d’autres fois, elle veut juste pas dormir, pas être dans sa poussette, pas manger ce qu’il y a dans son assiette…. et là là ça pèse sur ta patience ou plutôt, ton manque de patience. Ça teste toutes tes limites, ça te fait douter de toi-même, ça t’énarve. C’est sûr que ça te rassure de voir qu’elle a du caractère, qu’elle s’affirme, qu’elle résiste même, mais osti que t’es fatiguée à fin d’une journée. Toujours un peu #zombie-moitiédetoi-même.

Elle est l’amour et l’horreur habillé de rose, elle est la crème et la bave. Des fois tu voudrais tout lâcher (surtout le lundi matin) pour être toujours avec elle et à d’autres moments (le lundi surtout) tu te dis que c’est vraiment cool qu’elle aille à la garderie parce que ça va te donner un break. Bien sûr, toutes ces pensées te font sentir vraiment coupable. Pis tu repenses à toutes les fois que t’as vu des mères user de chantage affectif pis tu te dis, c’est normal, faut ben partager ça cette culpabilité-là. Faut ben partager avec le monde entier. Pis c’est là que tu te rends compte que t’as un méchant gros moton dans gorge. Le genre de moton qui veut remonter. C’est-tu juste de la tristesse? Tu te dis que « père absent de sa chaise » a d’la misère à passer. T’as ben essayé de l’inclure dans ta vie, de le rendre visible, de garder un lien pour la petite, de le consulter pour le choix du prénom et du nom, de l’inviter à l’échographie, de comprendre, de faire affaire avec un traducteur interculturel, d’ouvrir grandes les portes de ta maison, mais t’as échoué. T’as échoué pis ça ça passe pas. Pis non seulement ça passe pas, mais t’entends des histoires. On parle de toi quand t’es pas là, tu deviens le centre de grenouillages qui doivent pas être trop trop gentils. On sait ce que t’aurais dû faire. On dit que c’est ben de ta faute si t’es toute seule. Ben oui. Ta faute. Encore ta faute.

Faque le moton passe pas pis tu te mets à régurgiter. Une grosse boule de poils. Comme les chats, mais t’es pas un chat. D’où ça vient tout ce poil-là? Pis juste au moment où je m’interroge, je vois bébé-hiboue passer avec sa tête afro pis je me dis : « ben oui! » j’ai donné naissance à la hiboue la plus chevelue de la terre. Elle me regarde avec ses grands yeux magnifiques et elle dit : « miaou! ».

Tu repenses à ton entrevue de cette semaine. La première « vraie » entrevue formelle depuis que t’as eu la petite. Tu te dis que t’es vraiment décalée pis que t’étais mal préparée pis que ta réponse à la question « vous faites quoi si vous arrivez chez une maman et qu’elle vous dit qu’elle veut jeter son bébé par la fenêtre ou l’étrangler » était pas bonne. Commencer ta réponse par « c’est normal« , c’était pas super et c’est peut-être pour ça qu’ils t’ont pas rappelée. Parce que, pour l’instant, peut-être que t’as plus besoin d’aide que tu peux en donner. Peut-être que t’es pas assez concentrée pour répondre aux questions. Peut-être que c’est vrai, ta priorité c’est pas vraiment le travail, c’est elle, mais t’as besoin de manger pareil.

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Qui dit moton dit sac de chips (j’savais pas que c’était rendu 4$ un sac de chips!). Faque je mangeais mes chips tout en sachant que j’étais pas la seule à avoir le moton, puisque l’idée de compenser avec du sel pis du gras m’est venue de facebook. Une amie publie ces jours-ci des statuts doux-amers, où elle relate son combat contre sa peine d’amour. Des fois la poutine gagne (poutine 1 – peine d’amour 0), des fois la peine d’amour (Miss Vickie’s 0 – peine d’amour 1). La même amie m’a écrit pour savoir si elle pouvait réserver 8 vers de Miron. Elle voulait tous se les faire tatouer (elle qui n’a jamais eu de tatouage!). Je lui ai répondu que je ne savais pas si les vers de Miron sont plus efficaces que les chips ou la poutine en matière de peine d’amour, mais que je pouvais lui réserver tous les vers qu’elle voulait. Cela dit, ça va bien prendre la moitié de son dos pour inscrire toutes ces phrases poétiques, non? Et si je l’accompagnais? Et si, à deux, on prenait toutes les phrases qui restent pour oublier nos peines? La catharsis par les aiguilles, le tatouage pour laisser une trace et passer à autre chose. Avale pis avance. Trouve ton courage pis marche!

La parole aux immigrants, Moments-môman

« Les bruits du monde »…

2013-06-04-18.58.21_webC’est le Festival de poésie!! Yé!! Pour une fois qu’il y a des activités poétiques dans la journée. Même une petite impression égocentrique que ces lectures diurnes sont là pour toi, pour que tu puisses renouer avec le monde, sortir de chez vous et être un peu dans tes souliers d’avant… mais avec un bébé qui gazouille et mâchouille tous les livres qui lui tombent sous la main. Ben devine quoi? La petite a pogné un virus à la garderie et elle s’est mise à vomir dans la nuit de mercredi à jeudi. Tu te dis : « j’ai beau être organisée, chaque imprévu est comme une roche dans l’engrenage. » Tu te dis aussi que t’aurais bien aimé avoir mangé ton sandwich avant qu’elle vomisse dans sa chaise haute.

C’est là que tu tombes sur le texte de Claude Jasmin, pis tu comprends pourquoi t’as mal au coeur. C’est pas le virus qui cause ton malaise, c’est les 42 mentions du mot « race » qui te virent à l’envers. Tu sais que tu devrais relire le texte en question avant d’écrire ces lignes. Juste pour vérifier que t’as bien lu et que le mal de coeur a pas trop teinté ta lecture. Mais juste d’y penser. Ark! Heureusement qu’Aurélie Lanctôt a publié une réplique. Ça crée un équilibre dans tes fluides, ça efface presque le goût de vomi dans ta bouche. Bien sûr, le problème c’est pas la question de la fierté par rapport à l’identité, ce qui te dérange c’est le sous-texte qui sent l’exclusion, l’agressivité dans le ton, les « nous autres » pis les « vous autres » qui divisent en deux camps. Les opinions sont plus nombreuses et plus nuancées, à l’image de la diversité qui compose la société québécoise d’aujourd’hui. Mais qu’est-ce que j’en sais? Je ne suis qu’une « déracinée contente », qui a de la famille à Montréal, à Québec, à Rimouski et au Mali. J’ai toujours pensé que l’altérité faisait partie de mon identité, en ce sens que l’Autre participe à ma (dé)construction et que c’est beaucoup au contact de l’Autre que j’ai appris à me connaître. Ça doit être mon petit côté bipolaire j’imagine.

Ça te fait penser à l’incident Mario Jean-Boucar Diouf. Encore cette question de « choisir son camp ». Bien sûr, dans les deux cas, il ne s’agit pas du même camp. Jasmin oppose l’homme de « race française d’Amérique du nord » aux « altermondialistes déracinés » et les pourfendeurs de Boucar, qui représentent une forme « d’intégrisme de la race« , s’opposent à ce qu’ils nomment « l’esclave de maison ». Dans les deux cas on semble entendre en écho : « sois fier de ta race et défends-la », « t’es avec nous autres ou contre nous autres ». Comme si la différence supposait nécessairement une opposition plutôt qu’une complémentarité, une menace plutôt qu’une richesse. Comme si on ne pouvait pas, à la fois être fier de ses origines et ouvert aux autres cultures, être contre l’homophobie même si on n’est pas gai, être féministe même si [surtout si] on est un homme. Il est grand temps que nous réalisions qu’il n’y a pas deux camps, mais un seul et qu’il faut tous lutter ensemble contre toutes les discriminations et ces stéréotypes construits socialement. Après tout, le concept même de « race » ne fait pas l’unanimité [l’humanité].

Il est donc important de dire que nous pouvons certainement reconnaître des différences entre populations mais qu’elles sont graduelles et suivent des gradients géographiques, qu’elles n’impliquent pas de jugements de valeur, et qu’elles sont relativement moins importantes que d’autres différences observées au sein de chacune d’elle. Par conséquent, la notion de races a perdu aujourd’hui toute valeur scientifique, même si elle peut conserver une signification sociale d’identification. La position juste vis‑à‑vis du racisme n’est pas de nier les différences entre populations, qui existent en effet, ni de nier le besoin de l’homme de s’identifier à un groupe, qui est un besoin indéniable, mais de s’assurer que les divers groupes de personnes aient les mêmes accès aux ressources, qu’aucun groupe en tant que tel, ni aucun individu ne soit discriminé.

Être différents est donc dans notre nature humaine (et même animale), être différents n’est pas un signe d’inégalité, la grosse majorité des différences résidant d’ailleurs plus au sein des populations qu’entre celles‑ci. (Jean Deligne, Esther Rebato et Charles Susanne, Races et racisme, Journal des anthropologues)

Et on tire sur Boucar à grands coups de boulets blackface. Le sujet est sensible et pour cause. Mais, comme le souligne Patrick Lagacé, est-ce qu’on place notre indignation au bon endroit? Boucar Diouf travaille à tisser des liens entre les cultures depuis 20 ans! Je ne suis pas certaine de comprendre le pourquoi du procès d’intention.

Le « vivre-ensemble » passe nécessairement par l’inclusion et s’il ne fait aucun doute que Boucar Diouf fait partie de la famille des humoristes, l’intégration ne semble pas aussi évidente pour tous. Toujours 40 000 sans-papiers à Montréal!! Alors, lors de mes bons jours, je vois le travail admirable mené par toutes ces organisations communautaires et culturelles, qui offrent des services aux nouveaux arrivants et qui participent au dialogue interculturel. Je m’enthousiasme de voir autant de couples mixtes, le métissage à l’oeuvre, le « métissé serré » comme dit Boucar. Les moins bons jours par contre, je me désole de voir que nous partageons plus nos espaces publics que nos espaces privés, vivant en parallèle, de façon courtoise, mais sans se voisiner vraiment. Nous valorisons l’éducation dans le processus d’immigration sans tenir compte des diplômes, sans fournir d’équivalences ou valoriser les expériences. Au dernier colloque de La Maisonnée sur la situation des femmes immigrantes, nous apprenions que ça prend 20 ans, à compétences égales, pour qu’une nouvelle arrivante ait les mêmes conditions de travail que son homologue québécoise. Est-ce qu’on s’indigne de voir un médecin devenir boucher et une ingénieure ouvrir un service de garde? Il n’y a évidemment pas de mal à être boucher ou éducatrice, mais est-ce qu’on apprécie les compétences et les expériences de chacun à leur juste part? Est-ce qu’on permet aux gens de s’épanouir, de gagner leur pain et de participer à la vie active de la société?

Pour se réconforter heureusement il y a la poésie et celle de Mémoire d’encrier fait dans le métissage des voix et dans la célébration de la diversité, comme autant d’étoiles poétiques. Peut-être le meilleur endroit pour trouver des réponses et du sens…

DEMAIN DANS L’EFFORT (extrait)
Je ne bouge plus, je suis soudée dans l’angle des morts, ma chair libérée de toute complaisance, dans le silence des autres, je survis, je vois, un trou béant à la place du coeur, je porte mon exil comme une baïonnette à la boutonnière, enfoncée jusqu’au yeux, je deviens invisible, je suis votre transparence.

comme une enfant malade
qui ne sait pas encore
qu’il aura de la fièvre et qu’on le bercera
dans le giron du monde
la nausée est facile
à découdre le jour

d’un clocher à l’autre
le poids du bourdon
quand le tympan éclate
que tu t’ensevelis
par les interstices de la douleur
surgit ta plainte

et si tu ne peux détourner la tête
reste sur le bord
ta seule liberté
est de fermer les yeux
et de garder les larmes
et périphérie de la chite
pour que ça arrête
il aurait fini
par t’entendre

je veux dire par là
qu’on se comprenne bien

un seul mot

je ne te raconte pas
(Violaine Forest, Les bruits du monde, Mémoire d’encrier)

Un peu l’impression de jongler avec une patate chaude en abordant ces questions sensibles et explosives. En espérant n’avoir froissé personne avec des mots, imparfaits par définition.

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Chronique, Moments-môman

Ces ficelles qui nous lient

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Vickie Gendreau est morte hier matin. Celle dont on a tant parlé, parfois tellement bien, de manière tellement intense et touchante. Vickie Gendreau est morte à 24 ans d’une tumeur cérébrale. Roulette russe débile, 1-2-3 cancer. L’auteur de Testament, publié au Quartanier et écrit dans l’urgence d’une vie en sursis. Morte un peu plus d’une semaine après la mise en lecture de Drama Queens, roman à paraître à titre posthume. C’était à l’Espace libre, avec la famille et les amiEs poètes. 24 ans c’est trop jeune pour mourir. Et c’est trop jeune pour perdre une amie. Le 30 avril dernier j’aurais beaucoup aimé aller à la lecture publique, non pas pour voir Vickie Gendreau que je ne connaissais pas, mais pour entendre Érika Soucy. Je n’étais pas trop à l’aise avec l’idée d’assister à la « pièce ». J’aurais eu l’impression d’être voyeuse du mélodrame, de la mort annoncée. J’aurais eu l’impression d’être dans la cuisine de l’auteur, sans invitation, de manger les sandwichs pas de croûte de Catherine Cormier-Larose et de boire les larmes de Mathieu Arsenault. Décalée, le chien dans le jeu de quilles. Mais j’aurais don’ voulu être là pour entendre les mots de Vickie dits par Érika. Parce que ça prend tellement de courage pour lire les mots d’une amie qui meurt. Beaucoup de courage et beaucoup d’amour.

Je n’y étais pas parce que je devais faire une présentation en classe devant un groupe d’une vingtaine de femmes-artistes de disciplines diverses. Parmi ces merveilleuses femmes passionnées, Geneviève « les beaux yeux », qui elle aussi venait de perdre une grande amie à cause du cancer. La fille en question, Élise Leroy, avait la jeune vingtaine aussi. Geneviève me racontait comment son amie était allée à l’hôpital à la suite d’un accident (de vélo? de voiture?) et que des examens avaient révélé la maligne. Arrivée à l’urgence sous un prétexte et repartie avec une sentence de mort, il y a de cela à peine quelques semaines. Geneviève avait passé la fin de semaine dans le bois à apprivoiser son deuil. Elle avait les yeux tristes, mais personne n’aurait pu deviner qu’elle avait perdu une amie proche si elle n’en avait pas parlé. Triste mais forte. Je me disais : « coudon’ tout le monde meurent comme des mouches! » Je me disais que je ne connais pas ça la mort, n’ayant perdu que mes grands-parents. Je me disais que la seule personne de mon âge que j’ai connu et qui n’est plus, c’est Steeve Michaud.

J’ai travaillé avec Steeve Michaud pendant 5-6 ans et ensuite nos routes se sont séparées. Steeve avait déménagé à Rimouski où il était directeur d’un laboratoire de recherches pharmaceutiques. Il avait un jeune garçon, il faisait du sport en plein-air, prenait soin de sa santé mentale et physique et puis BANG, je vous le donne en mille, cancer! Comme je l’ai raconté à Geneviève la semaine dernière, j’ai appris que Steeve est mort en même temps que j’ai appris que j’allais donner naissance. La vie – la mort.  J’étais chez moi, j’avais acheté un test de grossesse et mon feeling était que j’étais enceinte. Pis je me disais : « est-ce que je veux vraiment être enceinte? Est-ce que ça serait une bonne nouvelle? Ça fait 10 ans que je veux un bébé, mais déjà ça s’annonce compliqué. Le papa déborde pas de joie ni d’amour. Il a la tête ailleurs, il brille par son absence comme qui dirait. Tout ceci est tellement souhaité et encore plus… imprévu. Tellement, que j’y croyais même pus. Je sais ben que ça aurait été une bonne idée de fréquenter le papa assez longtemps pour savoir ce qu’il met dans son café avant de faire des bébés. Pourquoi je fais toujours toutt dans le désordre? Pourquoi je prends des cours d’espagnol après un voyage au Guatemala plutôt qu’avant? Pourquoi j’ai le goût de boire du café avant de me coucher? » Et c’est à ce moment que j’ai reçu le courriel qui m’annonçait la mort de Steeve…

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Ce courriel était comme un coup de poing dans face. La mort qui se rapproche, qui te nargue, qui te rappelle que personne est immortel. J’avais tout à coup une espèce d’urgence [de devoir] de vivre maintenant. Pis je me disais que, finalement, c’était une bonne idée de faire des enfants. Ça tombait bien…. puisque le test était positif le lendemain matin.

Parfois j’ai l’impression, encore aujourd’hui, de croiser Steeve. Ça ne dure que quelques secondes et puis je me souviens qu’il est mort. Trop tôt. Je vais aller m’acheter Testament et le lire en tutu rose pis ensuite je vais peut-être me remettre à faire des enfants. Comme une roulette russe débile, 1-2-3 cancers, comme un bingo macabre. L’aléatoire qui frappe pis qui jette à terre tout un réseau immortel qui tient par des ficelles. La vie – la mort. Les petites lueurs-mémoires qui s’allument comme des flammes de chandelles, pis qui vacillent pas, protégées du vent, par en dedans. En ce moment tout est en fleurs à Montréal, des lilas, des pommetiers. Des bouquets géants pour des mamans qui ont perdu un enfant. Trop tôt. La maman de Steeve Michaud, d’Élise Leroy et de Vickie Gendreau. La mort. Mais avant, faisons lui un gros pied de nez, la vie exagérée, le baroque rythme de vie, gros rire gras – collections d’émotions trop fortes – poésie comme mode de survie. Tins toi!

Chronique, Moments-môman

Dis-moi c’est quoi ta toune?

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Il était une fois une communauté en Afrique où l’origine d’un enfant est associé non pas à sa naissance, mais au moment où a germé « l’idée de l’enfant » chez sa mère. Cette dernière attend sous un arbre d’entendre la chanson de l’enfant à naître. Elle apprend cette chanson au futur père de l’enfant, puis à la sage-femme et aux vieilles. L’enfant qui naît est accueilli par sa chanson. Petit à petit, la chanson est transmise aux gens de la communauté. Cette chanson est chantée à l’enfant lorsqu’il fait un bon coup ou un mauvais coup, lors des transitions importantes de sa vie. Cette chanson accompagne l’enfant pour lui rappeler qui il est. La tribu sait que le blâme ne corrige pas les gestes délinquants, mais plutôt l’amour et le souvenir de sa propre identité. Une fois en harmonie, en accord avec notre nature et notre propre chanson, semble-t-il, nous rayonnons. Que ça aille bien, que ça aille mal, chantons! Anyway, comme le disait Beckett, « quand on est dans la merde jusqu’au cou, il ne reste plus qu’à chanter. »

Parce qu’on peut écrire de manière décousue qu’on écrive de jour ou de nuit. Parce qu’il y a des choses qui ne changent pas. Parce que nous changeons si peu… jamais. Parce que je suis tombée sur cette page de Juxtapoz Magazine qui présente le travail de la photographe Irina Werning « Back to the future ». La photographe recrée des moments du passé captés sur pellicule. Elle juxtapose de vieilles photos mettant en scène des enfants avec de nouvelles versions stagées à coups de décors, de costumes et d’attitudes similaires. La particularité des photos est de mettre en scène les mêmes sujets devenus adultes. On ne change pas. Mais on chante. Je regarde ma Mathilde qui vient d’avoir onze mois et je vois déjà en elle la grande fille. Je la vois devenir cette personne à 88 miles à l’heure. Et je ris encore de cette photo du monsieur chauve dans sa chaise haute avec un Playboy. Irina Werning.

[youtube http://www.youtube.com/watch?v=lfnAb11wKQc?rel=0&w=420&h=315]

Ça donne le goût de jouer le jeu, de reprendre une scène, un snapshot classique. Je voudrais revivre ce moment capté où je dors sur l’épaule de mon petit frère. Je trouve cette photo si touchante et il me semble que la nouvelle version, avec moi à l’aube de la quarantaine et mon frère devenu plus grand que moi le serait tout autant.

“two people who were once very close can
without blame
or grand betrayal
become strangers.
perhaps this is the saddest thing in the world.”
– Warsan Shire

Et de lire via Poème Sale que Warsan Shire a gagné le premier prix de poésie africaine de l’Université Brunel. Un prix qui vise à célébrer et à contribuer au développement de la poésie africaine. Comme on n’entend pas parler de poésie africaine trop trop souvent (on n’entend pas trop trop parler de poésie tout court!) on se réjouit de la nouvelle.

Et de lire via Marie-Anne Paveau que des poèmes de Maya Angelou illustrés par Basquiat ont été publiés en 1993!! Un livre jeunesse qui traite du courage que nous avons tous en nous pour affronter nos peurs. Life doesn’t frigthen me, des dessins magnifiques et des mots pour aborder le concept de résilience.  

Entendu à la radio : « le cou est la porte du vent. » Je me demande si la médecine chinoise est toujours aussi poétique?

Citation de la semaine : « j’ai d’la misère à attendre que l’eau bout pour mettre mes pâtes, penses-tu que j’vas attendre le reste de ma vie avant d’te frencher. »

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À noter : les statistiques c’est bien, mais pas autant que l’humain. LUNETTES ROSES cherche de nouveaux arrivants à interviewer pour un projet d’écriture sur la rencontre avec l’Autre – les beautés/difficultés du « vivre-sensemble » – la déshumanisation du système d’immigration. Vous êtes au Québec depuis moins de cinq ans? Vous avez des choses à dire sur l’identité, la communication interculturelle, l’intégration? Vous avez une heure à partager pour nourrir un texte en processus de création? Écrivez-nous à noslunettesroses@gmail.com. Et SVP faire suivre dans vos réseaux pour diffuser l’information. Merci.

Pis…. c’est quoi ta toune? C’est quoi ta musique?

Moments-môman

Bébé-hibou OU penser la nuit

2013-04-09-14.23.42_webC’est la nuit. T’endends keuf-keuf! Ça tousse. Re-keuf-keuf! Tu te dis : « merde, la petite va se réveiller. » T’attends en te cachant en dessous des couvertes. T’entends Mouaaaaaouaaaa! Ça braille. Tu te lèves. Bébé-hibou bien réveillé. Tu la couches dans ton lit avec toi en te disant que peut-être qu’elle est pas réveillée tant que ça et qu’elle va se ré-endormir dans tes bras comme par magie. Tu penses. Ta tête traversée de pensées. Tu trouves que ça se tempête le verre d’eau à cause d’un « tabernacle » dans un livre pour enfants. C’était ton commentaire sur facebook pour alimenter la discussion : « Tempête dans un verre d’eau. Une de plus. Pas de sacre, pas de nudité…. on veut pour nos enfants une représentation du monde lisse, lisse, lisse. De la réglisse artistique. » Pis t’entends bébé-hibou qui chante. Là tu sais qu’a va pas s’endormir tout de suite. Tu sais qu’elle est bien réveillée. Comme si elle avait fait une bonne grosse sieste et qu’elle était prête à jouer ou à grimper debout partout. Tu te dis que tu te garocherais pas dans une librairie pour acheter un livre rempli de sacres, mais que t’appellerais pas non plus l’éditeur et les médias pour porter plainte et monter aux barricades à ce propos. Il te semble qu’il y a de meilleures raisons de monter aux barricades. Bébé-hibou essaie de se lever en s’agrippant aux barreaux de la tête de lit. Il est 1 heure du matin. Tu dis : NON! Là ça va faire tabarnack, tu vas dormir, c’est la nuit. » Tu la couches, tu lui donnes sa poupée. Elle continue de chanter. Tu repenses à ta surprise en analysant les stats wordpress. Ta surprise quand tu t’es aperçu que quelqu’un était tombé sur ton site en tapant : « qu’est-ce qu’un bourgeon dans le langage des mines ». Tu trouves ça poétique. Tu te dis qu’il y a un poète-mineur à quelque part qui lit ton blogue (pas un poète mineur dans le sens de pas important, un poète mineur dans le sens zolaesque – Germinal – ouvrier). Bébé tourne d’un bord. Bébé tourne de l’autre. Tu penses aux premières photos d’Argentine publiées par Bellou et Fonfec. L’arme d’instruction massive. Une bibliothèque ambulante en forme de char d’assaut qui fait le tour des rues de Buenos Aires. Tu trouves que ça c’est cool.

[youtube http://www.youtube.com/watch?v=diqZUpERtSs?rel=0&w=420&h=315]

T’entends bébé-hibou qui se retourne dans sa bassinette pis tu te dis que c’est pas un bébé qui est en train de s’endormir que t’entends. Tu te dis que ça fait longtemps que père-inconnu a pas donné de nouvelles pis tu trouves ça triste pour la petite. Tu pleures un peu pis ça te surprend. Bébé-hibou recommence à pleurer aussi. Tu la reprends. Tu lui donnes de l’eau. Tu t’assois dans la chaise berçante pour la bercer. Tu vois deux grands yeux noirs qui t’observent. Tu te dis que ça doit faire au moins 40 fois que tu dis tabarnack dans ta tête. Peut-être même que tu l’as dit à voix haute une fois ou deux. Tu te dis que t’es une mauvaise mère, mais tu ne le penses pas. Ce qui t’amène à repenser encore une fois à ta nouvelle culpabilité de mère. Tu sais que tu en connais l’odeur. L’odeur de la culpabilité de mère c’est l’odeur qu’a ton enfant quand il revient de la garderie, c’est l’odeur de la gardienne. Pis t’as pas eu le temps de travailler tes textes. T’étais occupée avec la Cdéc, pis la purée de patates douces, pis aller te faire couper les cheveux (la deuxième fois depuis que la petite est née). Tu sens que les paupières plient. Les tiennes. T’es trop contente de la découverte via Alexie Morin du livre Go the f**k to sleep. Tu te note à moi-même  : lire Chien de fusil.

[youtube http://www.youtube.com/watch?v=3xtcB457jqQ?rel=0&w=560&h=315]

Tu te dis que l’auteur a écrit ce livre juste pour toi. Juste pour toi maintenant. Pis que t’ai comme dans la scène d’Amélie Poulain où tout le monde jouit en même temps à différents endroits de la ville, sauf qu’on lieu de baiser (ça c’est la voisine d’en haut), t’as un bébé qui dort pas dans tes bras. Et que dans la ville il y a plein de bébés qui dorment pas. À cause de leurs dents ou d’un rhume ou d’un bruit ou d’un mauvais rêve ou que le nez leur pique. Plein de bébés-hibous et de parents cernés mais heureux. Pis à ce moment-là, la petite s’endort. Enfin tabarnack*. *Mot québécois signifiant l’étonnement. 2h28AM.

Code Colibri, Moments-môman

Poisson d’avril

Entendu à l’émission « Dessine-moi un dimanche » du 31 mars 2013
à 3min.50 sur les animaux monogames.
« Les plus grands monogames c’est les oiseaux. La plupart des oiseaux sont monogames et ils sont monogames parce que c’est presque impossible d’élever une couvée seule, donc il faut que les deux collaborent, malgré eux, pour élever la couvée. Et donc pour pouvoir passer à travers cette épreuve, qui est de se lever très tôt le matin et de nourrir jusqu’au coucher du soleil des jeunes qui ne font que demander toujours la même chose en criant, je pense que c’est essentiel que le couple de moineaux ou d’hirondelles forme un espèce de lien affectif, mais est-ce que c’est de l’amour humain? Sans doute pas, mais ils ont quand même un attachement très fort l’un pour l’autre. Ils se cherchent lorsqu’il y en a un qui disparaît. »
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Alors chez LUNETTES ROSES cette semaine : c’est froid pour les chevilles les ti-bas – retrouvailles de cuisine avec deux membres de GROUPE POÉSIE COMBATTANTE et 3 enfants beurrés de chocolat qui courent après les rondelles de couleurs d’un phallus de plastique géant – semaine 2 de l’épisode bébé va maintenant à la garderie (ou comment survivre à la séparation en prenant rendez-vous chez le coiffeur et en mangeant des oranges – rencontre avec l’inspirante Patricia Perez et son projet poétique, dont on espère pouvoir vous parler bientôt – et courriels hypnotiques pour essayer de vous fidéliser et de vous convaincre de vous inscrire à notre infolettre saisonnière.

En attendant…. à défaut d’avoir trouvé mon hirondelle, j’étends mes tentacules.

Chantal Bergeron. « La femme-pieuvre »,
CODE COLIBRI
Colostrum quand tu nous tiens…

Moi garde-manger. Montée de lait latente. Bébé pleure. Attente. Laper, l’appeler. Moi lacté. Supplier. Matin m’appelle. Materne. Réveil. Les pleurs plient. La paupière paléolithique ouverte. Les louves hurlent. Les mères veillent. M’endormir. Quand? Mon bébé boit mon lait. La Mathilde, ma loulou boit mon lait blanc. Tout le temps. Ma louve me boit, m’avale. J’allaite. 23h. 2h. 4h. 7h. J’allaite les heures. Seule. Au début. Gerçures initiales pas glamour. Nuits blanches me mangent. « Profites-en pour dormir parce que tu dormiras pus quand la petite va être née. » Comprendre. Mon corps comprends. J’entends. Je vois la vie passer par la fenêtre. Kamasoutra de l’allaitement. Football et madone inversée. Petits torticolis. Trop. Tire-lait. Trop. Roaller coaster. Trop. Souleurs sans cesse sans sanglot. Camisoles mouillées substituts de larmes. Je cours à côté du train. J’ai faim. Alourdie. Presque balourde. Je mange d’une main, de l’autre, je demande. De l’aide. À l’aide. Pas à l’aise. Pas adaptée. Deux seins comme des ballons. Engorgés. Mes mamelons accommodent la buveuse. Elle balbutie et boit. Ne dort pas, jamais. D’une main je pense à toi, de l’autre, je nourrice. Mes deux seins des ballons. Elle qui ne dort jamais. Ma main droite dans ses cheveux, ma main gauche tient mon œil ouvert et l’autre main écrit ce texte sur l’oreiller. L’insatiable saoulée de mon lait. La paupière lourde. Béate. Blancheur de mon lait. De la nuit. De ma peau. Ma Mathou teintée. Elle et moi ton sur ton. Tout toi métisse, mi-mossi mi-moi. Ça m’émeut ta peau. Dans la nuit. Toi. Toute menue, une merveille. « Maudit, chu-tu en train d’écrire des poèmes maternels? » Et tout à coup tu dis maman. Tu dis maman et tadam. Maman et tadam. Avec ta main dans les airs. La main refuge. Le chant ciment, liant. Sentiment. Aimer.

Tu me tiens.