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Les zigzags de Bona de Mandiargues

« Mandiargues a beau défendre sa garde-robe, Bona a découvert une nouvelle technique pour s’exprimer. Elle choisit soigneusement les tissus, juxtapose avec nuance les couleurs et les matières, lie le tout avec des zigzags. Novion souligne un certain automatisme dans l’emploi des zigzags de la machine à coudre. Elle voit aussi une forme de violence dans les piqûres et les lacérations infligées au vêtement masculin, « petites vengeances » . L’humour ironique que ces objets inspirent et leur harmonie nous amènent plutôt à considérer cette activité comme ludique, exubérante. Le ton du dernier texte de Bonaventure, un vrai poème dédié aux « zigzags », confirme cette interprétation. Car Bona réussit à refaire le monde à sa guise :

Le pied-de-biche zigzague le tissus mis bout à bout sur la tablette de la machine à coudre. Il forme des lacis de la destinée au gré d’un bras qui les pousse, mû par je ne sais quel jouissant secret qui amène sur le chantier ainsi mis à nu un imaginaire manipulé, dessine une illusoire topographie d’état-major d’un pays d’ailleurs (Anthropolite, Androgynopolite). Les zigzags dessinent une nouvelle carte du Tendre, une géographie interne, organique, invertébrée, où les escargots se taillent la bonne part, où la duplicité des visages inquiète parce que venus de nulle part, zigzags guidés par une nouvelle intelligence – la Folie? -, zigzags haletants ou réguliers, saccadés ou hachés, traduisant sur le support brut de la toile une respiration d’un jour et d’une nuit que la Brodeuse millénaire m’a transmise, me donnant en cela, par la bobine, le secret de l’existence même. »

– Adélaïde Rousso, « Pour tout ce que les yeux voient », Pour Bona Tibertelli de Pisis de Mandiargues dans La femme s’entête : la part du féminin dans le surréalisme, sous la dir. de Georgiana M. M. Colvile et Katharine Conley

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s’appartenir

Je suis toujours bercée dans le ventre de ma mère. Protégée par cette main dans mes cheveux qui s’invente violon. Une main bonne pour pétrir du pain. Violence d’odeur de brûlé. Et dire que certains ventres ne se laissent pas connaître et que nous pouvons ne vivre que dans les proverbes. Sauve-toi dit la petite voix… avant d’être vieille et chauve.

J’ai l’avoir et l’être dans plusieurs temps et espaces. Je suis l’hiver dans une fenêtre. Langage amélanchier de par lignée. Mobile à bicyclette. Pour desserrer les poings. Pour échapper la colère d’un monde gravier. Ouvrir les mains sur le guidon. Coudonc. Rouler. Guidons. Le vent me baigne, me draine. Je suis en vie. À chaque coup de pédale, le fleuve remonte mon cœur chamade. Lire la suite

Moments-môman, Vocalités vivantes

À qui appartiennent mes désirs?

Écrire un texte à partir des mots de Carl Lacharité (envoyés aux relayeurs-web de Vocalités vivantes par courriel) et de Sébastien Lamarre #espèce, #arbre, #rescapé, #corps, #fougère, #secret, #naissance, #prédation, #paysage, #pli, #pluie, #boue, #patience, #trembler, #solitude, #creusait, #cris, #oiseaux, #effrayants, #lente, #sel, #grain, #travail, #spore, #chant, #balivernes, #garage, #main, #taverne, #lieu, #creux, #chaloupe, #terrier, #ours, #qui, #femmes, #veulent, #douleurs, #chaudaille, #gueule, #vides, #immense, #geste, #interdit.

Un texte écrit en lisant Calamine de Mélanie Jannard et Royaume scotch tape de Chloé Savoie-Bernard. En lisant aussi cet article de Catherine Dorion et celui-ci de Kateri Lemmens. Écrire en commençant un nouvel emploi en animation avec des enfants et en apprivoisant doucement le concept de rentrée scolaire et de boîte à lunch qui doit contenir des aliments des quatre groupes alimentaires. Écrire en regardant des images de la Catalogne.

La question de l’identité est tellement complexe. Elle déborde du langage et du genre et ne peut pas être réduite non plus, qu’à une question culturelle ou d’orientation sexuelle. Ce texte naît d’une réflexion toute personnelle sur l’identité, réflexion qui me traverse depuis toujours et qui prend des tournures insoupçonnées depuis que, non seulement je suis maman, mais maman d’une petite fille… Lire la suite

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Lâcher prise et laisser du lousse…

Le lâcher prise! J’ai compris rapidement Mathilde que c’est ce que j’aurais de la difficulté à faire avec toi. Déjà l’accouchement a été long, infini. Nous avons entendu trois femmes qui accouchaient, le temps que me décide à te laisser aller. C’est à ce moment que j’ai compris que c’est ce que j’allais devoir apprendre toute ma vie : le laisser aller. J’aurais voulu te protéger pour toujours, te garder dans mon ventre. Jusqu’à l’étouffement. Maintenant que tu as commencé la maternelle, je te regarde partir en courant avec ton sac à dos trop grand et ta boîte à lunch. Tu sautes sur le jeu de marelle, tu observes, tu t’arrêtes sur une grosse roche, tu vas voir une amie. Moi, je reste toujours quelques minutes dans l’ombre à te regarder, à te trouver belle (mais pas que) et capable et drôle. Je m’étonne que le temps passe si vite, même si tout le monde le dit : « le temps passe trop vite. » J’essaie de prendre des instantanés en mémoire et je me répète que notre lien est élastique et que ça prend du lousse pour respirer l’une et l’autre.

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Corps à modeler

Lorsque j’étais plus jeune, adolescente, je dessinais systématiquement des ballerines. Des femmes très grandes avec de longues jambes. Des femmes, habituellement aux visages sans regard et sans bouche. J’en ai fait une version en argile dans un cours d’exploration spatiale au Cégep. Une femme de glaise en plein vol. J’ai échappé la figurine au sol et elle s’est fracassée en quelques fragments. Impossible de la rafistoler avec de la terre. Je me suis alors tournée vers une mousse qui durcissait au contact de l’air et de la broche. J’ai construit un socle pour ancrer ma danseuse, j’ai rabouter les morceaux avec des fils de métal, j’ai ajouté de la couleur avec de la peinture. Je me souviens encore du professeur, qui m’avait dit avoir été heureux de voir que je ne m’étais pas découragée, que j’avais profité de l’accident pour amener mon personnage ailleurs. Je crois même que je préférais cette statuette abîmée à sa version plus lisse…

 

Tous les matins je t’emmène chez ta gardienne dans une garderie en milieu familial. Tous les matins depuis que tu as un an. C passe plus de temps avec toi que j’en passe moi-même, elle est littéralement ta deuxième mère. Elle te nourrit, te console, te photographie, te cuisine des gâteaux d’anniversaire et te montre comment tenir un crayon. Comme moi, elle t’a beaucoup portée. Comme moi, à un moment donné C a commencé à avoir mal au dos. Il était temps d’arrêter de te garder dans nos bras, nos carcasses étaient courbaturées. On oublie comment c’est physique de s’occuper d’un jeune enfant. Sa présence, comme toutes ces mains aimantes, souvent des mains de mères immigrantes. Ces corps qui gardent nos enfants, pendant que d’autres corps vont travailler.

 

J’aime parler avec C. Elle et moi avons en commun de t’aimer. Un soir, au moment de venir te chercher, C m’a informée qu’elle devait prendre quelques jours de congé. Elle devait subir une intervention chirurgicale préventive, pour éviter de développer un cancer du sein. Une opération de routine pour retirer des ganglions non-cancéreux. Le médecin qui la suivait, qui était aussi chirurgien esthétique, lui a alors conseillé d’en profiter pour bénéficier d’une réduction mammaire. En fait, ce n’était pas vraiment une suggestion, puisqu’il avait déjà fixé le moment du rendez-vous sans autre discussion. Lorsque C a demandé au médecin de clarifier la nécessité (ou non) d’une telle intervention, le médecin lui a répondu que c’était une simple opération de routine, qu’il en faisait des dizaines par semaine les doigts dans le nez et il a ajouté :

 

« Vous allez retrouver la poitrine ferme de vos vingt ans Madame. »

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Les crocus

Ce matin nous marchions en chassant les crocus.

J’avais le moton. J’avais le goût de pleurer. Je trouvais ça tellement beau de chasser les crocus avec le manteau ouvert. Le soleil, le vent. J’avais le goût de pleurer parce que je suis fatiguée. Fatiguée, « épuisée de me coucher ». J’aime l’hiver, mais je dois avouer que parfois, lorsque l’hiver s’étire je dépéris. Je ne sais pas si c’est le fait d’être loin trop longtemps de ma bicyclette ou plutôt, de la lumière. Tout devient lourd et je ressemble à cette plante dans ma cuisine qui porte le nom de Misère. Cette plante résistante, qui resplendit l’été et qui passe toujours proche de trépasser au printemps. Cette plante, qui double de volume et dont les feuilles brillent au soleil en été. Cette plante qui prend toujours ça difficile de retourner à l’intérieur de la maison à l’automne. Cette plante qui dessèche tranquillement au fil des mois, dont les feuilles brunissent, qui se recroqueville et perd ses tiges. Cette plante c’est moi, qui s’abîme au fil du temps. Je dois dire que j’aime bien les fleurs fanées et que j’ai une grande tendresse pour toutes les choses éreintées, presque éteintes. J’aime voir la vie s’égratigner, le vernis écaillé et la persistance de toutes ces choses qui (se) fuient pour mieux rebondir. En boule sur soi-même et tout à coup avec un peu d’eau, la renaissance semble toujours possible. Les crocus c’est ça, une promesse, la preuve qu’on va pas mourir cette année.

La peur que tu t’abîmes aussi est tellement forte déjà. Dans toute mon imperfection, j’ai peur de faire de toi une plante en pot qui dessèche durant l’hiver. J’ai aussi, comme tout le monde, écouté cette série Netflix 13 reasons. Ça m’a ramenée en arrière et ça m’a projetée en avant. Maintenant j’ai encore plus peur… pour toi. Parce que dans toute sa beauté, la vie fait de nous des êtres fissurés de partout.

Et nous n’avons pas vu de crocus sur Papineau ce matin. Et toi tu courais dans le vent en criant : « on cherche pas de bancs de bébé pis des piñatas, nous on cherche des crocus. » C’était le matin des vidanges, il y avait toutes sortes de choses sur le bord de la rue, mais pas de crocus. Des petites tiges de futures tulipes, mais pas de crocus. Des poubelles pis une promesse.

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Décalée, difficile, différence et diversité en vrac

Lorsque tu es née Mathilde, j’ai passé 10 jours dans la maison chez grand-maman. 10 jours à regarder la vie par la fenêtre. Je me sentais submergée. J’avais littéralement l’impression que la vie se passait ailleurs, sans moi. J’étais complètement bouleversée et je trouvais étrange de voir les gens continuer d’aller travailler le matin comme si de rien n’était. Je me sentais décalée, mais bien sûr, ça ne changeait rien au quotidien des voisins et à la marche générale du monde. J’étais dans un aquarium.

Parce que c’est difficile parfois d’être maman.

Je sais que je demeure privilégiée et que nous sommes à une époque où, non seulement c’est plus facile d’être mère tout court, mais mère monoparentale en particulier. Nous habitons aussi un lieu où il est plus facile d’être parent semble-t-il. Ce n’est pas partout où l’état contribue à minimiser les iniquités avec des politiques familiales, pas partout les congés de maternité, pas partout les garderies à 7$… Le visage de la maternité change selon les époques et les espaces et il est multiple dans un même espace et à une époque donnée. Quand on se compare on se console qu’i disent, mais je revendique malgré tout le droit de ventiler et d’affirmer que malgré que ma maternité soit merveilleuse, elle est aussi (dans une même journée et à tous les jours) chaotique. Alternances d’amour et d’aboiements.

C’est difficile et quand j’entends mon amie Isabelle me dire que notre situation particulière (de foyer monoparental) est lourde, j’ai automatiquement un boulet dans le fond de la gorge et j’ai envie de me mettre en boule dans un coin pour pleurer ou oui, être bercée. Il y a des moments creux et certains passages à vide. Les 6 premier mois et le manque de sommeil, les périodes de crises et de confrontation. Je me souviens de la légèreté retrouvée lorsque j’ai réalisé que j’étais finalement passée à travers le sprint des premiers mois, suivi du vertige de comprendre que ma vie se transformait en marathon, que la course n’était pas finie et que j’avais devant moi toutes sortes d’autres défis. Ces défis ne sont pas sportifs, mais me demandent d’être en forme et de puiser encore dans toutes mes ressources. Pas toujours l’impression d’être capable d’y arriver. Se sentir mal outillée, vieille, fatiguée par moments et finalement, comme dans un marathon… retomber sur ses pieds, être toujours capable, avoir du rebond. Roller coaster du fou. Lire la suite

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Les premiers hivers

P1010214_webC’était mardi entre Noël et le Jour de l’An, non?… en nous levant nous avons découvert une épaisse couche de neige de notre fenêtre. C’était juste après avoir lu un article du Devoir publié sur le fil d’actualités FB d’un ami. Dans l’article en question, on établit un rapport entre l’amour de l’hiver et le degré de québécité…

« Peut-on en vouloir à des hommes qui ont souffert de l’hiver de vouloir le mettre à distance pour la suite de leur vie ? À en croire Louis-Edmond Hamelin, penseur de la nordicité, ce sont surtout les jeunes qui aiment aujourd’hui l’hiver. Ce serait à peu près 35 % de la population qui accepte l’hiver. Au médecin et écrivain Jean Désy, Hamelin expliquait par ailleurs que cette portion de la population lui apparaît comme des « gens près de leur pays, car, en réalité, accepter l’hiver, c’est accepter la québécité. Ce n’est pas une fantaisie, l’hiver ; c’est une réalité, un objet qui est là de façon récurrente chaque année. Quelqu’un qui aime l’hiver a, à mon avis, un degré de québécité plus élevé que celui qui passe son temps à le détester. »
– Jean-François Nadeau

Bon…. toujours au chaud, je me disais que moi… ben… oui… j’ose le dire… j’aime pas l’hiver! Ou plutôt, je lui préfère l’été, l’automne et le printemps. Je sais que c’est impensable de dire une chose pareille. C’est comme d’avouer qu’on n’aime pas Proust à des littéraires (j’aime pas Proust!). À la limite, une telle affirmation est pardonnée à de nouveaux arrivants, mais si t’es né ici, nécessairement la tolérance au froid fait partie de ton ADN. Ben oui… mais non!
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Moments-môman

Nos identités déambulatoires

100_1032Est-ce qu’on peut aller au-delà de la question de l’identité? Est-ce que nos choix, nos actions, nos doutes, nos questionnements peuvent vraiment se dissocier de cette question fondamentale : « qui suis-je »? Bien sûr, comme l’identité est mouvante, aussitôt qu’on s’approche d’un semblant de réponse, c’est qu’on est déjà ailleurs, autre. Aussi, la situation particulière du Québec, composé de deux solitudes et d’un « peuple invisible » n’est probablement pas étrangère au fait de se sentir soi-même une mosaïque complexe et fragmentée d’identités plurielles plus ou moins avouées. C’est-tu juste moi?
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Chronique, Moments-môman

Les matins gris

petite main dans l'ombre

photo prise par un participant du projet collectif UNE BOUTEILLE VERS LES ÉTOILES

Cet « épisode » est arrivé à l’automne l’an dernier et aujourd’hui j’y (re)pense…

Je me promenais avec Mathilde en poussette sous la pluie. Le genre de journée grise où tu marches parce que t’as l’impression que marcher est la seule façon de chasser les nuages. À chaque pas tu respires un peu mieux, tu es un peu plus présente, là là là. C’est ce qui te préoccupes ces temps-ci : la présence. C’est vrai que tu es très peu présente pour les autres et très peu présente à toi-même dans ce brouhaha urbain-médiatique-familial-de travail. Je crois même m’être plainte de l’absence de gens proches dernièrement et l’ironie du sort s’est chargée de me rappeler que je suis moi-même très peu disponible pour qui que ce soit. On m’invitait à prendre un thé que je n’ai jamais trouvé le temps de siroter. Je ne trouve pas le temps d’aller me faire couper les cheveux, tsé.

En descendant la rue, des fleurs partout. Les gens ont pris le temps de cultiver les carrés de terre autour des arbres. L’impression d’être au jardin botanique ou dans une ruelle verte. On décide de prendre l’autobus au moment où la pluie s’intensifie. Dans l’autobus un homme lit Milan Kundera – l’insoutenable légèreté de l’être – un garçon regarde avec envie le plat de céréales de Mathilde – nous sommes tassés comme des sardines humides. Il y a un homme habillé avec un sac de vidange, imperméable de fortune et une dame noire qui porte un tailleur vert émeraude.
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