Archives de catégorie : Moments-môman

Sacrifices et liberté

La Presse, 8 mai 2012

Drôle de semaine, comme les précédentes. Je regarde le calendrier, ne sachant plus où nous en sommes. Une semaine de flottements et d’incertitudes, encore. Nous nous sommes appelées tous les jours, toi et moi maman, et comme à l’habitude, puisque ça devient une habitude, tu me racontes toutes sortes de choses : le voyage au Liban de tes parents (mes grands-parents), la première fois que tu as fait de la bicyclette à l’âge adulte et ton nouveau rituel d’aller voir à chaque jour les nouvelles résidences de personnes âgées qui sont sur la liste des lieux où il y a une éclosion de COVID-19. Tu connais quelqu’un qui habite l’un de ces CHSLD, où la majorité des résidents sont infectés. Je suis allée voir la dite liste, moi aussi, et les noms des milieux de vie, dont plusieurs sont à Montréal, semblent se succéder à l’infini, en jaune, en orange et en rouge. C’est bien écrit, oui, ton amie demeure dans un CHSLD où 74% des gens sont malades. Je me souviens t’avoir entendue me parler de cette dame, qui a été transférée dans le CHSLD en question après avoir fait un AVC. Elle n’était pas heureuse de se retrouver là-bas, loin de son quartier, de son monde, de ses repères. Ça demande beaucoup d’adaptation, devoir casser maison pour une petite chambre, tout en sachant qu’on en est à notre dernier déménagement. Tu dis que tout est une question de regard sur les choses, mais je pense que ça prend du temps parfois pour avaler la nouveauté. Et là, il n’est plus question de s’habituer à de la nouvelle nourriture ou un nouveau voisinage, ton amie ne peut plus sortir de sa chambre. Elle n’est pas confinée à domicile, elle doit demeurer entre les quatre murs d’une seule pièce. Elle demeure entre les quatre murs de sa chambre et on lui dit que quelques personnes sont malades dans la bâtisse. Quatre ou cinq, selon elle. Tu l’appelles à l’occasion, à défaut de pouvoir aller la visiter comme tu l’as fait à quelques reprises ces derniers mois. Oui, tu allais la visiter. Je te dis que j’ai entendu cette semaine Lise Bissonnette et Yves Boisvert rapporter à la radio que les résidents des CHSLD reçoivent en moyenne deux visites par année. Deux visites par année. Deux visites par année. Deux_visites_par_année.

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Frisson(s), peur et sentinelle paranoïaque

La Presse, 7 mai 2012

D’aussi loin que je me rappelle, j’ai toujours eu peur la nuit. Peur du noir, du vide, peur quand les gens dorment et que la vie est en suspens. J’ai peu de souvenirs d’enfance, mais je me rappelle que je me racontais déjà des scénarios catastrophe à cette époque. J’ai fait longtemps des cauchemars éveillés en lien avec cette publicité animée du service de prévention des incendies, où l’on voyait une maison prendre feu et une dame nous pointer du doigt en disant « et vous? », pour questionner nos habiletés à faire face à un éventuel incendie. Je m’endormais en imaginant que la maison brûlait. J’essayais de voir comment sortir de ma chambre et comment survivre si toi et papa mourriez. Je pleurais et ce faisant, je savais que je pleurais non pas la réalité, mais la fiction. J’avais déjà, faut croire, de la difficulté à faire la distinction entre les deux.

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Confinement et solitude(s)

La Presse, 05 mai 2012

Dans son journal de confinement du 24 mars, Wajdi Mouawad parle du sentiment d’inutilité que ressent le père lors de l’accouchement. C’est à l’évocation de l’accouchement que je me suis rappelée que j’ai déjà eu l’impression d’être confinée, précisément quand Mathilde est née. Lorsque Mathilde est née, j’ai passé quelques semaines chez toi maman, dans ton appartement sombre de la rue Christophe-Colomb. Tandis que les heures s’égrenaient dans le noir entre deux boires, j’avais le sentiment que la vie continuait sans moi et que j’avais accès à cette dernière seulement derrière le filtre flou d’une fenêtre paravent. J’étais à l’intérieur et tout tournait autour de tâches maternelles et d’un petit être, qui, pour la première fois n’était pas moi et tous les autres étaient à l’extérieur. Ces autres, marchaient, mangeaient des sandwichs dans la rue, transportaient des sacs avec des choses importantes dedans, se tenaient la main même parfois. Moi, j’avais de la difficulté à lire deux lignes d’un livre, j’avais des feuilles de chou sur les seins, j’avais peur d’écraser mon bébé en co-dormant, je buvais du jus de canneberges pour amoindrir les douleurs d’une infection urinaire et j’écoutais la nuit durant toute la programmation journalière de Radio-Canada en berçant l’enfant. J’avais l’impression d’habiter une grotte et que je n’en sortirais jamais. Je tournais en rond comme une ourse en cage. Et pourtant. J’en suis éventuellement sortie, assez rapidement, j’ai même retrouvé mes facultés intellectuelles, qui n’avaient besoin que d’un peu de sommeil et de sécurité pour se manifester. Ce confinement avec Mathilde me ramène par moment à cet endroit-là, dans la grotte où je suis seule pour m’occuper d’un enfant dont je suis l’unique responsable. Ça me ramène dans mes pires peurs de ne pas être à la hauteur, d’être dépassée, de tomber malade, voire de mourir. Être maman monoparentale, c’est parfois porter une grotte au fond du ventre, être confinée par en dedans, être emmurée dans ton rôle. Pis d’autres jours, ne t’en fais pas maman, c’est plus léger.

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s’appartenir

Je suis toujours bercée dans le ventre de ma mère. Protégée par cette main dans mes cheveux qui s’invente violon. Une main bonne pour pétrir du pain. Violence d’odeur de brûlé. Et dire que certains ventres ne se laissent pas connaître et que nous pouvons ne vivre que dans les proverbes. Sauve-toi dit la petite voix… avant d’être vieille et chauve.

J’ai l’avoir et l’être dans plusieurs temps et espaces. Je suis l’hiver dans une fenêtre. Langage amélanchier de par lignée. Mobile à bicyclette. Pour desserrer les poings. Pour échapper la colère d’un monde gravier. Ouvrir les mains sur le guidon. Coudonc. Rouler. Guidons. Le vent me baigne, me draine. Je suis en vie. À chaque coup de pédale, le fleuve remonte mon cœur chamade. Continuer la lecture de s’appartenir

À qui appartiennent mes désirs?

Écrire un texte à partir des mots de Carl Lacharité (envoyés aux relayeurs-web de Vocalités vivantes par courriel) et de Sébastien Lamarre #espèce, #arbre, #rescapé, #corps, #fougère, #secret, #naissance, #prédation, #paysage, #pli, #pluie, #boue, #patience, #trembler, #solitude, #creusait, #cris, #oiseaux, #effrayants, #lente, #sel, #grain, #travail, #spore, #chant, #balivernes, #garage, #main, #taverne, #lieu, #creux, #chaloupe, #terrier, #ours, #qui, #femmes, #veulent, #douleurs, #chaudaille, #gueule, #vides, #immense, #geste, #interdit.

Un texte écrit en lisant Calamine de Mélanie Jannard et Royaume scotch tape de Chloé Savoie-Bernard. En lisant aussi cet article de Catherine Dorion et celui-ci de Kateri Lemmens. Écrire en commençant un nouvel emploi en animation avec des enfants et en apprivoisant doucement le concept de rentrée scolaire et de boîte à lunch qui doit contenir des aliments des quatre groupes alimentaires. Écrire en regardant des images de la Catalogne.

La question de l’identité est tellement complexe. Elle déborde du langage et du genre et ne peut pas être réduite non plus, qu’à une question culturelle ou d’orientation sexuelle. Ce texte naît d’une réflexion toute personnelle sur l’identité, réflexion qui me traverse depuis toujours et qui prend des tournures insoupçonnées depuis que, non seulement je suis maman, mais maman d’une petite fille… Continuer la lecture de À qui appartiennent mes désirs?

Lâcher prise et laisser du lousse…

Le lâcher prise! J’ai compris rapidement Mathilde que c’est ce que j’aurais de la difficulté à faire avec toi. Déjà l’accouchement a été long, infini. Nous avons entendu trois femmes qui accouchaient, le temps que me décide à te laisser aller. C’est à ce moment que j’ai compris que c’est ce que j’allais devoir apprendre toute ma vie : le laisser aller. J’aurais voulu te protéger pour toujours, te garder dans mon ventre. Jusqu’à l’étouffement. Maintenant que tu as commencé la maternelle, je te regarde partir en courant avec ton sac à dos trop grand et ta boîte à lunch. Tu sautes sur le jeu de marelle, tu observes, tu t’arrêtes sur une grosse roche, tu vas voir une amie. Moi, je reste toujours quelques minutes dans l’ombre à te regarder, à te trouver belle (mais pas que) et capable et drôle. Je m’étonne que le temps passe si vite, même si tout le monde le dit : « le temps passe trop vite. » J’essaie de prendre des instantanés en mémoire et je me répète que notre lien est élastique et que ça prend du lousse pour respirer l’une et l’autre.

Corps à modeler

Lorsque j’étais plus jeune, adolescente, je dessinais systématiquement des ballerines. Des femmes très grandes avec de longues jambes. Des femmes, habituellement aux visages sans regard et sans bouche. J’en ai fait une version en argile dans un cours d’exploration spatiale au Cégep. Une femme de glaise en plein vol. J’ai échappé la figurine au sol et elle s’est fracassée en quelques fragments. Impossible de la rafistoler avec de la terre. Je me suis alors tournée vers une mousse qui durcissait au contact de l’air et de la broche. J’ai construit un socle pour ancrer ma danseuse, j’ai rabouter les morceaux avec des fils de métal, j’ai ajouté de la couleur avec de la peinture. Je me souviens encore du professeur, qui m’avait dit avoir été heureux de voir que je ne m’étais pas découragée, que j’avais profité de l’accident pour amener mon personnage ailleurs. Je crois même que je préférais cette statuette abîmée à sa version plus lisse…

 

Tous les matins je t’emmène chez ta gardienne dans une garderie en milieu familial. Tous les matins depuis que tu as un an. C passe plus de temps avec toi que j’en passe moi-même, elle est littéralement ta deuxième mère. Elle te nourrit, te console, te photographie, te cuisine des gâteaux d’anniversaire et te montre comment tenir un crayon. Comme moi, elle t’a beaucoup portée. Comme moi, à un moment donné C a commencé à avoir mal au dos. Il était temps d’arrêter de te garder dans nos bras, nos carcasses étaient courbaturées. On oublie comment c’est physique de s’occuper d’un jeune enfant. Sa présence, comme toutes ces mains aimantes, souvent des mains de mères immigrantes. Ces corps qui gardent nos enfants, pendant que d’autres corps vont travailler.

 

J’aime parler avec C. Elle et moi avons en commun de t’aimer. Un soir, au moment de venir te chercher, C m’a informée qu’elle devait prendre quelques jours de congé. Elle devait subir une intervention chirurgicale préventive, pour éviter de développer un cancer du sein. Une opération de routine pour retirer des ganglions non-cancéreux. Le médecin qui la suivait, qui était aussi chirurgien esthétique, lui a alors conseillé d’en profiter pour bénéficier d’une réduction mammaire. En fait, ce n’était pas vraiment une suggestion, puisqu’il avait déjà fixé le moment du rendez-vous sans autre discussion. Lorsque C a demandé au médecin de clarifier la nécessité (ou non) d’une telle intervention, le médecin lui a répondu que c’était une simple opération de routine, qu’il en faisait des dizaines par semaine les doigts dans le nez et il a ajouté :

 

« Vous allez retrouver la poitrine ferme de vos vingt ans Madame. »

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Les crocus

Ce matin nous marchions en chassant les crocus.

J’avais le moton. J’avais le goût de pleurer. Je trouvais ça tellement beau de chasser les crocus avec le manteau ouvert. Le soleil, le vent. J’avais le goût de pleurer parce que je suis fatiguée. Fatiguée, « épuisée de me coucher ». J’aime l’hiver, mais je dois avouer que parfois, lorsque l’hiver s’étire je dépéris. Je ne sais pas si c’est le fait d’être loin trop longtemps de ma bicyclette ou plutôt, de la lumière. Tout devient lourd et je ressemble à cette plante dans ma cuisine qui porte le nom de Misère. Cette plante résistante, qui resplendit l’été et qui passe toujours proche de trépasser au printemps. Cette plante, qui double de volume et dont les feuilles brillent au soleil en été. Cette plante qui prend toujours ça difficile de retourner à l’intérieur de la maison à l’automne. Cette plante qui dessèche tranquillement au fil des mois, dont les feuilles brunissent, qui se recroqueville et perd ses tiges. Cette plante c’est moi, qui s’abîme au fil du temps. Je dois dire que j’aime bien les fleurs fanées et que j’ai une grande tendresse pour toutes les choses éreintées, presque éteintes. J’aime voir la vie s’égratigner, le vernis écaillé et la persistance de toutes ces choses qui (se) fuient pour mieux rebondir. En boule sur soi-même et tout à coup avec un peu d’eau, la renaissance semble toujours possible. Les crocus c’est ça, une promesse, la preuve qu’on va pas mourir cette année.

La peur que tu t’abîmes aussi est tellement forte déjà. Dans toute mon imperfection, j’ai peur de faire de toi une plante en pot qui dessèche durant l’hiver. J’ai aussi, comme tout le monde, écouté cette série Netflix 13 reasons. Ça m’a ramenée en arrière et ça m’a projetée en avant. Maintenant j’ai encore plus peur… pour toi. Parce que dans toute sa beauté, la vie fait de nous des êtres fissurés de partout.

Et nous n’avons pas vu de crocus sur Papineau ce matin. Et toi tu courais dans le vent en criant : « on cherche pas de bancs de bébé pis des piñatas, nous on cherche des crocus. » C’était le matin des vidanges, il y avait toutes sortes de choses sur le bord de la rue, mais pas de crocus. Des petites tiges de futures tulipes, mais pas de crocus. Des poubelles pis une promesse.

Décalée, difficile, différence et diversité en vrac

Lorsque tu es née Mathilde, j’ai passé 10 jours dans la maison chez grand-maman. 10 jours à regarder la vie par la fenêtre. Je me sentais submergée. J’avais littéralement l’impression que la vie se passait ailleurs, sans moi. J’étais complètement bouleversée et je trouvais étrange de voir les gens continuer d’aller travailler le matin comme si de rien n’était. Je me sentais décalée, mais bien sûr, ça ne changeait rien au quotidien des voisins et à la marche générale du monde. J’étais dans un aquarium.

Parce que c’est difficile parfois d’être maman.

Je sais que je demeure privilégiée et que nous sommes à une époque où, non seulement c’est plus facile d’être mère tout court, mais mère monoparentale en particulier. Nous habitons aussi un lieu où il est plus facile d’être parent semble-t-il. Ce n’est pas partout où l’état contribue à minimiser les iniquités avec des politiques familiales, pas partout les congés de maternité, pas partout les garderies à 7$… Le visage de la maternité change selon les époques et les espaces et il est multiple dans un même espace et à une époque donnée. Quand on se compare on se console qu’i disent, mais je revendique malgré tout le droit de ventiler et d’affirmer que malgré que ma maternité soit merveilleuse, elle est aussi (dans une même journée et à tous les jours) chaotique. Alternances d’amour et d’aboiements.

C’est difficile et quand j’entends mon amie Isabelle me dire que notre situation particulière (de foyer monoparental) est lourde, j’ai automatiquement un boulet dans le fond de la gorge et j’ai envie de me mettre en boule dans un coin pour pleurer ou oui, être bercée. Il y a des moments creux et certains passages à vide. Les 6 premier mois et le manque de sommeil, les périodes de crises et de confrontation. Je me souviens de la légèreté retrouvée lorsque j’ai réalisé que j’étais finalement passée à travers le sprint des premiers mois, suivi du vertige de comprendre que ma vie se transformait en marathon, que la course n’était pas finie et que j’avais devant moi toutes sortes d’autres défis. Ces défis ne sont pas sportifs, mais me demandent d’être en forme et de puiser encore dans toutes mes ressources. Pas toujours l’impression d’être capable d’y arriver. Se sentir mal outillée, vieille, fatiguée par moments et finalement, comme dans un marathon… retomber sur ses pieds, être toujours capable, avoir du rebond. Roller coaster du fou. Continuer la lecture de Décalée, difficile, différence et diversité en vrac

Les premiers hivers

P1010214_webC’était mardi entre Noël et le Jour de l’An, non?… en nous levant nous avons découvert une épaisse couche de neige de notre fenêtre. C’était juste après avoir lu un article du Devoir publié sur le fil d’actualités FB d’un ami. Dans l’article en question, on établit un rapport entre l’amour de l’hiver et le degré de québécité…

« Peut-on en vouloir à des hommes qui ont souffert de l’hiver de vouloir le mettre à distance pour la suite de leur vie ? À en croire Louis-Edmond Hamelin, penseur de la nordicité, ce sont surtout les jeunes qui aiment aujourd’hui l’hiver. Ce serait à peu près 35 % de la population qui accepte l’hiver. Au médecin et écrivain Jean Désy, Hamelin expliquait par ailleurs que cette portion de la population lui apparaît comme des « gens près de leur pays, car, en réalité, accepter l’hiver, c’est accepter la québécité. Ce n’est pas une fantaisie, l’hiver ; c’est une réalité, un objet qui est là de façon récurrente chaque année. Quelqu’un qui aime l’hiver a, à mon avis, un degré de québécité plus élevé que celui qui passe son temps à le détester. »
– Jean-François Nadeau

Bon…. toujours au chaud, je me disais que moi… ben… oui… j’ose le dire… j’aime pas l’hiver! Ou plutôt, je lui préfère l’été, l’automne et le printemps. Je sais que c’est impensable de dire une chose pareille. C’est comme d’avouer qu’on n’aime pas Proust à des littéraires (j’aime pas Proust!). À la limite, une telle affirmation est pardonnée à de nouveaux arrivants, mais si t’es né ici, nécessairement la tolérance au froid fait partie de ton ADN. Ben oui… mais non!
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