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La salamandre turquoise

La taverne du désert [10]

Chantal Bergeron. « La taverne du désert », LA SALAMANDRE TURQUOISE
10 – MISHAPAN NITASSINAN  (Gilles Bélanger/Joséphine Bacon)
Saguenay Mistassini Chihuahua Paspébiac
Manhattan Milwaukee Watchiya Rimouski
Escuminac Chichen Itaza Caraquet Matagami
Squatec Tabousintac Ixtapa Tracadigache
Mishapan Mishapan
Nitassinan nitassinan
Que notre terre était grande

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La Petite Sirène y goûte

COPENHAGUE (AFP) – La Petite Sirène, symbole légendaire de Copenhague, a été aspergée de peinture rose par un ou des inconnus, a indiqué hier le porte-parole de la police de la capitale danoise. « Nous ne savons pas si cet acte de vandalisme est  lié à l’évacuation de la maison des jeunes. Mais nous enquêtons à ce sujet », a déclaré à l’AFP Flemming Steen Munch. Mais la Petite Sirène a été rapidement nettoyée, selon un témoin, afin de ne pas choquer ses amoureux qui viennent tous les jours lui rendre visite, même pendant les journées glaciales d’hiver. Mesurant 1,25 mètre de haut et pesant 175 kg, la statue de cuivre a été l’objet de plusieurs agressions depuis les années 60, au cours desquelles elle a notamment été décapitée à deux reprises et amputée d’un bras une fois.

L’été, la MT-elle adore pêcher le poisson. La chaloupe sur laquelle elle happe, harponne, s’appelle la Caravane de la Mémoire. Passagère anonyme de La Caravane de la Mémoire, Marie-Marine reconnaît son héritage, point d’ancrage et tremplin de ses aspirations. Chaque année, aujourd’hui, là, là, la MT-elle répète le voyage vers le pays sauvage, puisque les racines sont marines. Jamais assez grande pour tous ses désirs, s’éloigner pour mieux revenir. Nager, rouler, voler, avaler des centaines de kilomètres pour rejoindre l’eau, migrer pour retrouver la mer et retourner dans son île, son fleuve natal, le soir venu, à minuit. Marcher là où il n’y a pas de trace, seulement le ressac de l’eau et le nord-est, qui nous ballottent et nous gardent vivants, allumés, aériens. Un éden apprivoisé sans cartographie, sinon pour les navigateurs et peut-être pour les poissons voyageurs, comme le royal esturgeon et autres dorades nomades. Un espace sans ville, sans frontière, appartenant à tous et à personne.

Elle voyage parfois avec Quenouille, parfois avec Marhé, mais elle aime bien aussi être seule à certains moments donnés. Ça devient alors ce qu’elle appelle son retour à la source, à l’archipel de sel et de rochers à fleur d’eau. Au fil des affluents, elle retrouve sa nature profonde et tout ce qui concerne le poids, ajouté, des ombres. Une confrontation avec elle-même, un bilan aquatique one on one et parfois, au contraire, des retrouvailles inattendues avec, qui les amazones marines, qui les artistes anarchistes, qui les nageuses aux mille détours. Des sœurs, des mères, des tantes, qui se tiennent par la main en ribambelle et dont les histoires se confondent à force d’être semblables. Elle est ses femmes et ses femmes sont elle-même. Toutes amnésiques.

Lorsque la mémoire lui revient trop vite, alors elle boit. Boire à n’en plus savoir qui elle est, jusqu’à trouver cet état d’apesanteur recherché, cette spirale, au point où toute l’eau se transforme en désert blanc de flocons qui l’assiègent. And if you go chasing rabbits – And you know you’re going to fall[i]. Courir avec les lapins de garenne en titubant. Entendre le bruit de ses propres pas haletants dans la neige, qui colle aux semelles. Désespoir. Sentir seulement le lent ressac atrophié de l’eau, qui fait valser les plaques de glace sur quelques malheureux centimètres de distance. Boire encore, parce que la soif ne s’étanche pas, même une fois le soleil couché et malgré toute l’eau du monde disponible à ses pieds, mais figée. Une boit-sans-soif, sans soi, sans toit, sans émoi. La passion, ce calvaire, et l’ennui qui guettent aussitôt qu’il y a immobilité. Asservie. When men on the chessboard – Get up and tell you where to go[ii]. Être littéralement en ébullition au milieu des eaux, malgré le froid, malgré la neige. N’être soi-même qu’au milieu du mouvement et qu’au plus fort de l’agitation, voire du drame, de l’accablement. C’est pas mêlant, elle croit parfois vivre à côté d’un volcan. N’être plus, comme la sirène, qu’écume de mer pendant l’hiver. Et pourtant, tendre à être plus, à avaler la mer dans son entier avec ses coquillages et ses poissons. Avoir la baleine dans son ventre plutôt que l’inverse. Enfanter!

Alors, elle ne dort plus, mange peu et laisse porter ses songes à travers le capteur de rêves accroché près du moteur. I am a traveler of both time and space[iii]. Elle s’allonge sur le dos, regarde le ciel magnifique de verticalité, dont l’étendue se confond, à l’horizon, avec la mer. Étourdissant. Les poissons sont le reflet des oiseaux et vice versa. Plus aucune prise sur l’espace, qui manque d’aspérités dans tous ces dégradés azur. La MT est englobée. Elle tombe à l’infini et tente de se relever dans cette journée sans fin, toujours la même. Un mardi, un mar-di. Marre…

NOIR ET BLANC. Elle regarde à l’horizon dans sa lunette d’approche. Elle entend des voix, des chants. Ni des sirènes, ni des baleines. Elle croit que tous les grands chanteurs sont saumons à demi et que toutes les grandes chorales naissent de la mer. Au parfait silence s’attache une première voix, qui s’élève, s’envole, transportée par violons et flûtes, puis s’ajoute une seconde voix et l’ensemble de l’orchestre et encore, toutes les voix, à l’attaque, avec leur pleine intensité et leurs poumons battants.

En plongée, Marie-Marine aperçoit dans les nuages et dans l’eau, cette chorale d’hommes et de femmes poissons disposée en cercle. Ils sont assis, sous une lune d’été, sur des roches qui affleurent à la surface de l’eau, dans une danse, un cancan aquatique. Des chants de gorge, qui s’entremêlent aux extraits d’une musique charleston et de l’ahurissante Kashmir[iv]. Aria de la musique de l’eau. En arrière-plan, des hommes bleus avec leur visage voilé et leurs chameaux, comme un mirage qui se déroule avec les vagues devant les yeux de la soie-fée. Shangri-La, SOI dans la paix et la tranquillité ambiantes. Puis, arrive un bateau qui file, une caravelle familière qui transporte une chorale d’enfants en apnée et les fruits d’une pêche miraculeuse abondante. Au milieu de cette chorale inhabituelle, Quenouille, dont la voix n’arrive pas à percer, qui lui tend un bébé. L’enfant a les mains palmées et lui demande : « te rappelles-tu d’tes rêves à ton réveil? »

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Elle se réveille dans la chaloupe, ramasse les bouteilles d’alcool. Elle doit s’occuper d’éviscérer les poissons, les vider à l’aide d’un couteau à lame acérée. Alors tout devient rouge dans la barque, comme les champs de batailles américains lors du génocide amérindien. Boucheries ambulantes, bisons red bull assassinés. Hommes, femmes et enfants, scalpés. Est-ce que je me souviens des Mohawks, des Apaches, des Pueblos, des Algonquins, des Olmèques, des Attikameks, des Aymaras, des Ojibway, des Innus, des Omahas, des Cris, des Sioux, des Béothuks, des Mayas, des Hurons, des Delawares, des Onneiouts, des Onontagués, des Comanches, des Aztèques, des Abénaquis, des Cherokees, des Quechuas, des Inuits, des Navajos, des Mikmakiks, des Tsonnontouans, des Cheyennes, des Mohaves, des Mapuches?

Le bateau prend alors l’odeur de la mort, une puanteur inébranlable dont l’eau de Javel ne vient pas à bout. Une douleur fantôme, qui rappelle les membres arrachés, le temps disparu, les langues perdues. Mais les saumons et les hommes continuent de remonter, d’aller contre le courant sans relâche. Malgré les marques d’un courage sans faille, en cours de route, le corps se métamorphose, la belle robe argentée change de couleur, se couvre d’écailles rouges comme celles du sockeye et les mâchoires se tordent. Des centaines d’humains épuisés meurent chaque année, se décomposent et nourrissent alevins et arbres environnants. Mais certains coureurs de fond, indisciplinés et libres, dont les plaies longtemps léchées sont maintenant cicatrisées, sont prêts pour un nouveau cycle.

La tradition veut que les arêtes du premier saumon pêché de l’année soient rejetées à la mer, ainsi l’esprit du poisson pourra prendre la route du retour et rejoindre son peuple au fond des eaux, afin de renaître.


[i] Jefferson Airplane, « White Rabbit », Surrealistic pillow, 1967, [piste 10].

[ii] Jefferson Airplane, chanson citée.

[iii] Robert Plant et Jimmy Page, « Kashmir [1975] », No quarter, 1994, [piste 13].

[iv] Robert Plant et Jimmy Page, chanson citée.

La salamandre turquoise

Un bourgeon su’ l’bout d’la langue [9]

Chantal Bergeron. « Un bourgeon su’ l’bout d’la langue », LA SALAMANDRE TURQUOISE
09 –CON TODA PALABRA 
(Lhasa de Sela)
Con toda palabra
Con toda sonrisa
Con toda mirada
Con toda caricia /

Me acerco al agua
Bebiendo tu beso
La luz de tu cara
La luz de tu cuerpo

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Adam regarde immodérément Quenouille, qui, elle, observe avec manie M***. Il aurait bien aimé marcher main dans la main avec celle-ci plutôt qu’avec celui-là, il aurait préféré qu’ELLE se lève pour le shake-hand de secours. Mais passons. Pour infiltrer le champ de vision de la murène insaisissable et ainsi avoir, peut-être, la chance de voler (haut les mains! This is an hearth robbery!) une œillade, l’amoureux des salamandres se rapproche de son rival mondain. De fait, M*** est déguisé en courtisan. Façon très XVIIe, il est habillé tape-à-l’œil avec moult plumes et pierreries. Il croit que l’habit fait le moine, quoiqu’il n’ait rien de très monastique. Et il parle bla-bla-bla sans s’arrêter bla-bla-bla, d’une manière étourdissante.

M***

Elle te plaît, c’est clair, mais c’est qu’il te faudra pluss que cette mine dans ton crayon pour impressionner Anna, qui est à moi. Moi! Moi! Moi! Elle ne se possède plus. Visiblement, elle t’a piqué aussi. Hélas, tu te pâmes, tandis qu’elle n’aime que moi. Moi! Moi! Moi! Eh oui, toujours la même histoire. L’amour, la mort, sa mort. Des dosages divers selon le moment, cette fois-ci un peu plus d’amour, cette fois-là un peu plus de mort. L’absence de sens! L’isolement, le doute. Le doute maudit qui ne nous quitte, jamais. Des versions multipliées d’une histoire unique, sans fin. Peut-être. Mille petites sirènes délaissées, Mme de Tourvel, Bovary, Donalda et cie. Est-ce bien nécessaire de sacrifier celle-ci aussi? Qu’est-ce qui est vraiment personnel dans tout ça? Qui décide de quoi, contrôle quoi que ce soit?

ADAM

La ponctuation! La ponctuation nous appartient.

M***

Ah! La ponctuation! Les soupirs, l’attente des points de suspension. Extase et colère, qui se détendent dans l’exclamatif. La dictature du point final, son absolu, son illusion de fermeture définitive et de non-retour. Ah bon, eh oui, les virgules du style. Je ne veux pas d’elles comme bouées. Pas même comme amoureuse. J’ai été insouciant. Je l’ai laissée s’approcher, mais sans jamais vraiment ouvrir la porte. C’est que je la garde à distance. Tout l’monde a droit à son jardin secret, non? Et puis, je ne veux pas m’engager, ce que je veux, c’est ma liberté. Je me suis assoupi près d’elle par intérêt, parce que tout l’monde l’aimait, mais je ne vois plus, déjà, ce qu’elle a tant à m’apporter.

ADAM

T’as peur de quoi? Tu caches quoi? A sait déjà qu’t’es comme tout l’monde, qu’t’es vulnérable.

M***

Anyway, est-ce qu’elle-même s’intéresserait à moi bien bien longtemps? Est-ce que je suis ASSEZ pour elle? Assez drôle? Assez bon amant? Assez intelligent?

ADAM

D’après toi, si la fille a l’choix entre un beau trou d’cul pis un bon gars, c’est qui qu’a choisit?

M***

Le trou d’cul bien sûr. Moi! Moi! Moi!

Quenouille arrive sur l’entrefaite et prend la main d’Adam, la regarde, la caresse.

QUENOUILLE

Cette main m’a beaucoup touchée. Je suis tentée d’y lire les lignes, les nervures.

M***

Niaiseries! Les diseuses de bonne aventure, toutes des charlatans, des Charlotte-ânes.

Il retire la main d’Anna de celle d’Adam et l’attire vers lui comme un trophée.

La salamandre turquoise

slam LE SPECTATEUR [8]

Chantal Bergeron. « slam LE SPECTATEUR », LA SALAMANDRE TURQUOISE
08 – UN INCIDENT À BOIS-DES-FILION (Beau Dommage)
J’suis en amour avec une fille
Qui s’est noyée entre deux îles
Elle s’est perdue entre deux eaux
Avec des algues autour des chevilles
La tête en l’air, comme un roseau

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Quenouille dans l’ombre, accotée à un mur avec son décolleté. Adam a l’habitude d’être devant un auditoire d’étudiants, de mendiants de connaissances, mais aujourd’hui, c’est différent. Il n’est pas là pour parler science, mais plutôt, pour déposer ses tripes molles sur la table, devant ELLE. Telle une offrande qui pourrait devenir empoisonnée si elle LA rejette (l’offrande), LE rejette (lui). Celle qui ne soupçonne pas, qui ne sait pas, parce que trop occupée à regarder dans une autre direction, malveillante. Klaxonne un vers à l’oreille, Valérie s’ennuyait / Dans les bras de Nicolas / Mais Nicolas, celui-là / Ne le savait pas[i]. Murmure… tu es trop gentil, ami, pour être repérable! Il se dit qu’il doit frapper fort, mordre, afin d’échapper à la mort, au monotone, pour éviter de demeurer invisible. Il s’installe derrière un drap monochrome sur lequel sont projetées des images méli-mélo, des prises de vue de blocs appartements, d’immeubles à logements, où défilent des fenêtres anonymes. Des tentures tirées – Un matou gris minaude – Le bruit d’une connexion Internet par modem téléphonique. Les alvéoles d’un rayon de ruche – les livres d’un rayon de bibliothèque – les wagons d’un train – des toilettes publiques – des cubicules de travail – des boxes d’animaux – des cellules de prison

Le murmure mitoyen[ii]

Tout l’monde a peur

Tout l’monde a peur

De c’qui est à la fois si proche et si loin

De c’qui est à la fois si proche et si loin

À portée de main

À portée de main

Derrière le mur mitoyen

Derrière le mur mitoyen

LE SPECTATEUR[iii]

Désespoir du printemps
Entendre et voir le spectacle comme une messe alternative, une communion
Sortir son chapelet d’émotions, l’égrener dans la noirceur abyssale du théâtre
Inspirer – expirer, au même rythme que toi, tes pas, tes asphyxies passagères
Rire nerveusement de mon corps maladroit, anamorphose du tien
¿Tu es tableau vivant?

Second acte
Opération de charme
Noisetier enraciné

Voyage au cœur d’une toile impressionniste, où ta sève sert d’aquarelle
Retour au paradoxe du comédien, même le polygraphe se sent obligé
A la fois athlète, allumeuse et joueuse, tu revis chaque soir l’émotion pour moi
Iris pénétrants, qui commandent la contemplation, les disciples s’agenouillent, applaudissent

Désirs fourbes
Entendre la salle
Suspendue à tes pieds
Impulsion, ovation
Regard se tourne vers l’immensité intérieure, pénètre l’abîme, touché l’esprit

Droites contrastant avec les lignes courbes ondoyantes de tes bras, telles des branches
Epier dans l’ombre les rayons qui s’accrochent à ta chevelure blonde
Surimpression musique, mouvements, mots la grâce égratignée comme absolu
Intensité
Retarder la fin

Déjouer temps et serments
Emmagasiner l’adrénaline
Saisons se déchaînent, roue de fortune qui reprend sa course et repasse par l’alpha
Instantanés d’affects captés, transmis et acclamés de façon bien méritée
Ravissement général, la salle fait ses adieux et je rentre chez moi, assommée

Développer des anticorps contre le mariage et préférer la réelle rencontre réciproque
Espérer encore
Se relever encore
Insuffler encore
Respirer

Inspirer – expirer

Iris pénétrants

Inspirer – expirer

La grâce égratignée

Inspirer – expirer

Saisons se déchaînent

Inspirer – expirer

Les disciples s’agenouillent

Inspirer – expirer

Retarder la fin

Inspirer – expirer

Assommée

[Respiration haletante.]

Inspirer – expirer

Inspirer – expirer

Inspirer – expirer

Inspirer – expirer

Inspirer – expirer

Inspirer – expirer

Inspirer – expirer

Espérer!

De c’qui est à la fois si proche et si loin

Tout l’monde a peur

Tout l’monde a peur

De c’qui est à la fois si proche et si loin

De c’qui est à la fois si proche et si loin

À portée de main

À portée de main

Derrière le mur mitoyen

Derrière le mur mitoyen
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Sur l’écran improvisé, de nouveau les fenêtres anonymes. Une publicité platonique pour des produits pharmaceutiques – Des semis au soleil – Un climatiseur bruyant – Le silence en arrière-plan. En fondu, l’image d’un mur de brique s’imprime sur le drap blanc maintenant rouge cramoisi. Après un certain temps, Adam effectue une mince entaille dans la murale cinématographique avec une paire de ciseaux. Is There Anybody Out There[iv]? Il passe sa main marionnette à travers la fente et l’agite à la recherche d’une amie. Is There Anybody Out There? La main se promène de tous bords tous côtés, puis, len-te-ment se las-se, se fa-ti-gue et s’en-dort. Is There Anybody Out There? Une longue minute passe sans que la main bouge, mime le moindre mouvement. Les spectateurs commencent à être mal à l’aise, se tiennent la migraine entre les mains, surtout les femmes, qui s’impatientent et se lancent l’une l’autre des regards, l’air de dire: « Mais qui va secourir cette main à la fin? » Is There Anybody Out There? M*** est jaloux de l’attention obtenue, il préférerait que ce soit la sienne, de main, qui soit au centre du jeu, de l’amusemain. Is There Anybody Out There? Adam a chaud, a la menotte moite. Seul, emmuré derrière un drap avec cette main blanche isolée, abandonnée. Élancement de sa molaire creuse, son propre manège se referme sur lui. Il s’imagine passer le reste de sa vie ici à espérer un contact humain. Is There Anybody Out There? Les spots chauds, braqués sur lui, lui donnent l’impression de nager dans une saumure marécageuse et ses oreilles silent. Son royaume pour un peu de morphine, de calme. Heureusement, MT-lui se lève enfin et le libère de sa grande main noire qui enserre la patte inanimée.


[i] Les Rita Mitsouko, « Les histoires d’A », The no comprendo, 1986, [piste 01].

[ii] Le murmure mitoyen est inspiré du court-métrage La Cloison de Maxime Claude L’Écuyer.

[iii] Le slam pour Louise Lecavalier en 3 mouvements est inspiré de la chorégraphie Lone Epic de Crystal Pite et du Dom Juan de Molière. Le texte constitue un grand acrostiche divisé en trois parties : la danseuse, le spectateur (présent texte) et le créateur. Le texte « le spectateur » a été utilisé comme prétexte à création par la troupe de danse et de musique La Co. Ainsi danse (Chantal Bergeron (voix), Amélie Côté (piano), Sébastien Dupuis (basse), Mathieu Rochette (percussions), Cylia Themens (voix), Simon Van Vliet (guitare)).

 
La salamandre turquoise

Au blanc laboratoire [7]

Chantal Bergeron. « Au blanc laboratoire », LA SALAMANDRE TURQUOISE
07 – AMPHIBIEN (Groovy Aardvark)
Je nage dans un rêve en couleur
Parallèle et meilleur
La psychose et l’inhibition
N’ont aucune définition
Le bonheur est sous-marin
Loin des clameurs des terriens
Et l’froid qui traverse les os
Cesse de surprendre
Dans les méandres
Planctons ensemble

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BLANC. Dans son laboratoire, Adam se sent chez lui, sa maison. L’endroit n’a rien de personnalisé, mais lui est familier, mœlleux. Tout y est aseptisé, immaculé et rassurant de blancheur. Sarraus, comptoirs, monstres d’équipements analytiques. Blancs les frigos, les microscopes, les agitateurs et les appareils chromatographiques. Beiges les mœurs et les interrelations. Adam, tu fais figure de Jonas misanthrope sans le savoir. Tu es enfermé dans le ventre tout rond d’un géant cachet, capsule pharmaceutique, d’où tu regardes la réalité à travers des loupes grossissantes et des microscopes magiques. Caché derrière des portes de métal qu’on ne peut pas traverser sans lunette de sûreté. Cachalot le morne laboratoire. Le grand Melville, mal aimé en son temps, consacre dans Moby Dick tout un chapitre à la couleur blanche, signe de pureté ET de terreur[i]. Vérité sous le vernis, sous le camouflage arc-en-ciel de toutes choses; lorsqu’il ne reste plus que la lumière ultime et la mort anticipée. Un laboratoire, telle une immense page blanche sur laquelle flotter, à la recherche de l’apparition, de l’inspiration, qui n’existe pas et qui n’est, ultimement, que patience et persévérance, sueurs et doutes, murailles métamorphosées en fenêtres.

Dans ce décor hivernal, dans ce microcosme, Adam travaille sur la salamandre, nom commun donné aux amphibiens à queue, de l’ordre des urodèles. Maestro de la molécule, il cherche donc et il enseigne. Il croit au transfert des connaissances, aux bienfaits de semer des graines aux quatre étudiants, des miettes qui germent si les conditions sont favorables. Il s’efforce donc de rendre ses cours intéressants, en étant le plus présent possible et le plus discipliné; mais aujourd’hui, il fait exception à la règle d’or, se tient à côté de ses pompes académiques, ramure, mollets et mandibule amoureux. Mammifère avant tout, Adam est, de corps, dans la salle de classe avec ses notes de cours et son savoir de messager, mais il est, d’esprit, très loin, ailleurs, dans le regard mielleux de Quenouille pour M***, qu’il aime parce qu’elle est le genre de personne à sourire même aux chiens.

AMPHIBIEN : Du grec « amphibia », qui signifie deux vies.
AMPHIBIE : Capable de vivre à l’air ou à l’eau, entièrement émergé ou immergé. La grenouille est amphibie. Fig. (XVIIe). Rare. Ambigu, de nature double.


Contrairement à la sirène, qui est mi-femme, mi-poisson et qui ne s’adapte jamais qu’à moitié à son environnement, la salamandre est de terre et d’eau, surf’n’turf. Elle possède LA qualité essentielle pour survivre dans le monde d’aujourd’hui, c’est-à-dire, la capacité d’adaptation.

Le laboratoire possède des dizaines de salamandres à points bleus (Ambystoma laterale), qui reposent sagement dans des aquariums immaculés, numérotés, à chaleur et à humidité contrôlées. Les animaux sont séparés par des murs, isolés, chacun, dans leur monde propre, compartimenté. De l’autre côté de chacune des petites portes fermées, un espace majestueux, clinique, à explorer; une maquette de la classe, où les étudiants sont tout aussi sagement assis derrière des bureaux carrés, alignés, des univers cloisonnés.

Adam commence son exposé, tandis que des images de salamandres sont projetées sur un écran à l’avant de la classe.

– La salamandre est un animal mythique. Pendant longtemps, on a cru qu’elle avait la faculté de survivre miraculeusement aux flammes. Comme le phénix, la salamandre était associée au feu, donc, d’une certaine manière, au diable. Jamais bon pour la popularité, le charme. François Ier réhabilite la réputation de la salamandre, en s’appropriant son image pour en illustrer ses armoiries. Relookage et marketing. Il fait suivre l’emblème de la devise : Nutrisco & extinguoJ’y vis et je l’éteins. Double pouvoir donc attribué à l’animal : savoir l’attiser tout en conservant le contrôle des aspects destructeurs de la flamme. À dire vrai, contrairement à la croyance, la salamandre ne peut survivre claquemurée dans le brasier. Elle produit effectivement une substance laiteuse qui lui sert de protection, d’armure, contre la chaleur; mais, cette humeur corrosive, qui lui colle à la peau, n’est qu’une défense naturelle à durée limitée contre les dessèchements momentanés et certains prédateurs musclés.

NOIR ET BLANC. J’imagine la magnifique Quenouille. Elle surveille les allées et venues de son amant mystérieux sur l’instable navire fantôme. Shéhérazade des mille et une nuits, elle trouve de multiples prétextes pour s’immiscer, dialoguer, dans l’espoir manifeste de provoquer un rapprochement. Elle donnerait tout pour qu’il lise dans ses yeux, le trouble, les émotions, qu’il suscite. Elle est tombée aux mains de l’homme à la mâchoire serrée. Dans une réalité maquillée, elle s’invente un rôle de marquise moyen-orientale, toujours dans les bras de M*** (et non les miens!), envahie par son odeur de mélisse (de malice?) sitôt les yeux fermés. Brûlée de mille feux, en proie à un incendie qui l’irradie, qui la rend lumineuse. Elle marche sans tenir la main courante, sans bastingage, naïve ou suicidaire. Elle mérite mieux, mais ne connaît pas de roman à fin heureuse, ne possède pas de modèle. Et j’avance vers elle, le cœur sur la main, prêt à lui donner, lui tendre et l’un et l’autre.

Adam poursuit son cours magistral.

– Il existe plusieurs centaines d’espèces de salamandre dans le monde, qui varient de façon considérable en taille et en longévité. Selon la variété, l’individu peut mesurer de quelques centimètres à plus d’un mètre et vivre d’un an à près d’un demi-siècle. Chaque animal est unique et reconnaissable aux motifs colorés de sa robe. Ainsi, ces marques, telles des taches de rousseur, caractérisent personnellement l’individu tout au long de sa vie, malgré les changements de peau causés par les mues ponctuelles. Au Québec seulement, il existe plusieurs types de salamandres, dont la sombre du nord (Desmognathus fuscus), le triton vert (Notophthalmus viridescens) et le necture tacheté (Necturus maculosus).

J’imagine toujours la miroitante Quenouille dans une cabine aux mille hublots ouverts sur le mois de mai. Sa robe, ses voiles, aux reflets nacrés, dont le tissu se confond, se mélange, à sa peau satinée. SA PEAU. Des grains de beauté éparpillés, qui montent, montrent le chemin vers l’ombre méridienne. J’observe ce corps, désiré et maintes fois décrit. Je m’approche du lit fantasmé, me penche au-dessus de Quenouille, qui, toujours les yeux fermés, ne rêve pas à moi, continue de m’ignorer. Her eyes / She’s on the dark side / Neutralize / Every man in sight[ii]. J’ose espérer un morceau à quatre mains.

À mesure qu’Adam s’enfonce dans son conte, dans son cinéma intérieur, qu’il en devient à demi narrateur et voyeur, il s’éloigne de la réalité de la classe.

– Monsieur!

– Oui, oh, pardon… Elle est souvent confondue avec le lézard. La salamandre possède une silhouette semblable, sensible, mais sa peau lisse et perméable la différencie du reptile, couvert d’écailles. Autres différences, les batraciens de l’ordre des urodèles : 1)…

Il prend la craie et note au tableau.

– … Ne possèdent pas de griffe; 2) Possèdent des paupières qui sont à peine mobiles; 3) La salamandre ne possède ni oreilles, ni sens de l’ouïe, d’où son surnom de sourde chaude. Elle perçoit cependant les vibrations. Moindre mal. 4) La salamandre est pratiquement aphone, muette, possède un chant qui se limite à quelques rares râles; et 5) N’oubliez pas de noter la caractéristique évoquée en premier lieu : peau lisse et perméable.

J’assiste à un ballet de chambre à coucher où la danseuse sent les algues et le sésame grillé. Je profite de la fiction pour me profiler au creux de la silhouette de l’ingénue. Je déplace, j’impose mes mains à la surface du corps brûlant, à la limite du frôlement, pour partager le spasme fantasmé. À mesure que je promène mes mains magiques en périféerie de ses seins, de ses hanches, du creux de son dos, je sens le vent s’éloigner. Les vagues respirent en synchronisme avec la flamme.

– Il existe des variétés érotiques, pardon,… aquatiques et terrestres de l’espèce. La salamandre des sources et des ruisseaux, évolue moitié-moitié sur terre et dans l’eau. Elle possède de multiples systèmes respiratoires (branchies, poumons, respiration cutanée) qu’elle utilise au besoin de façon séparée ou simultanée. Par ailleurs, la salamandre des bois, ou fouisseuse, est un animal particulièrement sensible à l’air sec et au soleil, qui s’active en majeure partie la nuit, aidé par sa vision nocturne.

Espace-temps infini, immensité sur laquelle vogue le bateau, entre terre et eau. Élancement de deux corps métis à la fois allongés et en suspension. Les images projetées dans mon carrousel personnel, oser espérer, m’approcher de sa bouche, de son cou, de ses pieds sans ses mocassins. To love you, love you, love you[iii]… à cet instant le plancher semble se dérober sous son poids plume. Un dernier baisemain. Le massage, le message sera lancé. Une bouteille à sa mer, un manuscrit pour micro sur pied, une main tendue, un doigt à marier, métacarpe magnétisé. Faites que je ressemble à son père!

Adam est en sueurs, il poursuit péniblement.

– Le phénix et la salamandre partagent plus qu’un rapport commun au feu, puisqu’ils symbolisent tous les deux une forme de renaissance, de régénération. Vous connaissez le phénix, Harry Potter, Fumseck, qui renaît, se rematérialise de ses cendres. Pour ce qui est de la salamandre, on a déjà parlé de sa capacité à s’adapter à différents milieux, on peut ajouter que, comme le lézard et comme certains autres amphibiens, elle est capable de restaurer un membre sectionné. Le processus implique la multiplication de cellules souches. La salamandre utilise d’impressionnantes facultés régénératives pour recréer certaines parties de son propre corps manquantes (une patte, une partie du cœur, etc.) et ce, par des « bourgeons », qui les remplacent progressivement. C’est pour cette raison que la salamandre n’hésite pas à se défaire elle-même de sa queue, par exemple, dans le but de se libérer d’un malveillant prédateur.

La cloche sonne, les élèves sortent, Adam, maboul, pose sa tête sur le mur du tableau.

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[i] « Il est difficile de douter que ce qui effraye le plus dans l’aspect des morts est la pâleur de marbre qu’on leur voit; comme si, en vérité, elle était autant le signe de la consternation dans l’autre monde qu’elle est le signe de la frénésie mortelle, ici-bas. De cette pâleur des morts nous empruntons la couleur du linceul dans lequel nous les enroulons. Dans nos superstitions, nous ne manquons pas de jeter un manteau couleur de neige sur nos fantômes; toutes les apparitions s’élèvent dans un brouillard laiteux. » Herman Melville, Moby Dick [1851], traduction de Lucien Jacques, Joan Smith et Jean Giono, Paris, Gallimard, coll. « Folio classique », 1941, p. 271.

[ii] Massive Attack, « Angel », Mezzanine, 1998, [piste 01].

[iii] Massive Attack, chanson citée.

La salamandre turquoise

Surfer sur le désir [6]

Chantal Bergeron. « Surfer sur le désir », LA SALAMANDRE TURQUOISE
06 – MANIFESTIF (Loco Locass)

Pendant qu’tu fixes l’œil musical
Le propos subliminal s’insinue, séminal
T’es comme sur les gardénal, c’t’une bacchanale,
une orgie d’analogies, d’signes qui clignent
De symboles qui résonnent comme des cymbales
J’grimpe à l’assaut d’ton cerveau par la parole, l’oral ourlé

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M***

Quoi! Comment ça s’fait qu’une belle fille comme toi est toute seule? Une misérable solitude. Non, non. Danser seuls toutes les nuits tous les deux dans la foule des festivals jusqu’à ce que nos paupières tombent ou que nous trouvions cette chaise ultime qui nous ferait valser pour toujours. Qu’est-ce qui nous empêche de nous engager? De nous caser? Après cette première nuit… où c’était écrit dans les étoiles que j’aimerais tes bras. Quoi! Je m’attache! Je sais, c’est trop vite. I faut ralentir la cadence. Trop intense. Cesser de s’écrire… de se voir… retarder…

Un nouveau couple est sur le point d’éclore, au-delà des blessures anciennes respectives et du méga bagage transformé en carapace de deux écorchés. Commencent alors les coliques psychosomatiques, la tachycardie et autres brûlements de l’estomac attaqué. M*** poursuit le dialogue entamé :

 M***

L’amour, quel mot difficile à prononcer. Ça prend du guts pour aimer, pour accepter que quelqu’un nous prenne dans ses bras à tout moment, n’importe quand.

ANNA

Comment ça du guts? S’agit juss d’être honnête avec ses émotions.

M***

Si on était honnête avec nos émotions, ne serait-on pas tous polygames? Non, non. Mon frère m’est témoin, j’veux m’poser, m’stabiliser, éventuellement, des enfants. Peut-être.

ANNA

J’ai vu un documentaire à Télé-Québec, on établissait un lien entre le rapport à la fidélité des hommes et des femmes et les rôles différents occupés sur le plan de la reproduction de l’espèce. Selon la théorie soutenue, la femme et son utérus intuitif, d’un côté, travaillent à trouver, pour procréer, LE gars parfait, le mâle alpha aux larges zépaules. Tandis que l’homme, libéré de la contrainte de la grossesse, cherche plutôt, tout simplement, à se multiplier le plus possible. Qualité (pour la transmission de meilleurs gènes) versus quantité (pour la propagation de l’espèce).

Anna sait bien que M*** est vagabond de cœur, insaisissable. Mais elle se sent irrésistiblement attirée par le gouffre, par le vide, par cela même qui la détruira. Les paroles de M***, parfois des promesses planantes, parfois des confessions qui ressemblent à des gifles. Tu ne sais pas trop si tu dois l’embrasser ou le frapper. Étrange cette sensation. Cette violence qui rebondit sur toi par ricochets. On dit que l’amour et la haine sont les deux faces d’une même pièce. Anna haït les proverbes, sauf peut-être ceux qui sont africains.

 ANNA

Ben oui, moi, j’aime! Si l’poil lève pas sur mes bras… ça sert à rien. L’amour, c’é pas si abstrait. Abstrait, abstrait, la loi de la relativité, c’est abstrait… l’amour, l’amour c’est… On s’pose pas 56 000 questions quand on aime. Quand on aime, on aime, on veut, on prend. Parce que finalement l’amour, c’est le sentiment et qu’le désir, c’est c’qui nous pousse vers l’autre, c’est finalement, le mouvement. La frontière entre le désir et l’amour est pas placée à même place pour tout le monde. Faut croire que j’suis plus latine que j’pensais. En espagnol, le même mot sert à dire je t’aime et j’te veux : te quiero. Pas de confusion ici, le langage renvoie aux deux réalités, celle du sentiment et celle du besoin de posséder. Te quiero, te quiero, TE quiero, TE QUIERO, TE QUIERO, TE QUIERO!

NOIR ET BLANC. Elle hésite entre l’envie de le frapper ou de l’embrasser. Comment le croire avec toutes ces sirènes muettes échouées sur les derniers mirages de corail. Jardins de sable desséchés. La grande bleue devenue marécage et ses prédateurs qui emménagent. Pour la fécondité et pour la suite du monde, mille femmes de terre cuite, mille amazones, maîtresses de corsaires, mille corps interchangeables. Multiplié le désir, marquée la tentation, oubliés les serments. Elle, devenue l’une de ces sirènes, par la force des choses. Assise, dans l’eau, au large, tandis qu’il la regarde du bateau avec un monocle mouillé. Prêt pour l’abordage!

Par définition, la promesse est faite pour convaincre l’incrédule, elle vient des politiciens. Elle sait pourtant QUI se trouve devant elle et elle décide tout de même de jouer à croire, pour un temps, garder ses lunettes roses, encore un peu, pour voir jusqu’où il ira et jusqu’où surtout, elle, pourra le suivre sans sombrer. Elle décolle en accord avec sa lune, accueille tout un monde sous-marin, invisible aux yeux malades, insensibles, aux œillères métalliques. Méduse animiste, murène amoureuse, qui chante des mantras modulés. Amante automate, concubine et compagne de jeu volontaire. Mariée promise et délaissée. Amertume et goût de cendre dans la bouche au programme pour les jours à venir.

 M***

Je l’avoue, je suis d’humeur changeante, mais je me percerais le cœur de mille coups si j’avais la pensée de vous trahir[i]. Crois-moi. Crois-moi. Crois-moi. Je m’attache. Peut-être.

AIMER : Éprouver de l’affection, de l’amitié, de la tendresse, de la sympathie pour (qqn).
AMOUR : Disposition favorable de l’affectivité et de la volonté à l’égard de ce qui est senti ou reconnu comme bon, diversifiée selon l’objet qui l’inspire.
DÉSIR : Prise de conscience d’une tendance vers un objet connu ou imaginé.
DÉSIRER : Tendre consciemment vers (ce que l’on aimerait posséder), éprouver le désir de.

AIMER : Qu’une lettre à enlever et vous vous retrouvez avec le mot « amer » en travers de la bouche.
AMOUR : Âme-ou-Rrrr! De deux choses l’une, soit l’amour n’existe pas, soit c’est la seule chose qui existe.


[i] Molière, « Dom Juan ou le festin de pierre [1665] », ouvr. cité, p. 395.

La salamandre turquoise

slam OLÉ [5]

Chantal Bergeron. « slam OLÉ », LA SALAMANDRE TURQUOISE
05 –CONQUEST (White Stripes)
She was just another conquest
Didn’t care whose heart was broke
Love to him was a joke
’til he looked into her eyes
And then in the strange way things happen
The roles were reversed from that day
The hunted became the huntress
The hunter became the prey

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Le fond de l’air sonore est occupé par des enregistrements de frappes de pieds, de mains et d’un marteau sur une enclume. To-toc/to-toc/to-toc. M*** s’installe devant les participants. Contrairement à Anna, il n’est pas là pour lire son poème, mais pour le performer. Il recréera le texte, qui prendra vie à mesure que les vers glisseront de sa mémoire à l’espace oral de sa bouche de slameur rimeur, jusqu’aux orifices éblouis (yeux, oreilles, narines) des spectateurs. Les mots se mêleront à sa salive, s’acoquineront à une cadence – décadence – cadence – décadence régulière, voire cardiaque. M comme matador, tu crois comme moi que la poésie doit retrouver son public, se réapproprier l’oreille, l’oral. Briser l’isolement et le silence des bouches amoureuses de leurs langues. Il regarde Anna autant que possible, comme si elle était son unique destinataire. Elle porte une robe rouge. Elle ne porte jamais de robe. Tel le torero, il se prépare, visualise la bête. Combat de têtes, de testostérone. Il arpente l’espace de jeu comme pour en dresser le portrait géographique, la cartographie d’une pièce magique, qui est à la fois un salon, un bateau et maintenant, une arène. Toca/toca/toca. Une société secrète aux topographies galantes et sanglantes. Un monde à part, un mundillo où le taureau, de par son énergie solaire, est roi des règnes végétal et animal. Il repense à la nuit passée avec Anna, sa main sur son échine, le poil dressé. Il espère sublimer sa peur en courage, oser l’étreinte, la tête tranquille sur sa cuisse. Il salue les aficionados, qui crient et brandissent tous des foulards blancs. Il a revêtu son habit de lumière, remonté ses cheveux en chignon et porte la coiffe classique, la montera. Il ne s’est pas recueilli dans la chapelle, comme la tradition l’exige, puisqu’il considère que le sacré n’est plus dans les églises, mais dans l’arène, dans l’art, dans la nature. Il garde ses prières pour les disciples, qui secouent toujours leur foulard blanc. Il regarde un dernier taureau quitter la scène avec des feux d’artifice attachés à ses cornes et s’avance en fier combattant. Il piaffe, groundé au sol, presque enraciné. Toc-ca-ta/toc-ca-ta/toc-ca-ta.

OLÉ[i]
 Andale, Andale, Approchez… Toi, Tu. [Il pointe Anna.] Approche
Prends place sous moi, sous le toit, sous les étoiles
Que je te chuchote comme Camarón un chant castillan, du Lorca…

Todo se ha roto en el mundo. No queda más que el silencio
[ii]
Que j’éclabousse de sang ton tutu de tulle troué
Bienvenue, Bienvenido en el Estadio
Ton torse fier dans l’enceinte avec le torero, nus pieds
Pour surprendre la bête lumineuse, endormie
Pour suspendre les traditions et les prolonger

Dans l’attente, tu patientes, spectateur et jury
Le torero confond plaisir et turpitudes
Et le taureau complète ce triangle amoureux

Espace circulaire délimité par nos doigts, nos mains, nos bras
Au début, trou noir initial, silence tapageur
Invention du temps à partir du bruit, ses notes, son clapotis
Le marteau tape, frappe fort l’enclume
To-t-to-t-to-t

Avant de rejoindre ton siège, tu tâtes et caresses ta bête noire
Le box, une cocotte minute qui siffle, halète
Lumières éclatantes s’échappent des interstices de la stalle
De la loge principale, signal du président
Tu le sens le danger, excitant
Le torero, barbare, nous ressemble tous
Et le taureau, lui aussi a peur a peu de courage dans la poussière

May the force be with you
La vie, la mort, une boucherie sentimentale

Taureau et torero travaillent leur attitude
Leur respiration, tel tonnerre ou ouragan
Gros plan sur tes yeux, mille yeux, DIEU, qui suivent la violence

Primer tercio, les picadors piquent la bête au vif
Étude de l’anatomie et stratégie d’un théâtre sanglant
Picasso ramasse ses pinceaux et prend le train de la foule
Tut-tut-tut-tut/Tut-tut-tut-tut/Tut-tut-tut-tut

Tu regardes, manges et t’exclames
Le torero se remémore sa dernière véritable nuit d’amour
Tandis que le taureau, en feu, pointe ses cornes lunaires vers lui

Secundo tercio, les banderilleros sortent les rubans
Couleurs se mêlent au rouge et noir de la bête en sang

Bancs blancs et sable doré
Agilité et acrobaties à l’honneur
Accalmie des coups donnés

Plaintes, pour cause de blessures pasadas, pesadas
Cris, chants, sang dans l’air
Toca-toca la guitarra
Bave, bile, bramements

Tu pleures sur ta chaise à cerceaux
Le torero esquive le bœuf berçant
Qui essaie lui, de se cacher dans ses propres angles morts

Le matador a du style, mais moins que l’animal
Leurrer la bête attentive et intelligente
Tu espères le dénouement, la crucifixion
Toc-ca-ta/ Toc-ca-ta/Toc-ca-ta
Passes de cape pour le tercer tercio

TERRE promise, valeur ajoutée par le sacrifice
Les chanteurs sont des danseurs
Le torero se confond au taureau
Toi, la femme, ultime chasseur

Tu renifles l’odeur de la mort
Le torero songe à se lancer contre sa propre épée
Et le taureau crache des pierres

Se détourner du meurtre
Apprivoiser et la bête et la mort
Qui courent toutes deux dans notre direction
Toc-a-toc/ Toc-a-toc/ Toc-a-toc
Le taureau enlève ses sabots pour être plus discret
Toc-a-toc/ Toc-a-toc/ Toc-a-toc
Pluie rouge s’abat sur la place
Tout recommence à pousser fuera y dentro

Tu te tais, pour la première fois, pour prier, suavamente

La lecture terminée, un serveur, lui aussi habillé en torero, circule à travers les convives avec un plateau. Au menu : testicules de taureaux, semblables aux huîtres des Prairies des bisons de l’Ouest. Un autre aliment aphrodisiaque sans doute! Et pour Anna, en bonus aux tapas, un collier de perles rouges.


[i] Le slam pour Israel Galvan en 2 mouvements est inspiré du spectacle Arena et du mythe du Minotaure. Le texte est divisé en deux parties : Olé (présent texte) et La bête lumineuse.

[ii] Federico Garcίa Lorca, Poema del cante jondo [1922], Madrid, Espasa Calpe, coll. « Colección Austral », 1990, p. 40

La salamandre turquoise

La panthère verte [4]

Chantal Bergeron. « La panthère verte », LA SALAMANDRE TURQUOISE
04
WANT (The Cure)
Drink more dreams more bed more drugs
More lust more lies more head more love
More fear more fun more pain more flesh
More stars more smiles more fame more sex
But however hard I want
I know deep down inside
I’ll never really get more hope
Or any more time

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ROUGE. Tourné sur le dos dans son lit, M***, tranquille, regarde le plafond et pense à Anna. Sa tanière ressemble à une serre, une greenhouse, un jardin de terre. De nombreuses plantes vertes, tillandsia et autres, serpentent dans l’humidité ambiante. Une bruine constante doublée d’une chaleur enveloppante, un habitat parfait pour une salamandre ou pour Anna. Des affiches de toutes les montagnes visitées tapissent les murs, étirent l’espace, permettent au regard de se prolonger dans le figuré du papier glacé. Un matelas, un bureau et une bibliothèque meublent la pièce. M*** conserve surtout des livres qui traitent d’écologie : Suzuki, Hubert Reeves, Chomsky, Le gang de la clef à molette d’Edward Abbey. M pour militant, too bad que son voisin possède un Hummer truck, ce véhicule amphibien tout terrain. Dieu sait qu’il aimerait en vérifier l’étanchéité.

Tentante l’idée d’agir en dehors des règles socialement acceptables, de devenir pour un moment hors-ta-loi. M*** attendrait patiemment la noirceur de la nuit en arborant plumes et peintures de guerre. Il se dirigerait vers l’entrée toute pavée du requin, fracasserait la vitre teintée côté conducteur et remplirait d’eau le véhicule ainsi éventré. La voiture semblerait sans doute des plus inoffensives, à mesure qu’elle serait transformée en aquarium. Tu prends des risques à tomber dans la transgression, tu fricotes avec la marge, mon beau rebelle, mais sache que la fiction, bien souvent, trouve moyen de rejoindre le réel. TRISTE terre-oriste. De l’autre côté de la vitre toujours intacte, l’océan s’afficherait comme sur un écran de télé. Ce serait la grande nuit annuelle de la fécondation des coraux et M*** pourrait en être témoin. Observer des milliers d’œufs flotter en apesanteur comme les étoiles d’un ciel aquatique. Des bancs de poissons tropicaux traverseraient le cadre en acier inoxydable et des tortues géantes nageraient sur la ligne de base de la portée ainsi noyée. D’un coup, M*** apercevrait la sirène ou la salamandre. La bête aurait la taille troublante d’Anna, la tignasse de tigresse d’Anna, le visage au teint pâle d’Anna, la bouche timide et écarlate d’Anna.

Elle a rougi. Oui, oui. Elle a rougi lorsqu’il l’a regardée. Je sais utiliser mon talent de séducteur. I’m glowing baby, ultime beau parleur. Honnêtement M pour menteur, laisse-moi te dire que tu es probablement moins malhonnête qu’impulsif ou inconstant. Mais tu as raison, elle a rougi, oui, elle a rougi, c’est certain.

Il se lève, il regarde à travers l’unique fenêtre. Dehors la ville et, dans le reflet de la vitre, la silhouette inversée et inhumaine de son frère mort, suicidé. De grands yeux verts presque pareils aux siens, remplis d’humilité et de brume. Le premier mouvement éprouvé, d’usage, lorsqu’on lui a appris la nouvelle de la mort de son aîné, en était un de soulagement. Son frère ne serait plus souffrant. Ce « Ouf! Enfin! » a vite été suivi d’un ulcère et d’un sentiment de culpabilité, dont il n’est jamais arrivé à se débarrasser et qui, d’une certaine manière, est ce qui le garde lié depuis à son bro-deur, comme il se plaît toujours à le surnommer avec un accent anglo. Coupable depuis huit ans, coupable de s’être senti soulagé, coupable d’être en vie, lui, dont le sang circule plus rapidement que jamais dans ses artères bien huilées. Humain HURLEUR.

Il sait maintenant qu’il ne sera plus jamais vraiment seul. Il ne sait pas si cette pensée le rassure ou l’inquiète, ça dépend des jours. En vérité, il ne sait pas si son frère l’accompagne dans la vie ou tente plutôt de l’attirer vers le vacarme, celui de la mort. Contrairement à moi, qui de par ma fonction de narratrice, suis amenée à pratiquer l’ubiquité, à fréquenter variété de personnages et leur voisinage; le fantôme fraternel de M*** ne hulule que pour lui, ne le lâche jamais d’une semelle, telle une ombre familière, un urticaire apprivoisé dont on n’attend plus le départ, une habitude douloureuse dont on finit par dépendre. Et elle, Anna, qui le regarde toujours avec des sentiments humides et vaillants au fond des yeux. Ce que tu lis dans ce regard amoureux, ce vernis sentimental, toi et moi, à l’unanimité, déclarons que cela est tout sauf de la neutralité. Pourquoi? Pourquoi c’est toujours la même chose? Elles s’emballent toutes si rapidement, elles sont d’humeur, veulent l’aimer et lui n’a que faire de cet amour, qui mène toujours, nécessairement, vers une petite mort prématurée et une vidange du cœur supplémentaire. Un ventricule en moins pour la continuité. Il ne veut pas d’attache, veut préserver son jardin secret, garder son frère pour lui seul. Hypothèse : si le temps était élastique, il n’aurait pas tant à fuir le vertige. Et pourtant, pas futile de dire qu’il est tenté, vraiment. Il arrive mal à résister à la lumière d’Anna. Elle réussit là où plusieurs échouent, sait le faire sourire, elle que tout le monde aime, alors pourquoi pas lui? Elle qui pourrait peut-être le sauver, qui sait? Il humecte ses lèvres qui s’assèchent. Elle a l’âge vénérable qu’aurait son frère. Tu te poses trop de questions, un peu d’humour voyons! Il lui envoie le courriel réécrit une vingtaine de fois en appuyant sur le bouton send. VALEUREUX vaurien.

Brodeur lit à l’écran le courriel qui vient tout juste d’être envoyé.

– Consommation après réception. Tu vas la faire craquer, Don Juan.

– Avec ton aide, disons-le.

– C’est pas un peu malhonnête?

– Quoi, l’éloquence?

– Non, pas l’éloquence, la conquête. Pas les mots, l’intention, le combat. Tu cherches à la faire succomber. Tu t’amuses de voir les progrès qu’tu fais sur sa contenance. À coup de mots mielleux et d’un regard vert qui tuerait n’importe qui.

– Appelle-moi Alexandre! Mais tu devrais savoir que j’porte un cœur sincère, brodeur.

– Oui, mais sincère rime avec éphémère chez toi. Je ne t’appellerais pas Alexandre, mais plutôt, le toréador, tant je sens déjà l’odeur du sang sur tes mains et qui sait d’ailleurs si ce ne sera pas le tien? Par tes plaisirs masochistes, tu recherches la gloire et l’héroïsme, pures illusions, encore.

– Comme dirait ton Don Juan : « Quoi! Tu veux qu’on se lie à demeurer au premier objet qui nous prend, qu’on renonce au monde pour lui et qu’on n’ait plus d’yeux pour personne?[i] » Que non!

Ils se tenaient toujours tous deux devant l’écran, songeant au paradoxe d’avoir toute la planète dans cette boîte et la plus grande difficulté à entrer en contact avec le reste de l’humanité.


[i] Molière, « Dom Juan ou le festin de pierre [1665] », dans Molière, Théâtre complet, édition préparée par Maurice Rat, Paris, Le Livre de Poche, 1963, t. II, p. 377.

La salamandre turquoise

Slam LA DANSEUSE [3]

Chantal Bergeron. « slam LA DANSEUSE », LA SALAMANDRE TURQUOISE

vert_web03 – I WISH I HAD A BLUE GUITAR (Cowboy Junkies)
I wish I had a blue guitar
A blue guitar to play all night long
Singing songs of loss and love
Singing songs till morning come

Quenouille s’installe, se cache derrière ses feuilles et commence à lire son poème. Elle connaît pourtant son texte par cœur pour l’avoir répété à voix haute des dizaines et des dizaines de fois dans sa cuisine. En abandonnant l’armure de papier, elle pourrait fermer les yeux, lâcher prise, quitter sa position figée. À vouloir être trop parfaite, elle en oublie la spontanéité. Elle s’habitue mal à cette voix, la sienne, qui occupe, seule, l’espace; tandis que les spectateurs sont si attentifs, si silencieux, réceptifs. Une voix du nez, grave, trop neutre, qui semble calme, d’un souffle assuré, malgré les palpitations du cœur qui s’agite de nervosité en catimini. Une voix gardée trop longtemps dans sa boîte, intimidée par autant d’attention. Avec la patte qui shake en bonus.

la danseuse[i]

Ah!Ah! devant-elle, maestro royale, magicienne de l’acoustique

Qu’un alter ego regarde, amateur de danse et d’acrostiches
Une force fragile dans une farandole tragique
Imaginer, affabulation sur son visage et sous son épiderme

Premier acte
Elévation aérienne
Nuée de promesses
Senteur d’abricots
Emotions qui s’additionnent, agrafées sur le revers du veston bleu
alternances d’accolades, de chutes, d’une solitude remplie d’aboiements
Trame symphonique de l’anarchie intime : amour, fureur, mélancolie
perturbations la mettent à l’épreuve, appétissante cavalière
Essoufflée
La passion [Pause.]
La mémoire [Pause.]
Encastrée [Pause.]
¿Quelqu’un reconnaît son corps totem aux mille mouvements et masques?

Quelqu’un connaît un acupuncteur du cœur pour ma danseuse abandonnée?
Une danseuse pareille à toi, en quarantaine, en deuil, sur une scène aquarium et alcôve
Echanger les alexandrins alambiqués contre une générosité de la chair
Lèvres libres

Etre amphibien [Pause.]
Sortir de l’eau [Pause.]
Tendre la main [Pause.]

Signer l’amnistie, consentir à sauver sa peau de fausse athée par des ablutions cadencées
Ouvrir l’horloge biologique pour se railler des aiguilles
Nouer ses cheveux, remettre ses lunettes, envoyer un baiser amical de la main

Vérités concentrées en 15 minutes, s’accrocher aux derniers battements de musique
Regarder encore
Aimer encore
Implorer encore

À la suite de la lecture de son texte, Quenouille retourne s’asseoir. Elle a chaud, elle évite les regards, si ce n’est celui d’Adam, qui lui présente un large sourire rassurant, un visage, qui, sans même user de la parole, dit : « Bravo, beau travail, j’ai apprécié ta poésie. »


[i] Le slam pour Louise Lecavalier en 3 mouvements est inspiré de la chorégraphie Lone Epic de Crystal Pite et du Dom Juan de Molière. Le texte constitue un grand acrostiche divisé en trois parties : la danseuse (présent texte), le spectateur et le créateur.

 
La salamandre turquoise

Le navire spectacle de madame [2]

sireneChantal Bergeron. « le navire spectacle de madame », LA SALAMANDRE TURQUOISE
02 – WHEN THE BODY SPEAKS (Depeche Mode)
You keep me waiting
For the promise
That is mine
Please stop debating
Please stop wasting
Your time

Deux visages dans le viseur, ceux de Marie-Marine Théroux et de Marhé Touré, dits les MT, à cause de leurs initiales identiques. Nous sommes chez moi, Madame, au salon, pour y jouer, y converser. Lieu isolé aux allures baroques, mon salon fait vaguement penser à un bateau. C’est peut-être les miroirs, ronds et en série, à bâbord et tribord, côté cour et jardin, qui multiplient les silhouettes en faisant penser à des hublots. Ou encore, la forme allongée de la pièce, les draperies suspendues telles des voiles, le lambris de bois, les dessins de navires affichés sur les murs. Reflets et paillettes meublent l’espace en trompe-l’œil. Musique d’une autre époque pour faire ambiance, faire mondain. Une table au centre de la pièce, semblable à ces tables tournantes utilisées au XIXe pour communiquer avec l’au-delà. La scène, reconnaissable à son micro sur pied, fait face à la poupe qui dort dans l’ombre.

Les cinq participants sont là. En plus du couple des MT, il y a Quenouille, Adam Merleau et M comme Mystère. Ça discute fort dans les coins en s’apprivoisant des yeux, dont certains sont plus gourmands que d’autres.

DANS LE COIN DROIT, M***
Ah! Anna! Cette fille-là a un regard de veuve. Alle a l’air juss assez triste pour être attirante. A sort-tu avec quelqu’un? Tsé qu’a m’a envoyé un courriel…

DANS LE COIN GAUCHE, QUENOUILLE
… J’lui ai envoyé un courriel.

MARIE-MARINE
À qui? M***! Non! Qu’est-ce ça dit?

QUENOUILLE
J’te l’enverrai. J’viens aussi d’lui glisser un CD de musique dans son sac, une compilation. J’ai pris un temps fou à choisir les chansons, comme si j’préparais une grANde déclaration…

MARIE-MARINE
Quenouille est a-mou-reu-ze na-na-na-na-naaa-na! Me semblait qu’c’était fini pour toi les garçons? Qu’t’avais abdiqué depuis la fin du grand amour de ta vie…

QUENOUILLE
J’pensais que plus. J’pensais pas. Je sais pus. On a parlé de Reggiani, i connaissait pas, j’lui ai fait suivre les paroles de Il suffirait de presque rien[i]. I m’a répondu queque chose comme : « tu fourbis mes armes de charme avec tes mots tout droit sortis d’un recueil de poésie… ». J’ai dû aller voir dans l’dictionnaire pour savoir ce que « fourbir » voulait dire.

FOURBIR : Nettoyer un objet de métal de façon à le rendre brillant. V. Astiquer, nettoyer, polir. Fourbir ses armes (au fig.) : s’armer, se préparer à la guerre.


MARIE-MARINE
Qu’est-ce que t’as mis comme tounes sur ton CD pour l’accoster?

QUENOUILLE
Cowboy Junkies, The Cure, Groovy, du stock langoureux, d’la musique avec le mot SEXE imprimé partout en grosses lettres. J’ai entendu dire à radio-canne que la musique est le miroir de l’âme. La formule est un peu cucul, mais t’en penses quoi, toi? J’trouve que c’est vrai, même que plus j’y pense, plus j’trouve que c’est TRÈS vrai.

MARIE-MARINE
Dis-moi c’que t’écoutes, j’te dirai qui tu es?

QUENOUILLE
Genre.

MARIE-MARINE
C’est Nietzsche qui avait raison : « sans la musique la vie serait une erreur. » Pis ça va t’faire un beau rebound.

QUENOUILLE
On devrait former un groupe de musique! Oh my god qu’i é beau!

MARIE-MARINE
Mets-en, on s’rait tellement des bonnes rock stars! On fréquenterait des musiciens, les meilleurs amants, c’est sûr. C’est vrai qu’i é pas pire, mais ié pas vraiment mon genre.

QUENOUILLE
Toujours cette fascination débile pour les bums, pis les chats de ruelles. Coudon’ c’est quoi ton genre, qu’est-ce que ça te prend? Ié beau comme un cœur avec ses yeux verts.

MARIE-MARINE
Ben là, tu l’sé, j’suis du genre Touré forever! Y a rien comme mon Malien. J’pourrais jouer des bongos! As-tu vu l’film Coffee and cigarettes? C’est un film à sketchs avec Iggy Pop, Tom Waits, pis ya aussi Meg et Jack White. Ça m’surprend qu’t’aies pas d’jà vu ça?! C’est toi, la spécialiste en musique. C’est toi qui loues ça, ces films-là. Oooh! At-ten-tion, M comme Monsieur regarde dans TA direction. Quatre secondes. Faut qu’tu le r’gardes au moins quatre secondes pour qu’i comprenne que T’es T’intéressée. Pis c’é quoi c’costume? I’a l’air d’un matelot avec son chandail ligné, pis sa casquette?

QUENOUILLE
Quatre secondes, ça dure une éternité pour quequ’un comme moi qui rougit aussi facilement.

MARIE-MARINE
3…, 4… effectivement, t’es rouge tomate. Coffee and cigarettes, r’tiens ça. C’est pas croyable. Joue jamais au poker, tu s’rais débusquée trop vite avec ta pigmentation émotive. Aweye, déniaise, vas i parler.

 SUR LE RING, ANNA et M***
Anna, nerveuse, tremblante, cherche ses mots. Qu’est-ce que j’raconte? J’ai l’impression d’passer une entrevue. Et oui, je suis la meilleure, c’est moi la candidate idéale! » Sic. La meilleure défense contre ce nouveau sentiment aurait sans doute été d’emménager dans sa tête, y élire domicile, y passer le plus clair de son temps. Fuir la réalité pour « le monde de l’eau ». Comme une junkie ou une huître trop émotive qui possède un amplificateur à la place du cœur. Plonger si loin à l’intérieur de soi, qu’il deviendrait difficile de trouver ensuite le chemin pour remonter à la surface, difficile de réapprendre à communiquer.

ANNA
M comme Maurice?

M***
Noon! (Rires). M comme Mer, Marée, Matelot.

Il regarde vers le vide comme si c’était le large, elle poursuit.

ANNA
On dit qu’i existe un monde sous les mers, un envers aquatique où habitent des créatures mi-humaines, mi-poissons. Des amphibiens en quelque sorte, qui ont une double nature qui leur permet de s’adapter et à l’air et à l’eau. On peut entendre leurs chants si on tend l’oreille activement. T’entends?

M***
Entendre, entendre. J’entends surtout des relents d’La Petite sirène d’Andersen. Cette histoire de jeune sirène de 15 ans, souligne-t-il en regardant Anna, qui s’amourache d’un prince imaginaire, d’abord de pierre. Elle sacrifie sa voix, chez une épeurante sorcière des mers, en échange de jambes, qui lui permettront, croit-elle, de cruiser le prince en question. Manque de chance, malgré son pied léger, le prince ne développe pour elle qu’une tendre affection qui n’a rien d’érotique. À la limite, il traite la sirène comme un animal domestique. La sirène pourtant, ne désespère pas et ce, malgré la difficulté de communiquer avec la langue coupée. Alors elle compense par la danse et étourdit toutes les têtes, sauf celle du prince, insouciant et aveugle à ses charmes. L’insensible finit par tomber amoureux… d’une autre, bien sûr! Reviennent alors à la mémoire de la  sirène, les paroles de la sorcière, qui l’avait pourtant bien avertie : « Le lendemain matin du jour où il en épouserait une autre, ton cœur se briserait et tu ne serais plus qu’écume sur la mer. »

Après un silence.

 M***
Faut pas croire tout ce que je, pardon, tout ce qu’on dit et surtout pas les contes.

ANNA
I faut croire en quoi alors?

M***
Y a qu’une chose de certain et d’inévitable : la mort.

 ANNA
Pourtant, on spécule beaucoup sur ce sujet précis aussi. En faitt, ça m’semble difficile d’accrocher ses certitudes même sur des squelettes.

M***
Mon frère s’est suicidé, j’le porte par en d’dans depuis c’temps-là. Mon seul vrai engagement.

ANNA
Ah! moi aussi j’fréquente des revenants depuis récemment, ça doit être dans l’air du temps. C’est drôle. Alors on porte tous les deux des morts. Ça fait d’nous…

M***
Ça fait d’nous des cercueils.

ANNA
Bon, bon, c’pas qu’j’veux pas continuer cette conversation suuu-per JO-JO, mais j’ai un poème à lire ce soir. Mon public m’attend, dit-elle en échangeant un clin d’œil.


[i] Sanseverino chante Reggiani, « Il suffirait de presque rien [1968] », Autour de Serge Reggiani, 2002, [piste 02].

La salamandre turquoise

L’impératrice d’Irlande [01]

Chantal Bergeron. « l’impératrice d’Irlande », LA SALAMANDRE TURQUOISE
01 – SILENCE (Taima/Fred Pellerin)
Je vais t’amener devant la mort
Quand la vie part voir si ton cœur battra
D’amour encore
Il y a plein d’affaires qu’on dira pas
Il y a en toujours qu’on dit jamais pis qu’on
Dit « j’aimais »
Je vais t’amener où c’est silence

(c) Myriam Bradley

BLEU. Le paysage, comme une traînée d’arbres méconnaissables pour la conductrice pressée. Pied et cœur palmés, pesants, en écoutant du Slipknot de garage. (I push my fingers into my) eyes. It’s the only thing that slowly stops the ache[i]. Elle, c’est Anna ou Quenouille. Si elle roule si vite, c’est qu’elle est attendue pour une excursion organisée de plongée sportive. All I got, all I got is insane! Les deux percussionnistes occupent l’espace de l’habitacle limité et intime de sa nouvelle grande solitude. Le même bruit qu’elle écoute depuis deux mois pour s’endormir sur son gramophone de poche. Elle talonne les voitures dans la voie de gauche. Klaxonne! Grafigne l’asphalte de son impatience et de sa colère. Son grand-père était marin, devenu sourd à force de travailler dans le grondement de la salle des machines. Elle, elle écrit, mais elle n’a rien mis sur papier depuis la dernière rupture beige. Cette fois-ci, c’est elle qui est partie, après dix ans (!) et depuis, elle se sent coupable – une culpabilité de guerrière – coupable d’avoir fracassé le rêve illusoire de faire mieux que ses parents en matière de contes de fées et de galanterie. Elle se gargarise de mélancolie, se gratte la tête, grimace devant la page blanche et tombe dans le graffiti facile en attendant la guérison. If the pain goes on, I’m not gonna make it! Geôlière GRRROGNEUSE qui joue de la guitare lorsque la tristesse est plus vive que la grâce.

Go! Elle court, souffle court. Échappe ses clés dans la garnotte. Elle sent un grave tremblement intérieur. Elle doit se calmer, gérer, agitée, elle saigne du nez. L’anxiété ne fait pas bon ménage avec les profondeurs glacées de l’eau. Mais elle sait. Aussitôt qu’elle apercevra le fleuve, elle réintègrera sa peau. L’eau salée galope avec le vent, navigue pour elle, lui redonne une contenance qu’elle n’a pas souvent. Prends le temps de souffler, gamine animée, graminée de bord de mer. Tu t’assois, enlèves tes lunettes roses pour essuyer le sel, t’alignes sur le mouvement de la marée pour réapprendre, encore une fois… à respirer. Inspirer – expirer. Au même rythme que l’océan, ses voix cadencées, ses asphyxies passagères. Inspirer – expirer. Enfermer l’immensité du ciel azul entre les parenthèses de tes bras amoureux de nageuse. Inspirer – expirer. Répéter la promesse du retour à l’écriture et espérer par tous les pores de ta peau dans le point final.

Elle longe la ligne de descente. Quarante mètres pour atteindre l’épave géante de l’impératrice. Elle coule et panse, elle pense. Elle revoit ses valises. Non pas des valises de voyage, mais des valises de rupture; toujours de plus en plus lourdes à mesure que les séparations se multiplient et se confondent. Elle les voit, ses livres, rangés tout contre la chaîne de trottoir. Un rayon de bibliothèque de béton improvisé dans l’attente du camion de déménagement. Elle la voit, elle, dans le spectacle de la veille : Louise Lecavalier, grandiose. Elle se voit danser, elle-même, libre avec ses souliers rouges cloutés. Enfin dans ses pieds!

Ci-gît la bête gênante, le vaisseau égaré. À mesure qu’elle s’enfonce, s’éloigne, elle jalouse la lumière. Le vent qui caressait sa peau en surface, l’accompagne maintenant en gentils tourbillons. Lourde charge, visibilité qui se réduit derrière le masque de plongée. Elle se sent mille fois seule et dans son élément, nageant au milieu de cette nécropole marine. Mille personnes, dont trente-neuf musiciens, mortes ici en quinze minutes juste sous la brume. L’explosion des chaudières, immense bulle d’air, puis… un grand silence à jamais.

Par moments, l’image tourne au NOIR ET BLANC. Entre les espaces intimes, publics et de bsp;fiction, un bateau, le même pour tous, sorti du cinéma muet. Une boîte à Lumière, qui reproduit les mouvements en sépia et un cadre en dessous duquel défilent les dialogues au son du piano.Un bateau, telle une reine des mers. Une royale baleine qui dévorait plus de deux mille tonnes de charbon par voyage.

Elle jette son brin de vie et se dirige vers l’accès dynamité. Les lettres immenses de l’Empress sont encore visibles et longent le dos âgé. 172 mètres. Deux cheminées. Deux moteurs. Deux hélices en bronze. La baleine du Canadien Pacifique endormie sur sa joue tribord éventrée. La nature a repris ses droits sur la carcasse durement rongée par le sel. Des débris, des ossements humains. Quenouille imagine tous ces cadavres jaunes emprisonnés, puis repêchés et entreposés dans un hangar anonyme de Rimouski. Des immigrants et de riches Anglais, comme autant de sardines mortes en guise de carte postale.

Un bateau qui les menait vers un monde nouveau. Le bateau était gigantesque, comme une ville surfant sur les flots. On pouvait y loger plus de mille passagers et quatre cents personnes supplémentaires composaient l’équipage. Plusieurs jours sur mer à valser en trois temps avec les vagues. Sept ponts sur lesquels faire la promenade. Une salle de musique et d’écriture, garnie d’une vaste bibliothèque, où se côtoyaient tous les temps dans une simultanéité : Homère, Joyce, Réjean Ducharme. Dans le grand hall, la statue de marbre d’un jeune homme aux allures de chasseur ou de coureur des bois. En plus des deux salles à manger de première et de deuxième classes, un café et un fumoir, vestige d’une époque où le tabac n’était pas encore hors-la-loi.

C’est sur un bateau semblable à celui-ci, qu’Adèle, l’autre fille de Victor Hugo, a traversé l’océan pour retrouver son amant volage à Halifax, Nouvelle-Écosse. Changer d’identité pour justifier sa présence, les multiplier pour jouer à Madame Albert Pinson. Faire comme s’il l’aimait en l’attendant à la porte de la caserne, telle une ombre grise effacée. Les effets de la narcose se font sentir sur la paupière de notre plongeuse. DES BRUITS SOURDS, LOINTAINS! Dans le secret de la salle de musique, le murmure de la voix d’Adèle, puis la présence fugace d’Adèle, qui se dessine graduellement malgré la vue brouillée, myope, de Quenouille.

Les soirées se poursuivaient au son du jazz. Un piano, une guitare bleue sans musicien et une trompette mieux accompagnée. B-Sam, musicien de renom, offrait sa performance piano voix, en pimentant chaque chanson d’une introduction lumineuse. Ainsi, tel morceau était le vrai reflet d’un nouvel amour, tel autre, le faux-semblant d’une ancienne blessure, qui cicatrisait as time goes by[ii].

Cette chose incroyable de faire qu’une jeune fille, esclave au point de ne pouvoir aller acheter du papier, aille sur la mer, passe de l’ancien au nouveau monde pour rejoindre son amant, cette chose-là, je l’ai faite.

Quenouille reconnaît Adèle parce que son histoire lui est familière. Elle a vu le film de Truffaut, mais encore, s’identifie à la fougue, au rouge sur les joues et donc, croit voir ses propres yeux, si expressifs, se superposer à ceux d’Adjani, eux-mêmes déposés sur le visage d’Adèle en guise de doublure. Quenouille sait qu’Adèle n’a jamais mis les pieds sur l’Empress, elle sait qu’Adèle n’est pas morte noyée (ça, c’est Léopoldine, sa sœur aînée), pourtant elle n’est pas surprise de la retrouver ici, au fond, à vau-vent, des eaux québécoises. Au contraire, quoi de plus logique que de rencontrer une sœur épidermique, autant sensible, à fleur, dans ce tableau, dans ses profondeurs, qui servent finalement de refuge, dans l’attente d’une seconde couche de peau, peut-être même la première, où tatouer les signes d’une renaissance.

Quenouille retire son détendeur pour parler à Adèle. Bulles d’air créées par la rencontre de la parole et de l’eau, voix qui demeurent fuyantes, vibrations se frayant un chemin pour rendre possible le dialogue.

– Tu t’laisses aller, Adèle.

– Tu vois ma grande sœur noyée, Léopoldine? Elle dort dans le même cercueil que son amant de pierre. C’est dire comment nos aînés demeurent toujours nos fantômes siamois.

– J’pourrais pas dire, chez nous l’aînée, c’est moi. Quand est-ce que tu vas comprendre que l’oiseau t’aime pas, que c’est toi qui deviens un fantôme de pierre?

Adèle frappe les touches du piano tandis que Quenouille danse. Un ballet aquatique sur fond de souvenirs qui refont surface. Le froid de Halifax et la faim fouettent les forces. Les finances réduites font en sorte que la fête, le faste, sont du passé. Fêlures plurielles dans les fondations. L’écriture se passe dans la forêt enflammée d’une imagination qui se replie sur elle-même. Inondation pour éteindre l’incendie. Les hiéroglyphes flottent sur une dernière main tendue. Adèle ne se lave plus et cache sa figure derrière ses longs cheveux noirs, sales. Folle? Folle, mais émancipée. D’une folie à la frontière de la liberté et de l’abîme. Elle n’a plus à tenir le journal de bord du monstre. Plus à jouer les fameuses. Plus à fomenter de plans pour fuir l’exil de Jersey. L’obsession amoureuse, qui gruge son fémur, la laissant incapable de marcher et de se tenir debout. Fauve FRAGILE, fatiguée.

Des chants et des prières ont été lancés à la mer à la suite du naufrage. Élégies de circonstance pour souligner le deuil. Mille voix de sirènes pour remplacer celles des cadavres, pour refermer la brèche, nouvelle cicatrice des survivants. Enfant ENDORMIE-end.

Au sortir de l’eau, une marée de syzygie épelle le mot « T-E-M-P-Ê-T-E » dans le ciel. La lune et le soleil se voisinent sur l’épaisse ligne d’horizon, et Quenouille continue d’errer dans sa tête, heureuse d’avoir retrouvé le vent, qui en étourdit certains, mais l’enveloppe, elle.


[i] Slipknot, « Duality », The subliminal verses, 2004, [piste 04].
[ii] Herman Hupfeld, « As time goes by [1942] », Casablanca original motion picture sountrack, 1997, [piste 20].