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La marche à l'amour, La parole aux immigrants

Journée de marde, fin de semaine de miel…

Quelle semaine étrange! C’était le festival des montagnes russes émotionnelles. Avec la grisaille – les brumes charriées par la Charte de la laïcité – ma cheville enflée. Parce que mardi je traînais le motton. Le genre de peine qui est un mélange de nostalgie, de fatigue et de découragement-passager-face-à-l’espèce-humaine-en-général. J’étais dans un café. Je finissais de lire un courriel qui me foutait encore plus le cafard et je me suis dis, ça suffit, je retourne à la maison m’enrouler sur mon divan dans une grosse couverte épaisse. Je me lève et comme ça faisait un bon moment que j’avais la jambe croisée, je réalise que ma jambe droite est complètement engourdie et qu’elle ne supporte juste pas mon poids. Je me suis étalée de tout mon long en plein milieu du café. Ce genre de matin-là, de jour de marde-là. Deux hommes sont venus me relever ou plutôt, me rassoir sur une chaise, parce que je ne sentais toujours pas cette jambe sur laquelle j’avais mis tout mon poids. Ils sont repartis aussi vite qu’ils sont arrivés. Et moi j’essayais de leur expliquer que je ne sentais toujours pas ma jambe. Et l’un des deux hommes m’a dit d’attendre, de me reposer, que ma jambe allait revenir. Et j’étais seule au milieu de gens qui continuaient de siroter leur café comme si de rien n’était. Et j’étais sous le choc, alors je me suis mise à avoir des sueurs froides et à trembler et je croyais que j’allais m’évanouir. Et je me disais : « si je tombe de nouveau, est-ce que quelqu’un va me ramasser? » J’étais loin d’en être certaine. Alors je me concentrais sur ma respiration et j’avais une très très grande envie de pleurer. Je suis restée là sur ma chaise à avoir un peu peur de me relever parce que j’avais les oreilles qui bourdonnaient et ce sentiment que l’on a avant de tomber dans les pommes, de n’être pas tout à fait présente et que le sol se dérobe tranquillement sous nos pieds. J’ai attendu. J’ai bu un verre d’eau que la serveuse m’a apporté au bout d’une quinzaine de minutes. Je me suis dit que je devrais trouver un autre café où travailler. C’est vrai que je suis un peu comme un chien dans un jeu de quilles dans ce café où il y a des machines vidéo-poker occupées dès 9 heures le matin. Mais nous sommes tous humains, non?

Une fois partie, j’ai boité toute la journée sur une patte qui ne collaborait qu’à moitié. J’avais des échéanciers à rencontrer et un bébé à aller chercher à la garderie. Le bébé en question commence à marcher, à courir même. Elle n’apprécie plus trop d’être dans sa poussette parce que c’est beaucoup plus amusant d’explorer le monde debout. Bien sûr, je n’étais pas trop équipée pour courir derrière un bébé et j’ai installé hibou dans sa poussette et elle pleurait pour en sortir et c’était comme ça pendant tout le trajet d’autobus. Avec bébé qui pleure et les gens de l’autobus qui me regardaient l’air de dire : « faites quelque chose madame, votre bébé pleure. » Et moi qui avais encore une fois le goût de pleurer et de prendre un porte-voix pour crier : « elle veut marcher et pis, non, je peux pas la sortir de sa poussette dans l’autobus et pis j’ai eu une journée de marde et pis j’ai la cheville grosse comme un melon et pis si vous continuer de me regarder de même, comme si vous aviez jamais entendu un bébé pleurer… je vais vomir. »

Heureusement, tantie est venue m’aider avec le souper et le bain et du rhum&coke bu dans des pots Masson. Pour ceux qui veulent savoir, tantie, c’est pas ma soeur. C’est comme ma soeur, mais c’est pas ma soeur, mais c’est la tantie de bébé-hibou quand même. Me semble que c’est pas si compliqué à comprendre. Le genre de concept famille élargie. Parce que les liens naissent pas toujours aux endroits prévus. Pis que c’est vrai que ça prend un village pour élever un enfant. Surtout quand t’es monoparentale, pis que des fois, t’as le pied comme le coeur, c’est-à-dire, un peu à l’envers.

Dans la vie, rien n’est à craindre, tout est à comprendre. – Marie Curie

Je ne sais pas de quoi nous avons tant peur? Je ne comprends pas cette « menace » qui, dit-on, plane sur notre identité? Je suis entourée de gens qui viennent d’ailleurs et à leur contact, je ne me suis jamais perdue, bien au contraire. Je ne suis pas devenue musulmane, malgré toutes les discussions sur l’Islam avec Hamed. Je demeure encore et toujours athée. La religion n’est pas trop mon bag, pour toutes sortes de raisons, mais principalement à cause de ce qu’en font les institutions religieuses et aussi, parce que je suis le produit d’un contexte social où la religion a été évacuée après avoir été castrante pendant des années. Mais je ne crois pas que l’intégration est possible lorsqu’on dicte nos valeurs sans s’intéresser à celles des autres. Et honnêtement, à travers toutes les discussions avec Hamed, si j’ai appris une chose, c’est que nous ne sommes pas si différents, parce que, chacun à notre façon et avec des moyens différents, nous essayons, surtout, de trouver du sens à ce monde vraiment complexe. Ce que j’entendais dans les mots d’Hamed, c’est le réconfort et l’espoir à travers la prière, la force de continuer d’avancer dans un monde absolument injuste et inéquitable. Et ça c’est très beau.

Par ailleurs, il faut vraiment arrêter de dire comment c’est don’ important pour nous l’égalité entre les hommes et les femmes. Pas que ce ne le soit pas, mais come on, je l’ai déjà dit ici, les femmes immigrantes mettent 20 ans à acquérir les mêmes conditions de travail que les femmes nées ici. Et là je pourrais vraiment facilement en rajouter une couche en vous rappelant que les femmes nées ici n’ont pas les mêmes conditions salariales que les hommes! Alors, ça vous paraît pas évident à vous que le meilleur moyen de transmettre des valeurs et de convaincre les nouveaux arrivants d’y adhérer c’est sûrement des les mettre en pratique et d’être cohérents avec ces dernières. Le jour où nous déciderons d’offrir de bonnes conditions de travail aux gens que nous accueillons, je crois nous aurons déjà fait un pas vers un véritable « vivre-ensemble ». Est-ce que cela nous amènera à changer? Très certainement. Mais le monde change, non? Et nous demeurons tous humains, non? Et la diversité c’est magnifique!

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hibou_webSur une note plus joyeuse, un article de Sophie Allard sur le projet de tatouage poétique LA MARCHE À L’AMOUR est paru samedi le 14 septembre sur La Presse+. Depuis, des participantes ET participants se manifestent pour prendre part au projet. Ça fait vraiment chaud au coeur de voir le poème de Miron prendre vie sur la peau de gens de tous âges, hommes et femmes. En espérant pouvoir me lier poétiquement pour la vie à encore plus de gens, d’horizons divers. Et attendant, je vous montre, en primeur, mon tatouage (dessiné par Jean-Christophe Diehl) auquel j’intégrerai les mots de Miron. Puisque, très ironiquement, je suis tombée enceinte au moment de mettre le projet LA MARCHE À L’AMOUR en ligne et que je ne pouvais me faire tatouer avant que bébé soit sevré. Au plaisir de vous montrer mon tatouage en vrai très bientôt. À suivre…

La parole aux immigrants, Moments-môman

« Les bruits du monde »…

2013-06-04-18.58.21_webC’est le Festival de poésie!! Yé!! Pour une fois qu’il y a des activités poétiques dans la journée. Même une petite impression égocentrique que ces lectures diurnes sont là pour toi, pour que tu puisses renouer avec le monde, sortir de chez vous et être un peu dans tes souliers d’avant… mais avec un bébé qui gazouille et mâchouille tous les livres qui lui tombent sous la main. Ben devine quoi? La petite a pogné un virus à la garderie et elle s’est mise à vomir dans la nuit de mercredi à jeudi. Tu te dis : « j’ai beau être organisée, chaque imprévu est comme une roche dans l’engrenage. » Tu te dis aussi que t’aurais bien aimé avoir mangé ton sandwich avant qu’elle vomisse dans sa chaise haute.

C’est là que tu tombes sur le texte de Claude Jasmin, pis tu comprends pourquoi t’as mal au coeur. C’est pas le virus qui cause ton malaise, c’est les 42 mentions du mot « race » qui te virent à l’envers. Tu sais que tu devrais relire le texte en question avant d’écrire ces lignes. Juste pour vérifier que t’as bien lu et que le mal de coeur a pas trop teinté ta lecture. Mais juste d’y penser. Ark! Heureusement qu’Aurélie Lanctôt a publié une réplique. Ça crée un équilibre dans tes fluides, ça efface presque le goût de vomi dans ta bouche. Bien sûr, le problème c’est pas la question de la fierté par rapport à l’identité, ce qui te dérange c’est le sous-texte qui sent l’exclusion, l’agressivité dans le ton, les « nous autres » pis les « vous autres » qui divisent en deux camps. Les opinions sont plus nombreuses et plus nuancées, à l’image de la diversité qui compose la société québécoise d’aujourd’hui. Mais qu’est-ce que j’en sais? Je ne suis qu’une « déracinée contente », qui a de la famille à Montréal, à Québec, à Rimouski et au Mali. J’ai toujours pensé que l’altérité faisait partie de mon identité, en ce sens que l’Autre participe à ma (dé)construction et que c’est beaucoup au contact de l’Autre que j’ai appris à me connaître. Ça doit être mon petit côté bipolaire j’imagine.

Ça te fait penser à l’incident Mario Jean-Boucar Diouf. Encore cette question de « choisir son camp ». Bien sûr, dans les deux cas, il ne s’agit pas du même camp. Jasmin oppose l’homme de « race française d’Amérique du nord » aux « altermondialistes déracinés » et les pourfendeurs de Boucar, qui représentent une forme « d’intégrisme de la race« , s’opposent à ce qu’ils nomment « l’esclave de maison ». Dans les deux cas on semble entendre en écho : « sois fier de ta race et défends-la », « t’es avec nous autres ou contre nous autres ». Comme si la différence supposait nécessairement une opposition plutôt qu’une complémentarité, une menace plutôt qu’une richesse. Comme si on ne pouvait pas, à la fois être fier de ses origines et ouvert aux autres cultures, être contre l’homophobie même si on n’est pas gai, être féministe même si [surtout si] on est un homme. Il est grand temps que nous réalisions qu’il n’y a pas deux camps, mais un seul et qu’il faut tous lutter ensemble contre toutes les discriminations et ces stéréotypes construits socialement. Après tout, le concept même de « race » ne fait pas l’unanimité [l’humanité].

Il est donc important de dire que nous pouvons certainement reconnaître des différences entre populations mais qu’elles sont graduelles et suivent des gradients géographiques, qu’elles n’impliquent pas de jugements de valeur, et qu’elles sont relativement moins importantes que d’autres différences observées au sein de chacune d’elle. Par conséquent, la notion de races a perdu aujourd’hui toute valeur scientifique, même si elle peut conserver une signification sociale d’identification. La position juste vis‑à‑vis du racisme n’est pas de nier les différences entre populations, qui existent en effet, ni de nier le besoin de l’homme de s’identifier à un groupe, qui est un besoin indéniable, mais de s’assurer que les divers groupes de personnes aient les mêmes accès aux ressources, qu’aucun groupe en tant que tel, ni aucun individu ne soit discriminé.

Être différents est donc dans notre nature humaine (et même animale), être différents n’est pas un signe d’inégalité, la grosse majorité des différences résidant d’ailleurs plus au sein des populations qu’entre celles‑ci. (Jean Deligne, Esther Rebato et Charles Susanne, Races et racisme, Journal des anthropologues)

Et on tire sur Boucar à grands coups de boulets blackface. Le sujet est sensible et pour cause. Mais, comme le souligne Patrick Lagacé, est-ce qu’on place notre indignation au bon endroit? Boucar Diouf travaille à tisser des liens entre les cultures depuis 20 ans! Je ne suis pas certaine de comprendre le pourquoi du procès d’intention.

Le « vivre-ensemble » passe nécessairement par l’inclusion et s’il ne fait aucun doute que Boucar Diouf fait partie de la famille des humoristes, l’intégration ne semble pas aussi évidente pour tous. Toujours 40 000 sans-papiers à Montréal!! Alors, lors de mes bons jours, je vois le travail admirable mené par toutes ces organisations communautaires et culturelles, qui offrent des services aux nouveaux arrivants et qui participent au dialogue interculturel. Je m’enthousiasme de voir autant de couples mixtes, le métissage à l’oeuvre, le « métissé serré » comme dit Boucar. Les moins bons jours par contre, je me désole de voir que nous partageons plus nos espaces publics que nos espaces privés, vivant en parallèle, de façon courtoise, mais sans se voisiner vraiment. Nous valorisons l’éducation dans le processus d’immigration sans tenir compte des diplômes, sans fournir d’équivalences ou valoriser les expériences. Au dernier colloque de La Maisonnée sur la situation des femmes immigrantes, nous apprenions que ça prend 20 ans, à compétences égales, pour qu’une nouvelle arrivante ait les mêmes conditions de travail que son homologue québécoise. Est-ce qu’on s’indigne de voir un médecin devenir boucher et une ingénieure ouvrir un service de garde? Il n’y a évidemment pas de mal à être boucher ou éducatrice, mais est-ce qu’on apprécie les compétences et les expériences de chacun à leur juste part? Est-ce qu’on permet aux gens de s’épanouir, de gagner leur pain et de participer à la vie active de la société?

Pour se réconforter heureusement il y a la poésie et celle de Mémoire d’encrier fait dans le métissage des voix et dans la célébration de la diversité, comme autant d’étoiles poétiques. Peut-être le meilleur endroit pour trouver des réponses et du sens…

DEMAIN DANS L’EFFORT (extrait)
Je ne bouge plus, je suis soudée dans l’angle des morts, ma chair libérée de toute complaisance, dans le silence des autres, je survis, je vois, un trou béant à la place du coeur, je porte mon exil comme une baïonnette à la boutonnière, enfoncée jusqu’au yeux, je deviens invisible, je suis votre transparence.

comme une enfant malade
qui ne sait pas encore
qu’il aura de la fièvre et qu’on le bercera
dans le giron du monde
la nausée est facile
à découdre le jour

d’un clocher à l’autre
le poids du bourdon
quand le tympan éclate
que tu t’ensevelis
par les interstices de la douleur
surgit ta plainte

et si tu ne peux détourner la tête
reste sur le bord
ta seule liberté
est de fermer les yeux
et de garder les larmes
et périphérie de la chite
pour que ça arrête
il aurait fini
par t’entendre

je veux dire par là
qu’on se comprenne bien

un seul mot

je ne te raconte pas
(Violaine Forest, Les bruits du monde, Mémoire d’encrier)

Un peu l’impression de jongler avec une patate chaude en abordant ces questions sensibles et explosives. En espérant n’avoir froissé personne avec des mots, imparfaits par définition.

[youtube http://www.youtube.com/watch?v=XM_ordcVm-o?rel=0&w=560&h=315]

La parole aux immigrants

Avis de recherche – projet la parole aux immigrants

Petit rappel, nous cherchons toujours de nouveaux arrivants pour un projet d’écriture en développement.
Voir le détail dans le lien ci-dessous.

Nous commençons les rencontres cette semaine avec Houda Rihani et Amal Akhnoukh, qui ont généreusement accepté notre invitation à partager leur expérience en immigration et pour aborder les questions de l’identité, de l’intégration et du « vivre-ensemble ».

Par ailleurs, si les questions migratoires et de frontières vous intéressent, vous pouvez lire le compte-rendu le de la manifestation « un Statut pour toutes et tous » sur le site de Solidarity Across Borders.