chantal

Poétisation

La Grande Simone

Asclepias-albicans

By NPS [Public domain], via Wikimedia Commons

Les amiEs du Collectif Escargo ont participé au concours de design pour la revitalisation-expansion de la zone de rencontre Simon-Valois. Ils travaillaient en collaboration avec Mousse Architecture de paysage et Gravitaire sur le dossier LA GRANDE SIMONE. Ils m’ont fait l’immense privilège répété d’y intégrer des extraits de textes…

Inspiration. l’ancien chemin de fer et les lignes obliques qui traversent la place – le texte déjà inscrit dans le sol – le motif d’asclépiade et la dentelle de lumières envisagés par les designers – le mouvement des semences et des gens dans l’espace et la mixité des personnes qui donnent vie à la place…

Asclepias curassavica Blanco1.71

By Francisco Manuel Blanco (O.S.A.) [Public domain], via Wikimedia Commons

MISE EN CONTEXTE DU TEXTE POÉTIQUE

Parce que la place Valois est pour tous les Simon et les Simone. Tous les voisins et les voisines, les âmes nomades qui repassent à répétition ici, les travailleurs et les travailleuses qui marchent à pied, les petits frères et les grandes sœurs bienveillantes, les tantes, les mères et les grands-mères. Parce que cette place c’est nous. Et que nous sommes vibrants.

Parce que la place Valois est autant ancrée dans l’histoire passée des trains toujours en marche en mémoire, que dans le mouvement des âmes-pixels, qui se rassemblent et se dispersent tous les jours au gré du vent, telles des aigrettes qui essaiment le quartier de leurs idées, de leurs sensibilités et du pointillé de leurs pas.

TEXTE POÉTIQUE

Avant – les plantes pionnières fleurissaient déjà

Avant – l’asclépiade en friche, ses couleurs non funéraires

Avant – fausse mauvaise herbe ensemencée par le train et son passage familier

Avant – vivaces fécondées à même la fougue des flâneurs de chemin de fer

Avant qu’on arrache toute fibre sauvage et que les populations d’abeilles et de papillons s’effondrent

Parce que je me souviens des fabriques et de la filature de coton

Parce que le tracé diagonal suggère la tige du soyer d’Amérique

Parce que les rails, devenus verts, perforent la place occupée de métiers à tisser

Parce que le mouvement n’est plus celui du train, mais celui des humains et de leurs fuseaux

Parce qu’une âme-pixel isolée n’est qu’une âme-pixel isolée

Pour transformer 10 000 âmes-pixels en fleurs fractales décorées de reliefs

Pour faire du chemin ensemble grâce à nos follicules prêts à relâcher leurs graines

Pour prendre de la distance et voir le quartier dans son ensemble, fièrement lié et communautaire

Un point à la fois, comme une broderie humaine dans une fenêtre végétale

Je suis l’hiver – je suis accessible par le cœur – je suis amante en secret – je suis abimée et forte – je suis homo-monoparentale mais j’ai un réseau – je suis amérindienne et je cherche ma langue – je suis amie et sœur alvéole – je suis oiseau – je suis anxieux même si je médite – je suis chanceux – je suis insoumise et je roule à vélo – je suis adolescent et je cherche mon pays reposant – je suis amoureux – je suis 2-esprits et bâtisseuse de possibles – je suis bipolaire, mais pas que – je suis bipède mais non binaire – je suis catholique encore – je suis corps et tête – je suis en recherche d’emploi et on me conseille de faire du bénévolat – je suis chargé de projets en tapisseries – je suis citoyenne allégorique – je suis coloc – je lance des bouteilles à la mer – je suis coureuse des bois – je suis courageux – je suis drag-queen à paillettes colorées – je suis dramatique et comédienne – j’ai des demi-frères et des quasi-sœurs – je suis diplômée sans emploi – je suis la mixité tricotée serrée – je suis trop émotive et ce n’est pas de la faute de ma glande thyroïde – j’ai un cœur d’enfant – je suis étudiant en déconstruction de concepts et d’étiquettes – je suis femme fatiguée à la recherche d’une aire de repos – je suis fière – je suis fleurie et festive – je suis corpulent et je fais du yoga – je suis adoptée dans une famille élargie effilochée recomposée – j’ai un handicap mais je suis capable – je suis ici et dans mon écran en même temps – je suis inclusive jusque dans ma langue – je me fais prendre souvent en flagrant délit de lecture – je suis libre par moments – je suis lumineuse et pleine de pouvoirs – je suis métisse et je n’aime pas qu’on touche mes cheveux – je suis un nœud dans une planche de bois – je suis papa – je suis militant pour la justice et la beauté – je suis analphabète et poète quand même – je suis humaine – je suis intellectuel endimanché – je suis jeune et sage – je suis une rockstar anonyme – je suis une mamie gâteau – je suis médecin et je travaille dans une boucherie – je suis névrosé par moments – je suis athée – j’ai peur parfois – je suis phare poétique – je suis rêveur – je suis noyée en fin de mois – je suis résonance – j’ai suis bouée, donc sécuritaire – je suis riche d’un parcours unique – je suis Babel et universelle – je suis voyageur de labyrinthes – je suis voilée et je m’occupe de vos enfants – je suis vieille et active – je suis l’aube et la nuit – je suis la Grande Simone

ICI pour que toutes les âmes-pixels se rassemblent et se dispersent au gré du vent

ICI pour essaimer le quartier de nos idées, de nos sensibilités maillées et du pointillé de nos pas

ICI pour assembler et habiter ensemble la trame d’une maison ouverte qui donne sur la rue

ICI pour des artères aux bras en croix, ourlées de lumières dentelles

ICI pour les fêtes faiseuses de sourires francs en lisières

Vocalités vivantes

À qui appartiennent mes désirs?

Écrire un texte à partir des mots de Carl Lacharité (envoyés aux relayeurs-web de Vocalités vivantes par courriel) et de Sébastien Lamarre #espèce, #arbre, #rescapé, #corps, #fougère, #secret, #naissance, #prédation, #paysage, #pli, #pluie, #boue, #patience, #trembler, #solitude, #creusait, #cris, #oiseaux, #effrayants, #lente, #sel, #grain, #travail, #spore, #chant, #balivernes, #garage, #main, #taverne, #lieu, #creux, #chaloupe, #terrier, #ours, #qui, #femmes, #veulent, #douleurs, #chaudaille, #gueule, #vides, #immense, #geste, #interdit.

Un texte écrit en lisant Calamine de Mélanie Jannard et Royaume scotch tape de Chloé Savoie-Bernard. En lisant aussi cet article de Catherine Dorion et celui-ci de Kateri Lemmens. Écrire en commençant un nouvel emploi en animation avec des enfants et en apprivoisant doucement le concept de rentrée scolaire et de boîte à lunch qui doit contenir des aliments des quatre groupes alimentaires. Écrire en regardant des images de la Catalogne.

La question de l’identité est tellement complexe. Elle déborde du langage et du genre et ne peut pas être réduite non plus, qu’à une question culturelle ou d’orientation sexuelle. Ce texte naît d’une réflexion toute personnelle sur l’identité, réflexion qui me traverse depuis toujours et qui prend des tournures insoupçonnées depuis que, non seulement je suis maman, mais maman d’une petite fille… Puisqu’il est fascinant de voir comment on dit souvent à ma fille Mathilde qu’elle est un garçon. Probablement parce qu’elle a les cheveux courts. Et elle, elle ne s’en formalise pas. Si on l’appelle garçon, ça ne lui fait rien. En fait, elle réagit beaucoup plus lorsque on l’appelle mademoiselle. Va savoir pourquoi, elle déteste ça, absolument, elle n’est pas une mademoiselle. Mathilde explore, elle aime parfois se dire garçon (ou pas), elle aime porter des robes (ou pas). Le genre n’est pas encore arrêté, fixé chez elle. Je me souviens la fois où je cherchais un cache-cou bleu et que je n’en trouvais pas et que j’ai réalisé que c’est parce que j’étais dans la section vêtements-de-filles et que les cache-cous bleus, j’aurais dû y penser, sont dans la section des vêtements-de-garçons avec les bas bleus et avec les bobettes bleus. Je ne comprends toujours pas pourquoi les vêtements filles-garçons sont dans des sections séparées. Ma façon à moi de résister à cela (ce que ça doit être une fille et ce que ça doit être un garçon) est d’acheter à Mathilde autant de vêtements dits pour garçons que pour filles, autant de jouets dits pour garçons que pour filles. Ma façon de résister c’est d’inscrire Mathilde a des cours de karaté, en me désolant de réaliser que je l’élève, non seulement dans l’optique d’apprendre à respecter l’autre, que d’apprendre à se défendre.

À qui appartiennent mes désirs?
– lorsqu’on ne sait plus ce qui relève de l’intime ou du brainwashing –

Naissances qui tremblent sous le conditionnement. De balivernes en balivernes sur l’espèce. Prédations du genre, dont on aggrave les nouveau-nés. Manque d’imagination. De corps en corps, effrayés et géants en même temps. Corps-fougère. Corps-arbre.

I paraît que je suis femme, que je suis moins, que je suis creuse, que je care, que j’existe juste pour ça moi donner la becquée. Que j’aime travailler pour moins, même, pour rien. I paraît que je suis vulnérable, consentante en tout temps, hystérique, pathétique, plus émotive que logique. I paraît que j’aime être la proie, que j’aime être chassée. Que j’aime ça moi le stealthing. Que j’aime ça moi. Oui je le veux. I paraît. I paraît que si tu m’expliques j’vas comprendre. Que j’ai besoin de ça moi, un gars qui m’explique les choses. I paraît que j’aime m’épiler, cuisiner, mettre une jupe pis avoir les cheveux longs. Que j’aime le vol de mon corps, de mes idées, de mes clés. I paraît aussi que je suis belle. Chu don’ ben belle. Belle comme une madone. Comme un corps fantasmé vierge qu’on veut juste fourrer. I paraît. I paraît que t’as juste à me l’dire que chu belle pis que j’vas te laisser faire TOUTE ce que tu veux. Toute toute. Même me mettre en miettes. Même ne pas m’écouter de la nuite. Même me laisser seule au fond de mon litte, parce que ma petite, tsé, a se lève ben de bonne heure. I paraît.

Rescapée d’étiquettes sociales qui apprend maintenant le karaté. Corps-chaloupe, lobotomisé. Corps-poisson complexe et complexé. Les plis du corps sous la pluie. Les cris, les douleurs assourdies de l’anxiété en friche. La gueule remplie de boue et d’oiseaux en même temps. Les ongles qui creusent. Les ongles au creux de gestes répétés. Répétés jusqu’à la syncope. Un corps avec des mains. Corps-colère. Parce que rien n’est plus canadien qu’une rencontre avec un ours. Corps-de-femmes-interdites-à-taverne. Corps-paysages. Comme un lieu à habiter et à réinventer. Comme un terrier safe space. Comme un garage pour ranger des ravages cernés. Comme une chambre où rencontrer autre chose qu’une dictature. Comme un lieu de paroles et de silences. Un corps avec une bouche, avec des mains. Un corps qui dit non, qui dit oui, qui dit encore. Un corps qui se met chaudaille, qui veut, qui se vide, un corps vide et plein, qui est immense, fertile, qui aime la lenteur, mais pas tout le temps. Un corps-carnaval et secret. Un corps grain de ciel avec le sel d’un chant patient. Un corps dans la solitude depuis cent ans et aux mille spores foisonnantes. Un corps avec une tête. Oui. Une tête.

J’aimerais savoir qui j’aurais été, si la première chose dite lorsque je suis née n’avait pas été : « c’est une fille! » J’aimerais savoir qui j’aurais été, si je n’avais pas été assignée rose à la naissance, dans un décor binaire unique pour fins heureuses préprogrammées… jusqu’à ce que la mort nous sépare.

 

Moments-môman

Lâcher prise et laisser du lousse…

Le lâcher prise! J’ai compris rapidement Mathilde que c’est ce que j’aurais de la difficulté à faire avec toi. Déjà l’accouchement a été long, infini. Nous avons entendu trois femmes qui accouchaient, le temps que me décide à te laisser aller. C’est à ce moment que j’ai compris que c’est ce que j’allais devoir apprendre toute ma vie : le laisser aller. J’aurais voulu te protéger pour toujours, te garder dans mon ventre. Jusqu’à l’étouffement. Maintenant que tu as commencé la maternelle, je te regarde partir en courant avec ton sac à dos trop grand et ta boîte à lunch. Tu sautes sur le jeu de marelle, tu observes, tu t’arrêtes sur une grosse roche, tu vas voir une amie. Moi, je reste toujours quelques minutes dans l’ombre à te regarder, à te trouver belle (mais pas que) et capable et drôle. Je m’étonne que le temps passe si vite, même si tout le monde le dit : « le temps passe trop vite. » J’essaie de prendre des instantanés en mémoire et je me répète que notre lien est élastique et que ça prend du lousse pour respirer l’une et l’autre.

Vocalités vivantes

Vocalités vivantes – la voix

Toute voix qui ne m’arrive pas au cœur, n’est que mime. (Frantz Benjamin, Les Bruits du monde)

Le projet Vocalités vivantes de Rhizome reprend la route ce matin. Direction Ottawa, puis le Manitoba et la Saskatchewan. Dans son dernier article (ici), Jean-Yves Fréchette qui tient le journal de bord du groupe de nomades, nous parle magnifiquement de la voix…

La voix a presqu’un poids. La voix nous touche et peut même nous caresser la peau. Ou nous faire bondir. La voix peut aussi nous liquéfier ou nous aplanir. Polir les rugosités de la vie. La voix sculpte des volumes. Elle lisse le sens. Elle enrobe les contours du poème, trace des motifs, remplit des vides, creuse des plis. (JYF, courriel @LirinaBloom : demain nous repartons)

Parce que la voix tient une place centrale dans le projet Le vivant. Parce que la voix est cette partie intime de chacun, notre empreinte sonore, notre singularité sensible, à travers laquelle nous prenons part au monde. Parce que je pleure chaque fois que je lis ou que j’entends le poème de Frantz Benjamin Mon père ne chante plus, où il est question de la voix unique de cette « femme étincelle », sa mère. Lorsqu’il est question de voix incarnée ou d’oralité, je pense en vrac à Paul Zumthor, à Marc Mercier et aux Brigades poétiques.

Depuis ces débuts, Rhizome produit des projets/spectacles dans lesquels la voix des auteurs est centrale. Chez Rhizome ce ne sont pas des comédiens qui portent les textes, mais les auteurs eux-mêmes, qui ont à incarner et à porter sur scène leurs propres mots. Le vivant à la particularité de mettre en scène un auteur (Carl Lacharité) entouré d’images d’inconnus, qui forment un chœur avec lui. Est-ce que Carl est bien la seule présence vivante sur scène? Est-ce les images et les voix médiées par la vidéo altèrent l’effet de présence des autres participants du chœur? Est-ce qu’une voix, même médiée, ne suppose-t-elle pas toujours un corps, même fantôme?

Or, quoiqu’elle échappe à la vue, au toucher, au goût, rien n’est plus concret que notre voix. J’élève la mienne, et voici que se produit un événement : dans l’univers sonore, quelque chose naît, éphémère, mais dont la trace s’imprime sans autre médiation dans l’esprit et le cœur, établissant un contact ineffable et intime entre celui qui la perçoit et moi de qui elle émane. Mon corps a été là, représenté par cette voix qui le déborde et le dépasse de toutes parts jusqu’aux limites de ses dimensions acoustiques. Je suis sorti de moi-même, et pourtant indiciblement resté moi.

Peut-être ai-je parlé. Mais cela ne m’importe pas. Le langage, certes est impensable sans la voix. La voix, en revanche, existe indépendamment du langage, qu’elle englobe; auquel sans doute elle sert mais dont, plus encore, à un niveau profond de l’être, elle se sert. Lors même que, par la voix, s’adresse à vous ma parole, celle-ci, dans ses sonorités vécues, s’énonce aussi comme un rappel, comme mémoire d’un contact initial, à l’aube de toute vie, inscrit en moi avec la figure d’une promesse. L’énonciation de ma parole prend par là valeur, en elle-même, d’acte symbolique : grâce à la voix, ma parole est exhibition et don. Elle est présence, là, irréfutable, liée à une situation, une action dont elle unifie et fonctionnalise les éléments, car on la perçoit comme leur cause et leur fin ensemble, leur ultime justification. (Paul Zumthor, Oralités : Polyphonix 16, p.17-18)

J’ai vu Le vivant pour la première fois en 2011, alors que je travaillais pour Rhizome/Le bureau des affaires poétiques et que le spectacle faisait partie de la programmation du Mois de la poésie. Nous avions aussi cette année-là, la visite de Marc Mercier des Instants Vidéo de Marseille, qui avait parcouru les rues de la ville avec Elias Djemil, pour enregistrer des gens, qui récitaient du Émile Nelligan. Marc Mercier a fait cet exercice à plusieurs endroits dans le monde, notamment au Vietnam, s’amusant à documenter la parole poétique à différents endroits, à mettre la parole de divers poètes nationaux en bouche de citoyens anonymes. L’exercice débordait ici de la francophonie et explorait les voix multilingues. Lire la suite

Moments-môman

Corps à modeler

Lorsque j’étais plus jeune, adolescente, je dessinais systématiquement des ballerines. Des femmes très grandes avec de longues jambes. Des femmes, habituellement aux visages sans regard et sans bouche. J’en ai fait une version en argile dans un cours d’exploration spatiale au Cégep. Une femme de glaise en plein vol. J’ai échappé la figurine au sol et elle s’est fracassée en quelques fragments. Impossible de la rafistoler avec de la terre. Je me suis alors tournée vers une mousse qui durcissait au contact de l’air et de la broche. J’ai construit un socle pour ancrer ma danseuse, j’ai rabouter les morceaux avec des fils de métal, j’ai ajouté de la couleur avec de la peinture. Je me souviens encore du professeur, qui m’avait dit avoir été heureux de voir que je ne m’étais pas découragée, que j’avais profité de l’accident pour amener mon personnage ailleurs. Je crois même que je préférais cette statuette abîmée à sa version plus lisse…

 

Tous les matins je t’emmène chez ta gardienne dans une garderie en milieu familial. Tous les matins depuis que tu as un an. C passe plus de temps avec toi que j’en passe moi-même, elle est littéralement ta deuxième mère. Elle te nourrit, te console, te photographie, te cuisine des gâteaux d’anniversaire et te montre comment tenir un crayon. Comme moi, elle t’a beaucoup portée. Comme moi, à un moment donné C a commencé à avoir mal au dos. Il était temps d’arrêter de te garder dans nos bras, nos carcasses étaient courbaturées. On oublie comment c’est physique de s’occuper d’un jeune enfant. Sa présence, comme toutes ces mains aimantes, souvent des mains de mères immigrantes. Ces corps qui gardent nos enfants, pendant que d’autres corps vont travailler.

 

J’aime parler avec C. Elle et moi avons en commun de t’aimer. Un soir, au moment de venir te chercher, C m’a informée qu’elle devait prendre quelques jours de congé. Elle devait subir une intervention chirurgicale préventive, pour éviter de développer un cancer du sein. Une opération de routine pour retirer des ganglions non-cancéreux. Le médecin qui la suivait, qui était aussi chirurgien esthétique, lui a alors conseillé d’en profiter pour bénéficier d’une réduction mammaire. En fait, ce n’était pas vraiment une suggestion, puisqu’il avait déjà fixé le moment du rendez-vous sans autre discussion. Lorsque C a demandé au médecin de clarifier la nécessité (ou non) d’une telle intervention, le médecin lui a répondu que c’était une simple opération de routine, qu’il en faisait des dizaines par semaine les doigts dans le nez et il a ajouté :

 

« Vous allez retrouver la poitrine ferme de vos vingt ans Madame. »

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Chronique

Le Tiers Livre – Atelier d’été 2017

– et si je vous dis « personnages » ?

Si vous ne connaissez pas le site de François Bon, Le Tiers Livre, voici le lien ici pour y remédier. On y trouve mille choses, notamment des ateliers d’écriture en collectif en ligne. Le thème de cet été est « personnages ». Comme j’avais passé l’année dernière avec Javotte de Simon Boulerice, à me poser toutes sortes de questions…

  • Comment donner de l’épaisseur à un personnage?
  • Comment un personnage peut être l’origine et le moteur d’un texte?
  • Comment les personnes-personnages qui nous entourent peuvent nous inspirer?
  • Comment un même personnage peut être la somme de plusieurs traits appartenant à des personnes-personnages qui nous entourent?
  • Comment ma propre voix s’entremêle (ou pas) à celle de mes personnages?
  • Quels monologues habitent mes personnages?
  • Comment les personnages ont leur logique interne personnelle et comment ils dictent le déroulement narratif (ou pas)?
  • Comment sortir de la narration et de la description et faire parler les personnages de façon crédible?
  • Comment les personnages entre en relation avec les autres personnages, le lecteur, le narrateur, leur auteur?
  • Comment la création d’un personnage peut être l’occasion (ou pas) de faire entendre des voix marginales?
  • Comment la question du porte-parole est sensible et comment la ligne est mince entre prêter sa voix pour faire entendre des discours marginaux et parler à la place de l’autre sans même s’en rendre compte?

Je cherchais de nouveaux pré[textes] d’écriture et je trouvais intéressante cette idée de propositions autour d’un même thème. J’aimais aussi l’idée de pouvoir écrire à mon rythme et de participer à une aventure collective, qui donne naissance à une galerie impressionnante de personnages. En prime des découvertes d’auteurs, de livres. De la matière à réflexion. C’est par ici pour découvrir les exercices et les contributions.


mes textes en réponse aux différentes propositions : Lire la suite

Vocalités vivantes

Vocalités vivantes | Le vivant remix

À titre de relayeur-web du projet Vocalités vivantes, je me suis amusée à écrire un texte qui fait écho aux textes qui circulent en ligne en lien avec le projet en question. Ici, je réutilise les mots de Mychèle Poitras et de Sébastien Lamarre #miettes, #éparpille, #usure, #minute, #fleuve, #répéter, #fougère, #corps, #secret, #gel, #poisson, #racine, #craques, #eau, #brasse, #pli, #lignes, #ravage, #abandon, #décor, #flanc, #fer, #debout, #bonds, #courbe, #roc, #empêchent, #ouvert, #peau, #frémissent, #tempête, #meurt, #jour, #démène, #hésite, #chemin, #audaces, #perdu, #maison, #vie.

Un texte écrit donc avec des mots découpés et collés façon ctrl-c|ctrl-v en lisant sur Frida Kahlo et aussi Chaque automne j’ai envie de mourir de Véronique Côté et Steve Gagnon et aussi Particules mélancoliques de Simon Poirier. En regardant beaucoup trop de vidéos, articles, commentaires remplis de violence sur Charlottesville et la République démocratique du Congo. En écoutant les Buffalo Hat Singers au festival Présence Autochtone.

Le vivant est définitivement capable du meilleur et du pire. La poésie en réponse pour contrebalancer la haine.

Le vivant remix

À l’origine y a des cris pis ça shake en secret

L’usure du roc, le choc des corps, le choc de corps encastrés. Le courage ou l’audace de strates d’agates presque imperturbables. Palpite le désert qui vole dessous en miettes, sous la pression. Ça s’oxyde les vertèbres de fer, ça grouille, ça bave, ça s’organise en spirales qui frôlent l’émeute pour cracher son sable, ça s’ébullitionne jusqu’à déborder, ça grouille, ça se cogne, ça se conjugue ou ça se rentre dedans, mais ça bouge… comme une danse de collisions noires et lumineuses en même temps.

Le jour de la tempête qui brasse les branches mortes

La fougère hésite, tandis que ça se pollinise, ça s’enfarge pas dans les fleurs du tapis pour gicler, ça se répand, ça se précipite comme pour s’envoler, finalement ça s’envoie en l’air, ça se fusionne, ça se multiplie, ça dort en cuillère dans l’humus. Ça remue juste assez, ça se débat d’impatience. Mais ça pousse pareil en racines pis en feuilles qui frémissent.

Nos maisons n’empêchent pas de s’éparpiller dans nos géographies en fuite

Dans les courbes du fleuve familier et de ses artères fossiles, répéter. Entre toutes les craques cadavres, l’eau et la vie qui baragouinent. Ça s’énonce, ça s’entretient le franc-parler, ça vide son sac avec des accents, des oscillations, des failles qui s’entendent, des voix plantées dans des corps qui tremblent, des voix et des corps pendules, ça parle argile, ça se façonne. Des nœuds pis des lignes pis des nœuds pis des lignes. Des rebonds qui finissent par dessiner des chemins par ricochets.

À l’origine, cœur-fougère, cœur-poisson, ouvert

Le gel de la peau en écailles. Le ravage des corps perdus deboutts aux branchies desséchées. Ça t’abandonne par les plis du flanc, ça se défragmente en une minute (ou mille), ça fait sa valise (ou pas), ça se désagrège doucement ou ça décâlisse en courant pis en claquant la porte, ça se dissipe, ça s’efface, ça ghoste, ça fane, ça se vide de son sang, de ses souvenirs, de ses mots, ça ferme ses paupières, ça s’enferme à l’intérieur de soi… pis ça meurt

Tandis que le décor se démène jusqu’à la nuit

VocViv_remix1 from Chantal Bergeron on Vimeo.

#VocViv

Vocalités vivantes

Des ricochets

Le projet Vocalités vivantes de Rhizome est [littéralement] en route depuis le début août. Le projet de caravane envisage différentes escales coast to coast, qui navigueront en poésie autour des thématiques de la langue, de la diversité, de l’identité, des origines et de la francophonie. Le projet s’articule aussi à partir du texte « Le vivant », de Carl Lacharité, revisité par différents auteurs au fil du voyage.

Pour notre plus grand plaisir, Jean-Yves Fréchette tient un journal de bord. Dans son dernier article (ici) il s’intéresse notamment à la question intertextuelle, à l’exercice de réécriture initié par Rhizome.

Vocalités vivantes pose une question essentielle : quel est le statut d’un texte source devant ses textes cibles ? Par quelle(s) opération(s) passe-t-on de Le vivant de Carl Lacharité au texte de Jonathan Roy, de Georgette LeBlanc ou, ici à Edmundston, à celui de Mychèle Poitras à ’El vivant ? Comment pourrait-on nommer ces procédés qui font glisser les mots d’origine, celui du texte tuteur, à ces autres textes générés après-coup. Pastiche ? Hybridation ? Transcodage ? Traduction ? Adaptation ? Apprivoisement ? Appropriation ? Le passage de l’un aux autres est à la fois subtil et complexe fait d’élisions de passages escamotés, d’emprunts ou substitution de rythmes, d’expressions, de mots ou de lettres.

Tout cela correspond sans doute à l’activité de réécriture proposée par Vocalités vivantes, mais j’aimerais mieux dire qu’il s’agit ici d’une heureuse machination complice qui mène à un beau traficotage du texte tuteur sans ne jamais rien perdre de l’essentiel du sens. Le texte source apparaît ainsi comme un artefact échantillonné qui s’inscrivant dans un acte de réappropriation respectueuse. En fait, s’il y a transfert de forme et de sens, c’est qu’il y eut d’abord en aval un travail d’intériorisation du texte de Lacharité. (JYF, journal de bord jour 2)

Les réflexions liées à l’intertextualité m’intéressent et me ramènent jusqu’à mon [ma] mémoire. Tous les textes sont tissés les uns aux autres de façon plus ou moins avouée ou évidente. Au-delà de nos influences de lectures, ou de notre généalogie littéraire, l’intertextualité permet d’afficher nos couleurs, de faire écho à d’autres auteurs, de s’associer, de rappeler comment les idées et les mots sont en mouvement et sont liés. Le projet Vocalités vivantes illustre bien, à mon avis, comment l’écriture est ancrée dans nos parcours, dans l’espace et dans nos rencontres.

Le créateur, par la pratique de l’échantillonnage ou de l’intertextualité, utilise non seulement un langage qui lui préexiste, mais des matériaux sonores ou textuels préexistants. Voler, avaler et s’approprier la matière. Partir donc d’un matériau déjà chargé de sens, transformer ce sens, voire le travestir, en multiplier les épaisseurs pour ensuite le réaménager, le réduire ou l’augmenter, le détourner, parfois même le critiquer. En d’autres mots, recycler. Par associations, par collage ou bricolage comme le dit Genette à propos de l’écrivain argentin Borgès :

« La littérature devient pour Borgès la fabrication d’un texte qui ressemble à un palimpseste. Chaque texte « original » renvoie par allusion à d’autres, explicitement ou implicitement. Chaque texte est délibérément ou non, un recueil de citations. Le lecteur à son tour, en exerçant son office (celui de lire le texte), le recrée, c’est-à-dire le rédige une fois de plus, et ainsi de suite à l’infini. » (E.R. Monegal, BORGES par lui-même, p. 27)

Plus près de chez nous, on retrouve un peu le même type de réflexion, sous la plume de Jacques Poulin :

« Il ne faut pas juger les livres un par un. Je veux dire : il ne faut pas les voir comme des choses indépendantes. Un livre n’est jamais complet en lui-même; si on veut le comprendre il faut le mettre en rapport avec d’autres livres du même auteur, mais aussi avec des livres écrits par d’autres personnes. Ce que l’on croit être un livre n’est la plupart du temps qu’une partie d’un autre livre plus vaste auquel plusieurs auteurs ont collaboré sans le savoir. » (Jacques Poulin cité dans Lise Gauvin, Langagemnt, p. 143)

Il s’agit en somme d’un exercice où différentes subjectivités créatrices sont mises en commun. Un trait d’union entre les œuvres, leurs auteurs et leurs destinataires.

(CB, La salamandre turquoise et réflexion théorique sur le rap ou les mots dits, p.82-83)

Il y a différentes façons de faire écho à un texte, le projet Vocalités vivantes propose de prolonger-adapter-réécrire le texte « Le Vivant » de Carl Lacharité. Sébastien Lamarre, relayeur-web du projet, s’est engagé à écrire « à la manière de… » [voir la première proposition ici, à la manière de Marc Lescarbot]. Sébastien fait ainsi écho aux différents styles d’auteurs qui ont écrit avant lui. De mon côté, je me propose plutôt d’écrire « avec les mots de… » de recycler la matière mots déjà existante qui circulera sur le web en lien avec ce projet. La contrainte que je me donne est inspirée du beau projet « échos » de la revue acadienne de création littéraire Ancrages. Non, je ne ferai pas une chaîne de lettres poétique, mais je me propose de récupérer certains mots partagés en ligne, qui résonnent plus spécialement pour moi, afin de faire des ricochets. À suivre… #VocViv

Chronique

L’Escale

MON TEXTE POUR L’INSTALLATION L’ESCALE

collectif Escargo, Jardins de Métis 2017

Déracinement. Peur de manquer sa correspondance. Station dérive clandestine. Des pneumatiques et des containers rouillés remplis d’humains. Exils provoqués. Plantes en pot en plein soleil de plomb. Sans valise. À la recherche de terre promise arable pour plante médicinale. L’espoir de devenir un oreiller de plumes. De danser à nouveau dans le vent. De se parker au pays de Métis avec l’aide du courant ou d’Artémis. La frontière à terre, le bon port prospecté avec ton aide de convoyeur bienveillant. Glisser dans les rocailles et rouler dans la garnotte. Épuisés, par manque d’humanité. Vas-tu décider de me voir ou de m’ignorer? Prendre soin de moi, comme si nous étions tous un jardin d’ailleurs. Tous liés. Si tu me laisses me dessécher, c’est toi qui te dessèches. Si tu me laisses dans mon trou noir, tu n’es qu’un passeur meurtrier. Si tu oublies de me regarder, tu me rends invisible et je meurs encore une fois. Les morts à répétition sur twitter fatiguent-elles les spectateurs? La fatalité trackée sur le web. Le désespoir, c’est comme le reste, on peut se contenter de le comptabiliser. Il est encore temps de cultiver, avant de perdre nos sensibilités rhizomes. Après l’escale, l’enracinement.

Floraison, une promesse

Mille feuilles sur mon talon d’Achille blessé par l’exil
Fragments d’intimités entassés sur une nébuleuse
Frontières vulgaires, errance commune le long des murs carnassiers
La cloche du cargo signale la fin de l’humanité, twittée
Funestes nouvelles routes de la soie, caravansérails de carton
Emporte-moi dans ta corbeille d’argent plutôt que corbillard marin
À l’escale de tes récits confettis, de tes récifs corolles
À l’horizon des broderies Las Vegas, slot machines sonnent la loterie des réfugiés
Comme un lointain contour, l’ombre d’Artémis irradie le carrefour des égarés
Pourquoi l’humain n’est pas une espèce protégée?
Les fleuves se souviennent des fêlures et les colibris boivent nos engelures violettes
À qui appartiennent nos corps, marchandises isolées?
L’ovation de nos ovaires qui persistent avec soif
Tourner la tête vers le soleil, calmer nos feux de broussailles pensionnaires
Nos joies graminées résistent à la sécheresse
Nos espoirs contiennent des cendres
La folie de nos odyssées pyromanes
La fiancée africaine s’écosse en naufrages
Quelles fontaines vont encore germer?
La gypsophile familière de ton bouquet
Jaune paille


J’ai eu le plaisir de collaborer à l’installation L’Escale du collectif Escargo, qu’on peut visiter présentement aux Jardins de Métis où c’est la 18e édition du Festival international des jardins : playsages. De petits jardins mobiles, des cargos, des voiturettes d’enfants sur roulettes pour promener les végétaux, enracinés, mais en mouvement. Une nouvelle collaboration délicieuse, puisque certains textes inscrits sur ces boîtes à fleurs poétiques sont les miens. Merci à Pierre-Yves Diehl, Julie Parenteau et Karyna St-Pierre de permettre la mise en espace de mes mots, de me donner la chance d’explorer le texte au parcours aléatoire (la lecture non-linéaire, façon internet) avec ces vers qui s’enchaînent et se juxtaposent au gré du jeu, selon les déplacements effectués par les usagers de Métis, qui adoptent (ou pas) ces jardins portatifs. Comme je m’intéresse à la fois aux mots et aux espaces, je suis toujours heureuse de collaborer à la mise en espace de mots sur un territoire différent que celui du papier. Voir comment les mots s’installent, s’intègrent et participent à construire les espaces, à travers les relations qui s’établissent entre objets, humains, nature. Lire la suite