Au blanc laboratoire [7]

Chantal Bergeron. « Au blanc laboratoire », LA SALAMANDRE TURQUOISE
07 – AMPHIBIEN (Groovy Aardvark)
Je nage dans un rêve en couleur
Parallèle et meilleur
La psychose et l’inhibition
N’ont aucune définition
Le bonheur est sous-marin
Loin des clameurs des terriens
Et l’froid qui traverse les os
Cesse de surprendre
Dans les méandres
Planctons ensemble

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BLANC. Dans son laboratoire, Adam se sent chez lui, sa maison. L’endroit n’a rien de personnalisé, mais lui est familier, mœlleux. Tout y est aseptisé, immaculé et rassurant de blancheur. Sarraus, comptoirs, monstres d’équipements analytiques. Blancs les frigos, les microscopes, les agitateurs et les appareils chromatographiques. Beiges les mœurs et les interrelations. Adam, tu fais figure de Jonas misanthrope sans le savoir. Tu es enfermé dans le ventre tout rond d’un géant cachet, capsule pharmaceutique, d’où tu regardes la réalité à travers des loupes grossissantes et des microscopes magiques. Caché derrière des portes de métal qu’on ne peut pas traverser sans lunette de sûreté. Cachalot le morne laboratoire. Le grand Melville, mal aimé en son temps, consacre dans Moby Dick tout un chapitre à la couleur blanche, signe de pureté ET de terreur[i]. Vérité sous le vernis, sous le camouflage arc-en-ciel de toutes choses; lorsqu’il ne reste plus que la lumière ultime et la mort anticipée. Un laboratoire, telle une immense page blanche sur laquelle flotter, à la recherche de l’apparition, de l’inspiration, qui n’existe pas et qui n’est, ultimement, que patience et persévérance, sueurs et doutes, murailles métamorphosées en fenêtres.

Dans ce décor hivernal, dans ce microcosme, Adam travaille sur la salamandre, nom commun donné aux amphibiens à queue, de l’ordre des urodèles. Maestro de la molécule, il cherche donc et il enseigne. Il croit au transfert des connaissances, aux bienfaits de semer des graines aux quatre étudiants, des miettes qui germent si les conditions sont favorables. Il s’efforce donc de rendre ses cours intéressants, en étant le plus présent possible et le plus discipliné; mais aujourd’hui, il fait exception à la règle d’or, se tient à côté de ses pompes académiques, ramure, mollets et mandibule amoureux. Mammifère avant tout, Adam est, de corps, dans la salle de classe avec ses notes de cours et son savoir de messager, mais il est, d’esprit, très loin, ailleurs, dans le regard mielleux de Quenouille pour M***, qu’il aime parce qu’elle est le genre de personne à sourire même aux chiens.

AMPHIBIEN : Du grec « amphibia », qui signifie deux vies.
AMPHIBIE : Capable de vivre à l’air ou à l’eau, entièrement émergé ou immergé. La grenouille est amphibie. Fig. (XVIIe). Rare. Ambigu, de nature double.


Contrairement à la sirène, qui est mi-femme, mi-poisson et qui ne s’adapte jamais qu’à moitié à son environnement, la salamandre est de terre et d’eau, surf’n’turf. Elle possède LA qualité essentielle pour survivre dans le monde d’aujourd’hui, c’est-à-dire, la capacité d’adaptation.

Le laboratoire possède des dizaines de salamandres à points bleus (Ambystoma laterale), qui reposent sagement dans des aquariums immaculés, numérotés, à chaleur et à humidité contrôlées. Les animaux sont séparés par des murs, isolés, chacun, dans leur monde propre, compartimenté. De l’autre côté de chacune des petites portes fermées, un espace majestueux, clinique, à explorer; une maquette de la classe, où les étudiants sont tout aussi sagement assis derrière des bureaux carrés, alignés, des univers cloisonnés.

Adam commence son exposé, tandis que des images de salamandres sont projetées sur un écran à l’avant de la classe.

– La salamandre est un animal mythique. Pendant longtemps, on a cru qu’elle avait la faculté de survivre miraculeusement aux flammes. Comme le phénix, la salamandre était associée au feu, donc, d’une certaine manière, au diable. Jamais bon pour la popularité, le charme. François Ier réhabilite la réputation de la salamandre, en s’appropriant son image pour en illustrer ses armoiries. Relookage et marketing. Il fait suivre l’emblème de la devise : Nutrisco & extinguoJ’y vis et je l’éteins. Double pouvoir donc attribué à l’animal : savoir l’attiser tout en conservant le contrôle des aspects destructeurs de la flamme. À dire vrai, contrairement à la croyance, la salamandre ne peut survivre claquemurée dans le brasier. Elle produit effectivement une substance laiteuse qui lui sert de protection, d’armure, contre la chaleur; mais, cette humeur corrosive, qui lui colle à la peau, n’est qu’une défense naturelle à durée limitée contre les dessèchements momentanés et certains prédateurs musclés.

NOIR ET BLANC. J’imagine la magnifique Quenouille. Elle surveille les allées et venues de son amant mystérieux sur l’instable navire fantôme. Shéhérazade des mille et une nuits, elle trouve de multiples prétextes pour s’immiscer, dialoguer, dans l’espoir manifeste de provoquer un rapprochement. Elle donnerait tout pour qu’il lise dans ses yeux, le trouble, les émotions, qu’il suscite. Elle est tombée aux mains de l’homme à la mâchoire serrée. Dans une réalité maquillée, elle s’invente un rôle de marquise moyen-orientale, toujours dans les bras de M*** (et non les miens!), envahie par son odeur de mélisse (de malice?) sitôt les yeux fermés. Brûlée de mille feux, en proie à un incendie qui l’irradie, qui la rend lumineuse. Elle marche sans tenir la main courante, sans bastingage, naïve ou suicidaire. Elle mérite mieux, mais ne connaît pas de roman à fin heureuse, ne possède pas de modèle. Et j’avance vers elle, le cœur sur la main, prêt à lui donner, lui tendre et l’un et l’autre.

Adam poursuit son cours magistral.

– Il existe plusieurs centaines d’espèces de salamandre dans le monde, qui varient de façon considérable en taille et en longévité. Selon la variété, l’individu peut mesurer de quelques centimètres à plus d’un mètre et vivre d’un an à près d’un demi-siècle. Chaque animal est unique et reconnaissable aux motifs colorés de sa robe. Ainsi, ces marques, telles des taches de rousseur, caractérisent personnellement l’individu tout au long de sa vie, malgré les changements de peau causés par les mues ponctuelles. Au Québec seulement, il existe plusieurs types de salamandres, dont la sombre du nord (Desmognathus fuscus), le triton vert (Notophthalmus viridescens) et le necture tacheté (Necturus maculosus).

J’imagine toujours la miroitante Quenouille dans une cabine aux mille hublots ouverts sur le mois de mai. Sa robe, ses voiles, aux reflets nacrés, dont le tissu se confond, se mélange, à sa peau satinée. SA PEAU. Des grains de beauté éparpillés, qui montent, montrent le chemin vers l’ombre méridienne. J’observe ce corps, désiré et maintes fois décrit. Je m’approche du lit fantasmé, me penche au-dessus de Quenouille, qui, toujours les yeux fermés, ne rêve pas à moi, continue de m’ignorer. Her eyes / She’s on the dark side / Neutralize / Every man in sight[ii]. J’ose espérer un morceau à quatre mains.

À mesure qu’Adam s’enfonce dans son conte, dans son cinéma intérieur, qu’il en devient à demi narrateur et voyeur, il s’éloigne de la réalité de la classe.

– Monsieur!

– Oui, oh, pardon… Elle est souvent confondue avec le lézard. La salamandre possède une silhouette semblable, sensible, mais sa peau lisse et perméable la différencie du reptile, couvert d’écailles. Autres différences, les batraciens de l’ordre des urodèles : 1)…

Il prend la craie et note au tableau.

– … Ne possèdent pas de griffe; 2) Possèdent des paupières qui sont à peine mobiles; 3) La salamandre ne possède ni oreilles, ni sens de l’ouïe, d’où son surnom de sourde chaude. Elle perçoit cependant les vibrations. Moindre mal. 4) La salamandre est pratiquement aphone, muette, possède un chant qui se limite à quelques rares râles; et 5) N’oubliez pas de noter la caractéristique évoquée en premier lieu : peau lisse et perméable.

J’assiste à un ballet de chambre à coucher où la danseuse sent les algues et le sésame grillé. Je profite de la fiction pour me profiler au creux de la silhouette de l’ingénue. Je déplace, j’impose mes mains à la surface du corps brûlant, à la limite du frôlement, pour partager le spasme fantasmé. À mesure que je promène mes mains magiques en périféerie de ses seins, de ses hanches, du creux de son dos, je sens le vent s’éloigner. Les vagues respirent en synchronisme avec la flamme.

– Il existe des variétés érotiques, pardon,… aquatiques et terrestres de l’espèce. La salamandre des sources et des ruisseaux, évolue moitié-moitié sur terre et dans l’eau. Elle possède de multiples systèmes respiratoires (branchies, poumons, respiration cutanée) qu’elle utilise au besoin de façon séparée ou simultanée. Par ailleurs, la salamandre des bois, ou fouisseuse, est un animal particulièrement sensible à l’air sec et au soleil, qui s’active en majeure partie la nuit, aidé par sa vision nocturne.

Espace-temps infini, immensité sur laquelle vogue le bateau, entre terre et eau. Élancement de deux corps métis à la fois allongés et en suspension. Les images projetées dans mon carrousel personnel, oser espérer, m’approcher de sa bouche, de son cou, de ses pieds sans ses mocassins. To love you, love you, love you[iii]… à cet instant le plancher semble se dérober sous son poids plume. Un dernier baisemain. Le massage, le message sera lancé. Une bouteille à sa mer, un manuscrit pour micro sur pied, une main tendue, un doigt à marier, métacarpe magnétisé. Faites que je ressemble à son père!

Adam est en sueurs, il poursuit péniblement.

– Le phénix et la salamandre partagent plus qu’un rapport commun au feu, puisqu’ils symbolisent tous les deux une forme de renaissance, de régénération. Vous connaissez le phénix, Harry Potter, Fumseck, qui renaît, se rematérialise de ses cendres. Pour ce qui est de la salamandre, on a déjà parlé de sa capacité à s’adapter à différents milieux, on peut ajouter que, comme le lézard et comme certains autres amphibiens, elle est capable de restaurer un membre sectionné. Le processus implique la multiplication de cellules souches. La salamandre utilise d’impressionnantes facultés régénératives pour recréer certaines parties de son propre corps manquantes (une patte, une partie du cœur, etc.) et ce, par des « bourgeons », qui les remplacent progressivement. C’est pour cette raison que la salamandre n’hésite pas à se défaire elle-même de sa queue, par exemple, dans le but de se libérer d’un malveillant prédateur.

La cloche sonne, les élèves sortent, Adam, maboul, pose sa tête sur le mur du tableau.

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[i] « Il est difficile de douter que ce qui effraye le plus dans l’aspect des morts est la pâleur de marbre qu’on leur voit; comme si, en vérité, elle était autant le signe de la consternation dans l’autre monde qu’elle est le signe de la frénésie mortelle, ici-bas. De cette pâleur des morts nous empruntons la couleur du linceul dans lequel nous les enroulons. Dans nos superstitions, nous ne manquons pas de jeter un manteau couleur de neige sur nos fantômes; toutes les apparitions s’élèvent dans un brouillard laiteux. » Herman Melville, Moby Dick [1851], traduction de Lucien Jacques, Joan Smith et Jean Giono, Paris, Gallimard, coll. « Folio classique », 1941, p. 271.

[ii] Massive Attack, « Angel », Mezzanine, 1998, [piste 01].

[iii] Massive Attack, chanson citée.

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