À qui appartiennent mes désirs?

Écrire un texte à partir des mots de Carl Lacharité (envoyés aux relayeurs-web de Vocalités vivantes par courriel) et de Sébastien Lamarre #espèce, #arbre, #rescapé, #corps, #fougère, #secret, #naissance, #prédation, #paysage, #pli, #pluie, #boue, #patience, #trembler, #solitude, #creusait, #cris, #oiseaux, #effrayants, #lente, #sel, #grain, #travail, #spore, #chant, #balivernes, #garage, #main, #taverne, #lieu, #creux, #chaloupe, #terrier, #ours, #qui, #femmes, #veulent, #douleurs, #chaudaille, #gueule, #vides, #immense, #geste, #interdit.

Un texte écrit en lisant Calamine de Mélanie Jannard et Royaume scotch tape de Chloé Savoie-Bernard. En lisant aussi cet article de Catherine Dorion et celui-ci de Kateri Lemmens. Écrire en commençant un nouvel emploi en animation avec des enfants et en apprivoisant doucement le concept de rentrée scolaire et de boîte à lunch qui doit contenir des aliments des quatre groupes alimentaires. Écrire en regardant des images de la Catalogne.

La question de l’identité est tellement complexe. Elle déborde du langage et du genre et ne peut pas être réduite non plus, qu’à une question culturelle ou d’orientation sexuelle. Ce texte naît d’une réflexion toute personnelle sur l’identité, réflexion qui me traverse depuis toujours et qui prend des tournures insoupçonnées depuis que, non seulement je suis maman, mais maman d’une petite fille… Puisqu’il est fascinant de voir comment on dit souvent à ma fille Mathilde qu’elle est un garçon. Probablement parce qu’elle a les cheveux courts. Et elle, elle ne s’en formalise pas. Si on l’appelle garçon, ça ne lui fait rien. En fait, elle réagit beaucoup plus lorsque on l’appelle mademoiselle. Va savoir pourquoi, elle déteste ça, absolument, elle n’est pas une mademoiselle. Mathilde explore, elle aime parfois se dire garçon (ou pas), elle aime porter des robes (ou pas). Le genre n’est pas encore arrêté, fixé chez elle. Je me souviens la fois où je cherchais un cache-cou bleu et que je n’en trouvais pas et que j’ai réalisé que c’est parce que j’étais dans la section vêtements-de-filles et que les cache-cous bleus, j’aurais dû y penser, sont dans la section des vêtements-de-garçons avec les bas bleus et avec les bobettes bleus. Je ne comprends toujours pas pourquoi les vêtements filles-garçons sont dans des sections séparées. Ma façon à moi de résister à cela (ce que ça doit être une fille et ce que ça doit être un garçon) est d’acheter à Mathilde autant de vêtements dits pour garçons que pour filles, autant de jouets dits pour garçons que pour filles. Ma façon de résister c’est d’inscrire Mathilde a des cours de karaté, en me désolant de réaliser que je l’élève, non seulement dans l’optique d’apprendre à respecter l’autre, que d’apprendre à se défendre.

À qui appartiennent mes désirs?
– lorsqu’on ne sait plus ce qui relève de l’intime ou du brainwashing –

Naissances qui tremblent sous le conditionnement. De balivernes en balivernes sur l’espèce. Prédations du genre, dont on aggrave les nouveau-nés. Manque d’imagination. De corps en corps, effrayés et géants en même temps. Corps-fougère. Corps-arbre.

I paraît que je suis femme, que je suis moins, que je suis creuse, que je care, que j’existe juste pour ça moi donner la becquée. Que j’aime travailler pour moins, même, pour rien. I paraît que je suis vulnérable, consentante en tout temps, hystérique, pathétique, plus émotive que logique. I paraît que j’aime être la proie, que j’aime être chassée. Que j’aime ça moi le stealthing. Que j’aime ça moi. Oui je le veux. I paraît. I paraît que si tu m’expliques j’vas comprendre. Que j’ai besoin de ça moi, un gars qui m’explique les choses. I paraît que j’aime m’épiler, cuisiner, mettre une jupe pis avoir les cheveux longs. Que j’aime le vol de mon corps, de mes idées, de mes clés. I paraît aussi que je suis belle. Chu don’ ben belle. Belle comme une madone. Comme un corps fantasmé vierge qu’on veut juste fourrer. I paraît. I paraît que t’as juste à me l’dire que chu belle pis que j’vas te laisser faire TOUTE ce que tu veux. Toute toute. Même me mettre en miettes. Même ne pas m’écouter de la nuite. Même me laisser seule au fond de mon litte, parce que ma petite, tsé, a se lève ben de bonne heure. I paraît.

Rescapée d’étiquettes sociales qui apprend maintenant le karaté. Corps-chaloupe, lobotomisé. Corps-poisson complexe et complexé. Les plis du corps sous la pluie. Les cris, les douleurs assourdies de l’anxiété en friche. La gueule remplie de boue et d’oiseaux en même temps. Les ongles qui creusent. Les ongles au creux de gestes répétés. Répétés jusqu’à la syncope. Un corps avec des mains. Corps-colère. Parce que rien n’est plus canadien qu’une rencontre avec un ours. Corps-de-femmes-interdites-à-taverne. Corps-paysages. Comme un lieu à habiter et à réinventer. Comme un terrier safe space. Comme un garage pour ranger des ravages cernés. Comme une chambre où rencontrer autre chose qu’une dictature. Comme un lieu de paroles et de silences. Un corps avec une bouche, avec des mains. Un corps qui dit non, qui dit oui, qui dit encore. Un corps qui se met chaudaille, qui veut, qui se vide, un corps vide et plein, qui est immense, fertile, qui aime la lenteur, mais pas tout le temps. Un corps-carnaval et secret. Un corps grain de ciel avec le sel d’un chant patient. Un corps dans la solitude depuis cent ans et aux mille spores foisonnantes. Un corps avec une tête. Oui. Une tête.

J’aimerais savoir qui j’aurais été, si la première chose dite lorsque je suis née n’avait pas été : « c’est une fille! » J’aimerais savoir qui j’aurais été, si je n’avais pas été assignée rose à la naissance, dans un décor binaire unique pour fins heureuses préprogrammées… jusqu’à ce que la mort nous sépare.

 

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